Tunisie : le centre de formation et de recherche theâtrales arabo-africain accueille sa troisième promotion

Entretien de Saran Koly et Ayoko Mensah avec Ezzeddine Gannoun

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Depuis 2001, le metteur et scène Ezzedine Gannoun et la dramaturge et comédienne Leila Toubel dirigent à Tunis, dans leur théâtre, le premier Centre arabo-africain de formation et de recherches théâtrales (CAAFRT). En mai dernier, ils ont accueilli la troisième promotion du centre : seize comédiens venus de treize pays (1). L’aventure humaine et artistique se poursuit (2).

Comment se déroule cet atelier de formation de l’acteur ?
L’atelier dure dix jours : c’est le premier degré. C’est davantage une sensibilisation à notre approche du théâtre qu’une véritable formation. L’approfondissement viendra plus tard, lors du second degré. Le programme est intense : huit heures par jour réparties en trois ateliers quotidiens. La plupart des stagiaires n’est pas habituée à un tel rythme. Ils ont l’habitude en général de répéter deux heures par jour…
Le premier atelier, consacré à l’affect du corps, est dirigé par une grande comédienne tunisienne Raja Ben Ammar. Elle sensibilise les acteurs au langage du corps, à l’utilisation de l’énergie, à leur déplacement dans l’espace et à la découverte de l’équilibre.
Le deuxième atelier est une nouveauté que nous inaugurons. « La voix du corps » est dirigé par une jeune soprano tunisienne, Alia Sellami. Spécialiste de la voix, elle est professionnelle et enseignante. Compte tenu de l’importance de la voix au théâtre, elle propose une double approche scientifique et artistique.
Enfin, tous les après-midi, se déroule sous ma direction l’atelier « les mots du corps » : 4 à 5 heures de travail sur scène pour explorer, interroger les mots du corps. Comment peut-il s’exprimer, raconter une histoire sans l’aide de la parole ? Ce travail est fondé sur les émotions que peuvent dégager un corps et sur l’action dramatique…
Quatre anciens stagiaires de la seconde promotion vous assistent aujourd’hui dans l’encadrement de votre atelier (3)3. Pourquoi ?
Depuis six ans, à la fin de chaque formation d’acteurs, je remarque des comédiens qui s’intéressent particulièrement à la mise en scène. Après discussion avec chacun d’entre eux, j’en ai choisi quatre pour qu’ils m’assistent dans mon travail avec cette nouvelle promotion. Je pense qu’on ne peut pas être metteur en scène si l’on n’apprend pas à encadrer et à diriger les acteurs. Il est déterminant pour un metteur en scène d’avoir une formation d’acteur. Pour ma part, j’ai reçu cette formation avant de me tourner vers la mise en scène.
Quelle sera la suite de cette première phase de formation ?
Ces dix jours sont une sensibilisation qui prépare au second degré, phase d’approfondissement. Enfin durant le troisième degré, nous abordons le travail de création. J’espère d’ailleurs pouvoir monter un spectacle avec cette promotion, comme je l’ai fait avec la première en 2002. Grâce à un fonds d’aide tunisien dédié à la création, j’ai pu monter avec les stagiaires « Parlons en silence », une pièce qui a tourné dans plusieurs pays dont la France où nous avons joué au festival « Nous n’irons pas à Avignon », à Ivry sur Seine en 2003.
Depuis six ans, comment financez-vous cette aventure ?
Chaque année, il faut renouveler le combat… Rien n’est jamais acquis. J’avais lancé l’idée du centre après le Masa (Marché des arts du spectacle) à Abidjan en 1995. En 1999, l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF) a été sensible à ce projet. Il entrait dans leur politique d’interculturalité. J’ai donc déposé un dossier de demande de subvention. Des experts sont venus voir l’espace et évaluer nos compétences. L’Agence nous a donné du matériel, une subvention pour la formation artistique et nous avons pu démarrer. Des ONG, dont la Ford Foundation, ont également soutenu le projet du centre.
À chaque fin de programme, je renouvelle des demandes auprès de différents bailleurs de fonds. Cette année, la Francophonie nous alloue une subvention pour organiser des ateliers de formation en régie son et lumière destinés à de jeunes Arabes et Africains (4). C’est important : ne plus être obligé de se rendre en Europe pour se former. Maintenant, cela se passe ici en Afrique !
Mais la question que je continue de poser est la suivante : où sont les soutiens financiers arabes et africains? Des programmes comme le nôtre devraient être aidés par nos pays. Il est grand temps que les capitaux arabes et africains interviennent dans les cultures arabes et africaines. Quand je parle de culture je ne parle pas de shows, des grandes manifestations de prestige mais d’expériences similaires à la nôtre avec un fort investissement humain et artistique. Nous avons besoin de cet argent pour former des artistes afin qu’ils puissent maîtriser et exercer leur art. Tout l’enjeu est là. Il est grand temps que les choses changent.
Comment choisissez-vous les formateurs ?
Jusqu’à quand va-t-on occulter les compétences arabes et africaines ? Bien sûr les compétences du monde entier sont les bienvenues, mais exploitons nos ressources professionnelles ! Nous sommes rarement demandés à l’extérieur de nos pays : en Europe, en Asie, en Afrique ou dans le monde arabe. Les formateurs parlent arabe et français, c’est une condition sine qua non. Nous les connaissons, ils travaillent à Tunis. Nous les choisissons pour la proximité de leur démarche artistique avec le théâtre organique que nous pratiquons et pour leurs qualités pédagogiques5.
Quel regard portez-vous sur cette troisième promotion ?
C’est comme le vin, plus il vieillit plus il devient bon. Nous avons acquis de l’expérience. Au départ, nous étions plus spontanés. Aujourd’hui nous sommes plus réfléchis. La sélection des stagiaires a été plus professionnelle. Leur degré de motivation est fabuleux. Je compte beaucoup sur eux. Ce n’est pas en dix jours qu’on maîtrise le théâtre organique, il faut toute une vie. Dix jours, c’est juste une initiation : le temps de se rendre compte qu’il existe d’autres approches théâtrales. Si l’on y parvient, c’est réussi. A partir de là on peut commencer à apprendre.

1. Les comédiens de cette troisième promotion sont : Dovie Ngaha Kendo (Cameroun) ; Fatou Cissé Ndeye (Sénégal) ; Komi Djagnikpo Koffi (Niger) ; Farouk Abdoulaye et Alfred Fadonougbo (Bénin) ; Maxime Houlona Damsou (Tchad) ; Mahamady Nana et Pascaline Ouédraogo (Burkina Faso) ; Diala Kachmar (Liban) ; Mohamed Awad Moussa (Jordanie) ; Ahmed Mohamed A. (Palestine) ; Cherif Shaban (Egypte) ; Med Fethi Guellil (Algérie) ; Kamel Najma (Syrie) ; Wafa Ben Amor et Hasna Mannai (Tunisie).
1. Lire à ce sujet « Tunisie : le Centre théâtral arabo-africain forme une nouvelle génération de comédiens » par Ayoko Mensah sur www.africultures.com. Plus d’informations sur le centre : www.theatrelhamra.com.
2. Carole Lokossou (Bénin) ; Imed Ismail (Egypte) ; Hosam Sir Elkhatim (Soudan) ; Myriam Bousselmi (Tunisie).
3. Ces ateliers se déroulent du 12 au 21 novembre 2007 au théâtre El Hamra, à Tunis.
4. Théâtre organique : inspiré de la conception de « l’intellectuel organique « selon le théoricien italien Antonio Gramsci, c’est-à-dire organiquement lié à sa société. Ezzedine Gannoun co-fonde la troupe du Théâtre organique à Paris en 1981 avec Lassaad Houacine, Fethi Akkari, Moustapha Cherif et Abdelmajid Jallouli. Le groupe se disloque en 1998.
///Article N° : 7120

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