Tunisie : Le Centre théâtral arabo-africain forme une nouvelle génération de comédiens

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L’initiative, inédite autant qu’innovante, mérite d’être saluée. Depuis 2001, le metteur en scène tunisien Ezzedine Gannoun accueille dans son théâtre, à Tunis, de jeunes comédiens venus du monde arabe et d’Afrique subsaharienne pour un vaste programme de formation. Une expérience riche et étonnante, par-delà les frontières des langues, qui entend bien rénover les pratiques théâtrales.

À l’origine de cette aventure artistique et pédagogique hors du commun se trouve un homme aussi singulier que son théâtre. Pour rencontrer Ezzedine Gannoun, rendez-vous dans l’une des rues les plus commerçantes de Tunis, en bordure du bouillonnant marché de la Médina. Là, retranché dans le calme d’une arrière-cour, respire un lieu unique, magique, chargé de mémoire : le théâtre El Hamra – autrefois salle de cinéma populaire, l’une des premières de la capitale, construite dans les années 20. Puis l’Alhambra avait dû fermer ses portes, tomber lentement dans les ruines de l’oubli. Jusqu’à ce jour de 1985 où, de retour à Tunis après plusieurs années passées en France (1), le metteur en scène la redécouvre, succombe à son style baroque et décide de lui redonner vie sous la forme d’un théâtre.
Deux ans plus tard, l’Alhambra devient El Hamra. Avec son charme suranné, son balcon, son mur de briques dénudé en fond de scène, dont les peintures s’effritent comme les écailles du temps, ce théâtre-là n’est pas sans rappeler celui des Bouffes du Nord à Paris, dirigé par un autre défricheur du théâtre sans frontières : Peter Brook.
El Hamra : c’est là qu’Ezzedine Gannoun donne corps à ses rêves de création et de formation. C’est là qu’est né en 2001 le premier Centre arabo-africain de formation et de recherches théâtrales (CAAFRT).
Créer un lien entre le monde arabe et l’Afrique
L’idée de ce centre remonte à 1997. Deux ans auparavant, le metteur en scène s’était rendu pour la première fois en Afrique subsaharienne, à Abidjan, à l’occasion de la seconde édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA). Il y présentait une pièce, L’Ascenseur, fondée sur la particularité de sa démarche dramaturgique : un théâtre dans lequel le texte, la langue, le plus souvent arabe, ne sont plus les éléments principaux mais s’intègrent parmi d’autres, tout aussi signifiants si ce n’est davantage : le corps, le mouvement, l’image, l’émotion.
En 1997, Ezzedine Gannoun se rend cette fois au Festival international de théâtre du Bénin (Fitheb) et présente une autre pièce dans plusieurs villes du pays. Il dresse un constat similaire : peu importent les différences de langue, ses spectacles rencontrent le public francophone. Les émotions, les images, l’écriture corporelle sont compris de tous.
 » Un besoin est né en moi, celui d’établir un lien entre le monde arabe et l’Afrique par le biais d’un élément que je considère important et même déterminant : la formation. La réalité théâtrale arabo-africaine a révélé un manque, si ce n’est l’absence d’une formation spécialisée dans les arts et les métiers de la scène. Cette carence évidente a engendré, de l’avis de plusieurs experts, un théâtre en perte de vitesse, prisonnier de clichés éculés et exotiques, ou tout simplement paralysé.  »
 » Notre théâtre se doit de prouver sa capacité à se situer, à entretenir un rapport vivant, dialectique et productif avec son contexte à travers ses forces vives. Un travail de formation continue et soutenue et des recherches fondamentales s’imposent. La création d’espaces de rencontre et de confrontation d’expériences, une libre circulation des idées et des hommes sont impératives « , écrit-il en préambule de la présentation du centre.
Il lui faudra quatre ans pour faire aboutir son projet et parvenir à réunir, lors d’une assemblée constitutive en 2001 à Tunis, 27 experts arabes et africains pour débattre de la question de la formation aux métiers et aux techniques de la scène.
 » Il existait quelques centres, quelques instituts qui dispensaient des formations ponctuelles mais aucun programme d’envergure, sur plusieurs années, qui réunisse des artistes d’Afrique noire et du monde arabe, se rappelle Gannoun. Il y a pourtant un fossé considérable, que l’on avoue difficilement, entre ces deux régions. Comme un mensonge dans l’air, que je perçois sous forme de racisme, de méconnaissance. C’est cela notre réalité… amère. À nous donc de la changer, de rapprocher ces mondes qui ont beaucoup à partager, ne serait-ce que leur condition de ‘damnés de la terre’ : exploités, méprisés, voire haïs. La barrière de la langue est un faux obstacle, surtout dans le domaine de l’art, universel « .
Babel théâtrale
Résultat : en quatre années d’existence, le Centre arabo-africain de formation et de recherche théâtrale a déjà accompli un travail considérable, tout à fait passionnant. Notamment un programme gradué de formation de l’acteur, en trois sessions distantes de plusieurs mois. La première promotion, qui acheva le cycle complet en 2003, comptait des comédiens venus notamment de Palestine, d’Égypte, du Liban, du Congo, du Burkina Faso, de la Tunisie… Cette année, s’est déroulé au mois de mars, le deuxième degré de la seconde promotion. Deux semaines extrêmement intenses d’ateliers, d’échanges, de confrontations, de rencontres. Deux semaines durant lesquelles El Hamra se transforme en une étonnante Babel théâtrale, en un laboratoire pédagogique et dramaturgique interculturel assez stupéfiant.
Il suffit de pousser les portes du théâtre. Autour d’une table, dans l’entrée aux carreaux de faïence, se trouvent trois jeunes auteurs en pleine discussion avec la précieuse collaboratrice de Gannoun, Leila Toubel, comédienne tunisienne de renom, elle aussi totalement investie dans l’aventure du CAAFRT.
Abdennebi Jomaa, la vingtaine, déjà trois romans publiés en Egypte, écrit en arabe à partir de l’improvisation d’une comédienne libanaise sur le thème du chocolat. Le Togolais Gustave Akakpo, 27 printemps, francophone, un talent déjà reconnu et une pièce publiée (2), s’adresse à Abdennebi en anglais. Quant au troisième auteur, Meriam Bousselmi, jeune comédienne et dramaturge tunisienne, elle écrit et s’exprime tant en arabe qu’en français, maîtrise l’anglais et ne rechigne pas à glisser dans son vocabulaire… quelques mots de dioula !
Leila Toubel glisse d’une langue à l’autre. Le multilinguisme du groupe, loin de constituer un obstacle ou une difficulté, est perçu comme source de richesse artistique.
À quelques mètres de là, dans le théâtre, même diversité linguistique et culturelle pleinement assumée, explorée. Après un cours de préparation physique donné par le chorégraphe tunisien Sofiane Larab, commence pour les comédiens de cette seconde promotion le travail d’improvisation sous la direction de Gannoun. Sur le plateau : douze acteurs venus de dix pays (Cameroun, Sénégal, Niger, Bénin, Congo, Liban, Algérie, Egypte, Palestine, Tunisie).
Corps parlants
Depuis quinze ans, le directeur d’El Hamra donne des stages de formation dans des pays arabes et en Europe de l’Est. Il a pris le temps de peaufiner sa pédagogie. Son théâtre que l’on dénomme  » organique  » (3),  » gestuel « ,  » du corps  » ou  » du mouvement « , prend pour matériau premier le corps.
Gannoun travaille essentiellement à partir d’improvisations sur un thème donné. Les comédiens improvisent ; le metteur en scène ajoute une indication ; les acteurs l’intègrent : le jeu se construit dans ce va-et-vient. Les acteurs demeurent silencieux. Ils doivent chercher leur langage à travers leur corps, leurs mouvements, leur regard, leurs émotions. Oublier dans un premier temps le recours aux mots, aux dialogues. Beaucoup sont déstabilisés au départ, pris à contre-pied par cette démarche.  » Le premier degré de la formation est avant tout un processus d’élimination, explique ainsi Gannoun. Éliminer un maximum de réflexes de formation ou plutôt de déformation. Éviter de jouer ou de surjouer.  »
Comment interroge-t-on un texte ? Une émotion ? Comment jouer une situation, un texte d’une manière différente, distanciée ? Autant de questions et de recherche auxquelles amène le metteur en scène. Tout comme l’exploration du mouvement, du toucher, du regard, de l’odeur, de la relation à l’autre, du corps à l’émotion.
Le travail est intense, jubilatoire, parfois douloureux.  » Ce n’est pas facile de se remettre en question, confirme Leila Toubel. Certains comédiens n’ont jamais travaillé dans ces directions. Ils peinent, parfois ne comprennent pas, puis on les voit commencer à découvrir de nouvelles voies, à se dépasser.  »
Le deuxième degré de la formation approfondit encore cette démarche. Il ne s’agit plus seulement de rechercher l’émotion mais de travailler sur la construction d’un personnage, d’une image, d’une écriture scénique. Cette année, pour la première fois, trois dramaturges ont été conviés à cette session. Leur contrainte ? Écrire à partir du travail de la scène et des improvisations des comédiens. Une expérience qui s’est révélée  » très enrichissante et qui montre qu’il n’existe pas qu’une seule manière d’écrire « , affirme Gannoun.
Le 26 mars dernier, cette seconde phase pédagogique s’est close par une présentation publique des travaux au théâtre El Hamra. Une succession de situations mettant en scène un ou deux personnages. Quarante minutes subjugantes durant lesquelles les comédiens se font matériaux bruts, corps parlants même en silence, incandescents de sens : une femme en retard à son rendez-vous amoureux ; une mère découvrant une chaussure de son fils sur un champ de bataille ou un père venu annoncer à son fils décédé sa promotion militaire… La plupart donne à leur personnage une vérité et une émotion qui emplissent le théâtre, portées par les musiques, guitares, percussions ou balafon, arabe, français ou fon.
Un programme sur deux ans
Pour les stagiaires, qu’ils soient comédiens, auteurs ou assistants à la mise en scène, l’expérience du Centre arabo-africain se révèle déterminante.  » Cette formation m’a permis de récupérer quelque chose en moi qui était en passe de disparaître, confie la charismatique comédienne libanaise Maya Zabib. M. Gannoun nous a amenés à revenir au sol, à retourner à notre corps, à ses instincts, ses besoins, à trouver l’urgence d’exécuter tel ou tel mouvement, de produire tel ou tel son. Cette urgence a produit une résonance qui s’est propagée dans nos corps, sur scène ainsi que dans l’espace, pour transmettre une émotion et une énergie au public. À certains moments, nous étions tellement en fusion que nous avions l’impression de n’être qu’un seul corps sur scène, une seule boule d’énergie qui vibre et qui irradie la vie.  »
Carole Lokossou, comédienne béninoise pleine de talent, témoigne quant à elle :  » Ce stage m’a amené à me questionner, à me dépasser. Jusque-là, j’avais travaillé soit sur le corps, soit sur l’esprit, jamais les deux à la fois. Par ailleurs, il m’a permis de me débarrasser de beaucoup de préjugés sur le monde arabe. Je me suis rendue compte que les Arabes étaient comme moi des êtres humains avec leurs qualités et leurs défauts et non ces monstres sans cœur, prêts à tuer, intégristes jusqu’au bout des ongles comme la télévision nous le donne souvent à imaginer.  »
 » En quatre ans, je suis vraiment touché par les liens qui se sont tissés entre les jeunes Arabes et Africains, constate Gannoun. Je me souviens d’un Africain qui disait : ‘Je n’aurais jamais pensé un jour serrer la main d’un Palestinien.’Et d’un Arabe qui jamais n’aurait pensé qu’il partagerait un jour une chambre d’hôtel avec un Africain. Pourtant aujourd’hui, il est en train de se créer un véritable réseau, des projets communs naissent. Ils ont su créer un langage sensible, d’âmes, d’émotions, d’humains, de corps à corps. Beaucoup d’émotions n’ont pas besoin de mots : un regard suffit.  »
À l’issue du troisième degré de la première promotion, Ezzedine Gannoun avait monté avec les comédiens stagiaires une magnifique pièce, Parlons-en en silence, qui tourna en Tunisie avant d’être présentée à Paris au festival Nous n’irons pas à Avignon à Vitry-sur-Seine en 2003.  » Former, c’est pour créer « , aime-t-il rappeler. Mettra-t-il en scène une nouvelle pièce avec la seconde promotion du centre ? Cet infatigable arpenteur des planches laisse encore planer le doute.
En attendant, Leila Toubel et lui-même poursuivent l’organisation d’un projet pédagogique ambitieux intitulé  » La formation dans tous ses états  » qui se déroulera jusqu’en 2006. Au programme : soixante participants, huit semaines de travail, dix ateliers de formation (jeu de l’acteur, mise en scène, dramaturgie, scénographie, régie générale, lumières, costumes, maquillage, administration, recherches). Les résultats de ce programme seront eux aussi présentés publiquement au théâtre El Hamra du 27 mars au 5 avril 2006.
En quatre ans d’existence, le CAARFT, appelé aussi  » l’Araf center  » ( » Araf  » pour synthétiser Arabe-Afrique), est donc en train de s’imposer comme l’un des centres de recherche et de formation théâtrales internationaux les plus dynamiques sur le continent africain. Soutenu notamment par la Fondation Ford et l’Agence intergouvernementale de la francophonie, il propose non seulement des formations coordonnées aux métiers et techniques de la scène mais fait aussi de la réflexion théorique et pédagogique un objet central. On ne peut que saluer cette approche globale et souhaiter que le sérieux et le suivi de cette démarche inspirent d’autres structures de formation sur le continent africain.

Notes
1. Diplômé du Centre d’art dramatique de Tunis en 1976, Ezzedine Gannoun obtient en 1980 une licence d’études théâtrales à l’université de la Sorbonne nouvelle à Paris.
2. La Mère trop tôt, éditions Émile Lansman, Belgique.
3. Théâtre organique : inspiré de la conception de  » l’intellectuel organique  » selon le théoricien italien Antonio Gramsci, c’est-à-dire organiquement lié à sa société. Ezzedine Gannoun co-fonde la troupe du Théâtre organique à Paris en 1981 avec Lassaad Houacine, Fethi Akkari, Moustapha Cherif et Abdelmajid Jallouli. Le groupe se disloque en 1998.
Pour contacter le CAAFRT :
28, rue El Jazira 1000 Tunis – Tunisie.
Tel & fax : (216) 71 320 734
E-mail : [email protected] ou [email protected]
Site web : www.theatrelhamra.com
Les stagiaires de la seconde promotion du CAAFRT :
– Mise en scène : Bienvenu Obela (Congo), Chady Izmourad (Palestine), Mohamadou Tindano (Burkina Faso), Helmi Dridi (Tunisie)
– Dramaturgie : Myriam Bousselmi (Tunisie), Gustave Akakpo (Togo), Abdennebi Jomaa (Egypte).
– Jeu de l’acteur : Deneuve Djobong (Cameroun), Marie-Anne Sadio (Sénégal), Boubacar Cissé (Niger), Carole Lokossou (Bénin), Roland Chidas (Congo), Maya Zabib (Liban), Hassiba Zouina et Lobna Chebouti (Algérie), Imed Ismail (Egypte), Ali Aid (Palestine), Wafa Ammari et Arbi Cherif (Tunisie).///Article N° : 3929

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Les images de l'article
Chaque journée débute par une séance de préparation physique. © Abdellaziz Ben Gaid Hassine
E. Gannoun et L. Toubel, un tandem complémentaire à la tête du CAAFRT. © Abdellaziz Ben Gaid Hassine
E. Gannoun en atelier. © Abdellaziz Ben Gaid Hassine
Un comédien stagiaire en improvisation. © Abdellaziz Ben Gaid Hassine
Comédiens en répétition. © Abdellaziz Ben Gaid Hassine





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