Tribune. De la célébration au combat

Représentation des populations immigrées et diasporiques au Portugal

« Les récentes conquêtes sportives nationales sont utilisées dans la reproduction de mythes sur le multiculturalisme et l’harmonie interraciale du Portugal contemporain. En tant que Portugais non-blancs et immigrés non-blancs résidents au Portugal, nous refusons d’être les complices de ce blanchiment. »
Plusieurs chercheurs et activistes portugais se sont réunis pour questionner l’histoire et la représentation des populations immigrées et diasporiques au Portugal. Parmi eux Mamadou Bâ membre de la direction nationale de SOS Racisme Portugal, qui nous confiait en 2015 que « le racisme est un tabou au Portugal ». Cette tribune, publiée dans le journal Publico, fait écho également aux problématiques abordées par Africultures lors de son focus sur les diasporas africaines au Portugal et la question du lusotropicalisme, un pilier idéologique qui postule « L’aptitude du Portugais à entrer en relation avec les terres et peuples tropicaux, sa malléabilité intrinsèque, résulterait de sa propre origine ethnique hybride, de sa « bi-continentalité » – issue de son long contact avec les Maures et les Juifs de la péninsule ibérique, durant les premiers siècles de la nation – et se manifesterait en premier lieu par le métissage et l’interprétation des cultures. « 

Le 10 juillet 2016 restera dans l’histoire du sport portugais. Grâce au triomphe de la sélection nationale à l’Euro 2016 et grâce aux médailles (une en or et deux en bronze) conquises au Championnat Européen d’Athlétisme. Sans dépréciation pour l’athlétisme, il est indéniable que c’est la victoire à l’Euro 2016 qui a mobilisé le pays. Il en a été ainsi parce que ce jeu et cette victoire représentent, d’un point de vue symbolique, plus que la conquête d’un titre. Cela même a été admis par la plus haute figure de l’État portugais : sommé de commenter l’importance de la victoire de l’Euro 2016, à Paris, contre le pays organisateur, Marcelo Rebelo de Sousa a fait une référence voilée à la « dure expérience des émigrés portugais en France ». Cachée entre les lignes de cette référence, il y avait clairement et pour quiconque voulait l’entendre, une reconnaissance de la virulente et insidieuse xénophobie ressentie tous les jours par la communauté portugaise en France, depuis son arrivée lors des grandes vagues migratoires au milieu du siècle passé, fuyant la misère, la faim et la guerre que leur offrait le régime fasciste portugais. Depuis lors, avec leurs valises en carton, les émigrés portugais se concentrent dans les bidonvilles insalubres, et représentent aujourd’hui la deuxième minorité la plus nombreuse en France, avec une histoire de décennies d’exploitation et d’oppression.
La reconnaissance de l’expérience de tant de Portugais en France est, toutefois, quelque chose ignorée en ce qui concerne les minorités non-blanches au Portugal. À l’inverse, le récent succès sportif de portugais non-blancs est en train d’être mis au service de la reproduction de narratives mythologiques, décrivant un pays multiculturel et non raciste qui n’existe pas et n’a jamais existé, comme nos histoires d’expérience quotidienne nous le rappellent en permanence. Les célébrations du triomphe à l’Euro 2016 ont récupéré des références culturelles exaltant le passé dit glorieux des « Découvertes » qui, en réalité ne correspond qu’à des siècles de pillage colonial et impérialiste de nos territoires d’origines et de réduction de nos peuples à l’indignité de l’esclavage. En tant que Portugais et immigrés non-blancs résident au Portugal, de diverses origines, nous refusons de contribuer avec notre silence à ce blanchiment. Oui, nous revendiquons orgueilleusement les triomphes des athlètes avec lesquels nous nous revoyons et nous nous identifions. Notre Portugal est celui de Patrícia Mamona, de Pepe, de Bruno Alves, de Eliseu, de Danilo, de João Mário, de Renato Sanches, de William Carvalho, de Eder, de Nani e de Ricardo Quaresma – fils et petits-fils de femmes de ménages et de travailleurs du bâtiment. Un pays qui est loin de correspondre à l’image idyllique brossée ces dernières semaines. Un pays où l’éducation discrimine la population non-blanche (en particulier, les Noirs et les Tziganes), en la reléguant à la place de l’Autre, sauvage et primitif, dans les manuels de l’Histoire ; un pays qui pratique le terrorisme d’État dans les quartiers périphériques de Lisbonne, ces authentiques colonies internes où se concentrent les populations non-blanches, où est en vigueur l’état d’exception permanente et, où une police militarisée se comporte comme une armée d’occupation, menant avec une totale impunité, des exécutions extrajudiciaires ; un pays qui a vu et voit encore naitre beaucoup de filles et de fils d’immigrés, mais leurs refuse la nationalité ; un pays qui, maintenant déifie Éder mais qui a récemment obligé Renato Sanches a montré ses papiers pour confirmer son âge ; un pays dont l’hymne et le drapeau célèbrent la conquête et la victoire sur nos ancêtres.
Nous refusons d’accepter comme inévitable notre position de subalternité et l’idée que le Portugal est un pays aux douces mœurs. Il est temps de briser ce lourd silence et de passer de la célébration à un combat sans trêve pour un pays qui offre à tous ses habitants une réelle égalité d’opportunités, comme celle d’être représenté dans toutes les sphères de la société.
Au-delà des mots, le combat contre le racisme blanc de la société portugaise exige des mesures concrètes. Ainsi, nous exigeons :
1. Des mesures qui garantissent l’accès effectif aux sphères de la société qui nous sont encore interdites. Nous n’acceptons pas que, des unités de santé à la fonction publique, en passant par les médias, les écoles, les universités, ces espaces soient réservés exclusivement aux Portugais blancs ;
2. La démilitarisation immédiate de la police et la fin immédiate des opérations CIR (Corps d’Intervention Rapide) dans les quartiers, comme le premier pas vers l’abolition totale de la PSP (Police de Sécurité Publique) et de la GNR (Garde Nationale Républicaine) et, leur substitution par des mécanismes de garantie de sécurité collective basés sur les communautés ;
3. Une commission d’enquête indépendante aux assassinats perpétrés par la police ;
4. Que le racisme soit considéré comme un crime public, avec des peines spécifiées dans le Code Pénal ;
5. L’exclusion des contenus racialement discriminatoires dans les manuels scolaires et du Plan National de Lecture ;
6. La réforme de la Commission pour l’Égalité et Contre la Discrimination Raciale dans le sens de garantir la représentation des communautés non-blanches et immigrées ;
7. La définition claire et indubitable des pratiques discriminatoires, avec des critères d’évaluation et de punition ;
8. Le Droit à la nationalité et à la citoyenneté pleine pour tous ceux qui sont nés au Portugal et pour tous les habitants sur le territoire national qui le requièrent ;
9. Le droit de vote pour tous les résidents au Portugal.
Nous voulons vivre dans un pays qui respecte tous ses habitants, qui les reconnaît tous et toutes comme égaux et qui permet le plein développement du potentiel de chacun. Nous sommes ici pour tous les combats nécessaires à mener pour atteindre cet objectif, utilisant tous les moyens à notre portée. Nous n’avons encore rien conquis.

João Delgado – Professeur
Kitty Furtado – Chercheuse e Activiste
Mamadou Ba – Traducteur
Sadiq S. Habib – Anthropologue

Document pouvant être signé http://goo.gl/fe2kPu///Article N° : 13708

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