Typo / Topo / Poethique sur Frankétienne

De Jean Jonassaint

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Frankétienne, né en 1936, qualifié de « légendaire » (149) et d' »icône » (185), est sans doute aujourd’hui l’écrivain haïtien le plus prestigieux mais il lui aura fallu quarante ans (de 1964 à 2004) de « polissage » pour que ses œuvres inclassables et déroutantes conquièrent le lectorat occidental.
Le présent volume, dirigé par Jean Jonassaint son ami écrivain et éditeur installé à Montréal où il a fondé la revue Dérives en 1975, présente une analyse polyphonique de son œuvre torrentueuse à la manière du magma qui se répand sous les formes diverses de la poésie, du théâtre, de la peinture, du chant, des objets-livres en français, en créole haïtien et dans une langue construite à sa mesure. Initiateur avec René Philoctète et Jean-Claude Fignolé du mouvement dit « spiraliste » dans les années 1950, Frankétienne décline à l’infini l’esthétique du chaos et du mouvement à partir de cette figure géométrique ouverte et instable trouvée chez Engels (210). En peinture, il l’illustre par des formes dynamiques à déchiffrer et en littérature, il réclame que la langue se libère de sa « dimension pragmatique » pour que le mot accède au statut de « vibration, particule d’énergie » (213).
Après de la poésie en français (1964), une période de théâtre en haïtien (1974-1984), il développe un double langage évoqué par l’œuvre qui l’a rendu célèbre en France, L’oiseau schizophone (1998).
Profondément attaché à sa terre d’Haïti qu’il n’a pas voulu quitter avant la chute de la dictature des Duvallier, Frankétienne ne s’enferme dans aucun système idéologique ou esthétique. Ses textes avancent par bonds successifs sous forme de paragraphes aux caractères typographiques contrastés, en une langue aux termes inventés, obscurs et dont le sens apparaît au fil de l’imprégnation que le lecteur veut bien admettre. Puisqu' »il n’est nullement nécessaire de construire l’œuvre à partir d’un sujet précis » (158), le récit bifurque, ouvre des voies parallèles, se désintègre pour traduire, au travers d’une première personne ambivalente, « la palpitation du monde moderne » (158) qui ignore les catégories. Mais au-delà de cette prolixité, sourd d’œuvre en œuvre le thème de la zombification venu de la tradition vaudou mais appliqué à la torture sans fin que les pouvoirs imposent à l’île. Pour approcher et comprendre ce travail fascinant et la cohérence de la démarche de ce créateur infatigable (2000 tableaux, des milliers de pages écrites la nuit), Jean Jonassaint a rassemblé aussi bien ses proches (son frère, sa femme, lui-même) que des critiques universitaires issus d’Haïti (trois), d’Amérique (deux), d’Europe (deux) et du Japon (un) qui explorent le langage (Lucas), la narratologie (Benedicty), les thèmes de la femme (Shelton), des livres (Desormeaux), de l’autobiographie (Chemla), du sentiment d’inquiétude (Norgaisse). Notons qu’à l’exception de l’article de Ruprecht sur le théâtre, ces analyses très précises et fines s’intéressent aux textes sans chercher à les relier aux créations picturales contemporaines. Enfin, la précieuse et originale dernière partie présente un entretien de l’auteur avec le Camerounais Guy Tegomo et de nombreux fac-similés de manuscrits (parfois illustrés) qui sont ainsi livrés à la perspicacité des chercheurs en génétique textuelle. Jean Jonassaint offre les « matériaux pour une édition critique » (261) avec l’ensemble des variantes de tous les ouvrages, document qui constitue l’aboutissement d’un travail considérable aussi bien que le point de départ de futures études. Dans ce même esprit d’exhaustivité, il donne une bibliographie annotée qui permet pour la première fois de suivre la trajectoire d’œuvres pour la plupart auto éditées en Haïti avant d’être reprises ailleurs, de garder la trace des pièces non éditées, de mesurer l’état de la critique.
Il s’agit donc ici d’un volume indispensable à quiconque veut découvrir Frankétienne « le nègre avec la peau à l’envers » selon ses dires (201) ou aller plus avant dans cette œuvre. Celle-ci se révèle capable de transformer l’horreur d’une société démantibulée en un jaillissement de vie prenant à partie le lecteur / spectateur qui croyait savoir lire et qui doit réapprendre à observer, écouter, déchiffrer, deviner. Une aventure merveilleuse que de marcher dans la forêt touffue de Frankétienne. Les dangers s’amenuisent avec le livre de Jonassaint.

Typo / Topo / Poethique sur Frankétienne, Jean Jonassaint, Paris, L’Harmattan, 2009.///Article N° : 8573

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