Un Bantou à Washington, suivi d’un Bantou à Djibouti

De Célestin Monga

Célestin Monga : l'exil du Bantou
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Célestin Monga est Lead Economist et Conseiller du Vice Président de la Banque Mondiale. Très connu pour un franc parler qui lui a valu de goûter l’humiliation de la torture et de la prison, l’auteur nous offre dans Un Bantou à Washington. Suivi d’un Bantou à Djibouti, une perception de lui-même.

« Je n’ai pas, écrit-il, le privilège des conversations privées avec Dieu. Je n’ai donc jamais bénéficié d’aucune confession ni révélation et ne dispose pas du numéro de téléphone portable du Christ. » (p. 14). Le ton est donné…
Son itinéraire intellectuel, « parcours à la fois atype et banal » est la motivation mise en perspective par deux parties. Comment ce nihiliste actif concilie-t-il écriture, engagement pour la démocratie dans son Cameroun natal et une vie d’économiste à la Banque Mondiale ? La plume de l’auteur lui permet de s’accommoder de sa propre vie et d’éviter soigneusement la folie. La première partie de son livre est une préface à un ouvrage rédigé comme carnet de voyages au sein d’une contrée dont le dépouillement et l’ascèse achèvent de dynamiter l’ego. Célestin Monga s’est en effet rendu à Djibouti pour explorer d’autres ailleurs, être au contact d’autres saveurs. Il a été surtout question de rompre d’avec « l’hédonisme superficiel et le sadomasochisme de beaucoup de (ses) compatriotes » (p.26). Au retour de Djibouti, le Père de l’auteur est mort. Ce dernier s’était piqué d’une colère indescriptible lorsque Célestin Monga lui confia son désir de mener une vie d’écrivain. Opposé à cela, le Père a pu toutefois le convaincre de faire des études d’économie.
Banquier dans une institution camerounaise dont la politique est dirigée par monsieur Biya, il a fallu que Célestin Monga prenne position dans une « lettre ouverte à Paul Biya » pour que son statut d’indocile soit confirmé. L’arrestation du Banquier insoumis fit des révoltes et des marches souvent réprimées. Pendant ce temps, Célestin Monga pouvait se rire, de son cachot des faiblesses d’un système soumis à de fortes pressions locales et internationales. C’est ainsi qu’au terme, d’une parodie de procès il fut condamné à six mois de prison avec sursis et une amande de 500.000 F CFA. L’insoumission de Monga deviendra manifeste lorsque ayant interviewé un déchu banquier du président, des révélations ont été faites sur les dérives gloutonnes du couple présidentiel en matière de liquidités bancaires. Cette énième claque assénée au dictateur local mit ce dernier dans une colère rageuse. « En juillet 1992, je décidai de m’éloigner du champ géographique de cette explosion de colère et de cette furie à l’épicentre duquel je me trouvais. Je devais partir, n’ayant pas la dose d’égocentrisme et d’autohallucination qu’il faut pour se lancer en politique en Afrique. M’étant fait de solides inimitiés au sein d’une classe politique dominée par des voyous, je savais que ma vie était en danger où que j’aille. » (p. 61) Mais « partir où ? » Nullement à Paris. Malgré les soutiens hypocrites que lui offrait la diplomatie française à la petite semaine, Célestin Monga eut assez de lucidité pour comprendre le « timeo Danaos et dona ferentes ». Paris, soutien militaire des dictatures tropicales ; Paris, pouvait également « en finir » avec lui.
La destination fut les États Unis. Pays où l’utopie est possible. Le séjour américain a été jalonné par des cours dans la prestigieuse Université de Harvard. Malgré les persiflages sur son admission à la Banque Mondiale, Celestin Monga ne s’est « jamais senti embrigadé par l’Institution » (p. 82) pour la défendre. L’institution est loin d’être monolithique et est d’abord une Banque. Elle n’oblige personne à venir prendre des conseils ou autres. « Les fameuses’politiques’ de la Banque Mondiale’ dont on parle si souvent n’ont cours que dans des pays mal dirigés comme le Cameroun, où les concepteurs de politiques publiques sont trop paresseux ou trop cyniques pour énoncer une vision propre de leur pays et les stratégies à mettre en œuvre pour les matérialiser » (p.82). sans coup férir, l’ire critique de Monga s’en prend aux transes nombriliques d’une diaspora africaine refermée sur elle-même. Certains excellent dans les fêtes mondaines où ils imposent à leurs épouses de préparer des mets locaux, quand ils ne s’arrosent pas de champagne suivi de quelques danses, le ndombolo. La diaspora camerounaise qui danse est en fait un tigre de papier, déconnectée de la réalité camerounaise. Malgré quelques efforts à participer au développement de micro-projets, ces actions demeurent, un grain de sel dans la mer.
Les dernières pages de la préface d’Un Bantou à Djibouti évaluent la démocratie en Afrique depuis les années 90. On peut être intrigué des semonces adressées à l’Occident qui n’a que mépris pour l’expression démocratique en Afrique. Dans ce continent, marqué par le métabolisme des anciens égo-crates et la faillite des oppositions, faut-il dresser le bilan d’un échec ou d’une victoire ? L’auteur s’y refuse, de peur d’être prisonnier d’une idée de la vérité, pourtant à construire au fil des circonstances historiques qui réinventent la démocratie à l’ère du marché dominé par une résurgence du darwinisme. La verve critique de Monga a également pour cible ce pays d’abondance qui secrète les inégalités les plus criantes en son sein.
Sur les bords du Potomac, Célestin Monga peut faire l’expérience d’une introspection qui le ramène aux quotidiens des femmes qui luttent pour la survie en Afrique. Il pense aux dérives d’une Afrique de contraste pouvant produire à la fois, du macabre et des hommes de qualité exceptionnelle tels Anta Diop, Wole Soyinka, etc. Le contraste lui permet d’envisager la quête sans fin de la vérité et de méditer sur « la splendeur de notre défaite » (p. 104). Toutefois, il est difficile de juger de l’ouvrage tant est qu’il est le reflet de son auteur et qu’adossé sur ses certitudes amincies par les rudesses de l’exil, il n’est pas lui-même prisonnier de l’illusion de son moi. L’auteur sombre-t-il dans la résignation quand il dit acquiescer « sereinement la noblesse de ma propre insignifiance » (p. 29) ? Le nihilisme est-il potentiellement productif d’une autre économie, d’une autre éducation, et d’une autre politique ? La volonté africaine de sortie de la pauvreté doit éviter un double nihilisme, celui des élites à l’hédonisme et au cynisme effarant et celui des masses, auto-pessimistes. Pour ce faire il revient tout aussi d’être sceptique à l’endroit des productions occidentales et penser qu’une Autre Afrique est possible.

Un Bantou à Washington, suivi d’un Bantou à Djibouti, Célestin Monga, Éditions PUF, collection Perspectives critiques, Paris///Article N° : 7512

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