Un écho de la Marche pour l’égalité : la victoire « black-blanc-beur » de 1998 ou le football comme avantgarde du débat sur la France plurielle

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S’il est un point commun entre la Marche pour l’égalité et la victoire de l’équipe de France de football lors de la coupe du monde de 1998, c’est bien, en termes de discours, la mise en scène d’une France soudain ouverte, plurielle, tolérante et porteuse d’un patriotisme d’un nouveau genre embrassant les Français de toutes origines. Le slogan « Paris sur beur » figurant à la « une » de Libération au lendemain de la Marche(1) trouve une continuité avec le « Zidane président » que vocifèrent les supporters des Bleus tout à leur joie le soir de la victoire.

COMPARER UN MOUVEMENT SOCIAL et antiraciste tel que la Marche et une victoire de football n’a rien de saugrenu : il s’agit bien des deux seuls événements nationaux qui provoquent un électrochoc dans l’opinion autour de la présence des enfants de l’immigration et de leur poids culturel. En effet en 1983, comme en 1998, le résultat de l’engouement est de prendre acte, sans le dire ou le formuler de manière explicite, de l’entrée culturelle des enfants d’immigrés dans la France contemporaine. En 1998, la « culture beur » a fait long feu, elle a bien marqué les esprits depuis 15 ans et employer à nouveau le mot « beur » ne pose pas de problème dans cet unanimisme bon enfant. En effet, l’ensemble de la classe politique et toute l’opinion française, dans un unanimisme de rigueur, se sont identifiés à cette équipe de France « Black, Blanc, Beur » victorieuse le 12 juillet 1998 autour de laquelle on salue l’extrême diversité de ses composantes, y compris provinciales (tel le Cévenol Laurent Blanc, l’Ariégeois Fabien Barthès ou le Basque Lizarazu). Comme pour la Marche de 1983, l’investissement politique autour de la valorisation d’une société plurielle, est un fait décisif. Tout commence lors du quart de finale contre l’Italie et surtout lors de la demi-finale contre la Croatie. A l’issue du match, le président de la République, Jacques Chirac et son Premier ministre, Lionel Jospin, se rendent tour à tour dans les vestiaires pour féliciter les Bleus et les encourager pour la finale. Tous deux repartent avec un maillot en souvenir, Jacques Chirac héritant du numéro 23 qu’il porte sur le dos tout au long de la finale au Stade de France. La représentation symbolique du chef de l’Etat comme « douzième homme » de l’équipe tricolore illustre la volonté des hommes politiques d’exploiter les bonnes prestations françaises à des fins électoralistes. Jacques Chirac dans Paris-Match apporte la traduction présidentielle du succès français, cherchant à puiser dans le football les éléments susceptible de redresser la société(2) : « On a beaucoup parlé d’intégration, du visage moderne de notre pays offert par cette équipe d’exception. On a eu raison (…) Pendant tout un mois, l’indifférence, l’individualisme, et la solitude ont laissé du terrain. À leur place il y a eu échanges, chaleur, communion spontanée, par delà les frontières et les barrières, autour d’une ambition partagée. C’est la principale leçon de la Coupe du monde. Une leçon de coeur, de courage et de fraternité mêlés. Une France qui gagne ensemble. Au delà de la nostalgie des lendemains de fête, je crois et j’espère que nous allons garder au coeur cet élan et cette fraternité. » À l’image du président de la République, toutes les personnalités politiques, y compris les réfractaires, se découvrent une passion pour le Onze de France tout comme le gouvernement socialiste en 1983 qui se découvre, tout aussitardivement, un intérêt brutal pour la Marche. Mais un intérêt décisif : avec cet investissement, la médiatisation du mouvement est assurée.
L’Agenda politique au rythme du mondial
Le président de la République et son Premier ministre profitent des victoires françaises pour relancer leur côte de popularité plutôt déclinante lors du premier semestre 1998. Une enquête d’opinion de l’institut Canal-Ipsos, confirme « l’effet Mondial » : déjà 15 points de plus pour Jacques Chirac, 10 pour Lionel Jospin au lendemain de France-Italie en quarts de finale 3. « Le
Mondial a aidé Jacques Chirac à retrouver sa popularité »
(4), « Chirac et Jospin surfent sur le succès du Mondial »(5) : ces titres du Monde et du Point mettent en lumière les retombées positives de la victoire sur les hommes politiques au
pouvoir. Jacques Chirac fait de la Coupe du monde un succès personnel cherchant à s’inspirer de l’engouement suscité par Aimé Jacquet et son équipe, à tel point que Libération titre « Jacques Zidane » ou que Patrick Poivre D’Arvor le présente lors du journal télévisé de 20h du 14 juillet comme « l’entraîneur de la France » (6). L’enthousiasme exprimé par Jacques Chirac lui donne l’image d’un « président-supporter »(7). Multipliant les interventions médiatiques, se montrant au plus près de l’équipe et des joueurs, embrassant le crâne de Fabien Barthez, le chef de l’Etat a profité de l’événement comme d’une aubaine. Sa marionnette aux Guignols de l’info sur Canal plus ne parle plus que de « mon effet mondial que j’aime » durant l’été et à la rentrée suivante (8). La traditionnelle Garden party du 14 juillet à l’Elysée apparaît comme le moment fort du lien entre la classe politique et l’équipe de France. Cette année, le football éclipse quelque peu la parade militaire. Tout sourire, Jacques Chirac accueille les champions du monde sur le perron de l’Elysée en saluant une équipe « à la fois tricolore et multicolore ». Six mille personnes sont conviées : un record pour quelques dizaines de minutes de « pure folie républicaine ». Du jamais vu dans ce haut-lieu, « plus habitué aux costumes cravates qu’aux trainings fluos ». Afin de rendre la cérémonie plus populaire et détendue, des jeunes sont invités en grand nombre pour acclamer leurs héros : drôle d’endroit pour ce type ambiance, les champions du monde étant surnommés par L’Equipe les « rois de l’Elysée » (9). Il a plané sur cette Garden party inédite,un incontestable sentiment de fierté partagée (10).
Libérée de tout protocole, la France se range derrière l’un des slogans les plus entendus dans les stades rappelant ceux du grand mouvement social de 1995 : « Tous ensemble » (11). On ne parle plus que de football, telle est la contrainte pour les ministres, députés et ambassadeurs présents en grand nombre. Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn ou Robert Hue racontent « leurs » matches, Philippe Seguin touche la coupe, très ému. La fanfare de la Garde républicaine entonne la chanson fétiche des joueurs I will survive. Il s’agit sans doute du 14 juillet le plus sympathique de la Ve République selon La Tribune : « Pour une fois que les Français peuvent voir et complimenter tout à la fois leur armée, leurs footballeurs, leur gouvernement et leur président, heureux de gérer une République aussi ensoleillée, pourquoi bouder notre plaisir ? » (12). Et toujours l’état de grâce : uniformes rutilants, chéchias traditionnelles, capelines extravagantes ont fraternisé sur l’air de We are the champions, vieux refrain du groupe Queen qui redonne le temps d’un bonheur collectif l’image d’une France revigorée.
Dans son traditionnel entretien télévisé placé lui aussi sous le signe du
Mondial (13), le chef de l’Etat s’emploie à tirer parti du désir d’union et de cohésion manifesté par les Français. Puis il improvise une rencontre avec les supporters placés dans le jardin en compagnie d’Aimé Jacquet. Ces derniers, déchaînés, scandent « Zidane président » dans la bonne humeur générale, sans que personne ne s’en formalise. À l’issue des discours de Jacques Chirac et du capitaine Didier Deschamps, l’ambiance est survoltée, la cohue indescriptible : impossible pour le président et les joueurs de s’avancer dans le jardin. Quelques jours plus tard, une fois la passion retombée, le chef de l’Etat entend tirer les leçons de la Coupe du monde lors d’un Conseil des ministres : « La France qui vient de gagner est une France rassemblée autour d’échanges, de chaleur, de communion spontanés par delà les frontières et les barrières »(14). « L’effet mondial »se répercute sur la plupart des élus de la droite conservatrice ou du centre-droit, RPR ou UDF, qui adoptent une attitude différente sur les questions liées à l’immigration. Vanessa Schneider le constate dans Libération: « La droite découvre la couleur. Souvent prisonnière de schémas en noir et blanc,
faisant parfois choux gras de ses fantasmes racistes, elle est restée rivée, dimanche, devant son écran de télévision »
(15). Le député UDF des Alpes-Maritimes, Rudy Salles s’étonne de l’enthousiasme des enfants d’immigrés : « J’ai ressenti ça d’une manière extrêmement positive. C’est un signe qui doit en amener d’autres ». Thierry Mariani, maire RPR de Valréas (Vaucluse), parmi les plus sévères dans le débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale, affirme sans détour : « La majorité de ceux qui tournaient comme des fous autour de la mairie avec des drapeaux français étaient des Beurs et des Blacks. C’était à la fois surprenant et agréable » (16). La droite ne peut plus désormais se permettre de caricaturer l’immigration comme elle le faisait depuis les années 1980 : sa position se doit d’être plus nuancée et plus ouverte sur un sujet où les mentalités semblent en train d’évoluer. À gauche, le Premier ministre Lionel Jospin, en chef de file du gouvernement, a pris les devants dès le 9 juin, avant les exploits des Bleus dans La Dépêche du Midi : « Quel meilleur exemple de notre unité et de notre diversité que cette magnifique équipe » (17). Puis Daniel Vaillant, ministre des Relations avec le Parlement, dans un entretien au Journal du Dimanche, s’autorise des métaphores footballistiques : « Jospin est numéro dix, c’est un peu Zidane, il joue dans l’intérêt de son équipe, de sa majorité et de la France » (18). Dans une rhétorique semblable, La Tribune évoque ainsi « Lionel Zidane »(19), celui qui veut tirer la France d’un mauvais pas. Le Premier ministre en personne fait référence au football pour expliquer sa manière de gouverner, le 5 juillet au Club de la presse d’Europe 1 : « Je suis un chef d’équipe, un entraîneur joueur, un mélange de Jacquet et de Zidane » (20). Le même jour, Jean-Jack Queyranne, secrétaire d’Etat de l’Outremer, envoie un télégramme à Lilian Thuram en précisant : « Vos exploits honorent l’Outre-mer » (21). Claude Marcovitch, député socialiste du XIXe arrondissement de Paris affirme que « le bleu banc rouge colorié sur les peaux noires, jaunes ou bistres c’est aussi la France », tandis que Claude Bartolone, ministre de la Ville, émet le même voeu : « que cette équipe black blanc beur donne envie à bon nombre de nos concitoyens de chasser leurs idées racistes et de montrer que, lorsqu’on a la volonté, on peut gagner »(22). Quant à la ministre de la Jeunesse et des sports et membre du Parti communiste, Marie-Georges Buffet, elle juge exemplaire le comportement des Bleus : « Cette équipe montre qu’au-delà des différences, on peut construire ensemble »(23). Dans un entretien au Parisien, elle considère que l’un des principaux enseignements de cette Coupe du monde est la diversité « qui fait la force de la France » (24). Même une partie de l’extrême gauche participe à la liesse collective. Si Lutte ouvrière et Arlette Laguiller ne se gênent pas pour dénoncer les dérives capitalistes du football, dans Rouge, Christian Piquet, membre de la Ligue communiste révolution analyse la victoire de l’équipe de France comme un « acte de résistance sourde à la mondialisation des marchés financiers ». Voir les gens contents, heureux même le temps d’un match, est une donnée à ne pas négliger : à l’instar de cette équipe de France colorée, c’est le peuple « blanc black beur » qui s’est pleinement manifesté, cela suffit pour être remarquable(25). D’une certaine façon, on retrouve ce bonheur interculturel et métissé gagnant Paris le 3 décembre 1983 et qui s’est prolongé notamment par le biais de l’expression culturelle et artistique jusqu’en 1998 par l’intermédiaire de la chanson avec le succès de groupes musicaux métissés tels Carte de séjour, Zebda mais aussi du cinéma, de la littérature et des arts.
Régulariser tous les « sans-papiers »?
La conséquence politique la plus surprenante de la Coupe du monde provient de la proposition faite par l’ancien ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua au cours d’un entretien accordé au Monde le 17 juillet (26). Lui qui avait été à deux reprises un ministre très sévère à l’égard de la politique d’immigration lors des périodes de cohabitations entre 1986 et 1988 puis entre 1993 et 1995, refusant tout laxisme en élaborant des lois restrictives, se déclare soudainement favorable à la régularisation de tous les étrangers en situation irrégulière. Sa position, radicalement nouvelle pour l’un des « durs » du RPR prend les analystes politiques autant que l’opinion française à contre-pied. La volteface est motivée selon lui par l’onde de choc positive en réaction à la victoire des Bleus : « Le Mondial a montré aux yeux des Français que l’intégration était réussie à 90 % ». Selon Charles Pasqua, l’enthousiasme renforce le sentiment que la France existe par elle-même : « Dans ces moments là, quand la France est forte, elle peut être généreuse, elle doit faire un geste. Le général De Gaulle l’aurait certainement fait »(27).
Stupéfaits, les mouvements de « sans-papiers » et les groupements antiracistes ne peuvent qu’applaudir ces propos. La Cimade par les voix de Laurent Giovannoni, Emmanuel Terray, grévistes de la faim avec les « sans-papiers » depuis 30 jours, le Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés (Gisti) représenté par Jean-Pierre Alaux, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), SOS Racisme, l’association Droits devant ! et la Ligue communiste révolutionnaire d’Alain Krivine se félicitent du ralliement de Charles Pasqua à une position qui leur est commune depuis longtemps(28). Patrick Braouezec se félicite de cette proposition qui arrive « certes bien tard » ; mais qu’il ne faut surtout pas prendre à la légère, « quelqu’un qui prend conscience et qui valide ce que nous, communistes, disons depuis plusieurs années »(29).
Si pour le gouvernement socialiste et tout particulièrement le ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement, embarrassé, « Pasqua s’amuse », la déclaration du numéro deux du RPR suscite un tollé à droite. Le président Chirac prend cette attitude comme une offense personnelle venue de son propre camp et se livre à une attaque contre l’ancien ministre avec lequel les relations se sont refroidies depuis plusieurs années. Jacques Chirac envisage même de faire exclure Charles Pasqua des instances du RPR avec le soutien de Jean Louis Debré, président du groupe RPR à l’Assemblée. Le seul soutien de l’ancien ministre est Philippe Seguin, président du RPR, plus clément, considérant cette proposition comme une évidence qui relève du bon sens(30). L’opinion publique réagit plutôt bien aux propositions de Charles Pasqua : dans un sondage de l’Ifop, 50 % des Français se déclarent favorables à la régularisation de tous les « sans-papiers » qui en font la demande, comme l’a réclamé Charles Pasqua (contre 43 % et 7 % de « sans opinion ») (31).
Cette décision, bien que restée sans suite, permet de faire un parallèle avec le principal acquis la Marche de 1983 : la carte de dix ans. En effet, dans les deux cas, la portée symbolique et culturelle de l’événement se traduit concrètement et politiquement par un débat sur des mesures à prendre en matière de politique d’immigration qui ne concerne pas directement les acteurs.
Un front national éteint
La vague d’enthousiasme provoquée par l’issue du Mondial place le Front national en situation délicate. Face au succès de la sélection, l’extrême droite doit se montrer moins critique. Avec l’expression d’un sentiment national simple et joyeux, le parti frontiste se trouve concurrencé sur son propre terrain pour la plus grande joie des autres formations politiques. Dans un éditorial de Réforme, Pierre Merlet estime que Jean-Marie Le Pen est « le plus grand perdant du Mondial »(32). Pour Le Parisien il s’agit d’un « sacré coup de pied à Le Pen » (33), tandis qu’Aimé Jacquet se déclare dans un entretien au Monde « très content et très fier » d’avoir entendu dire que les Bleus avec leur victoire, contribuent au combat anti-Le Pen. L’Express parie sur un déclin du Front national, ébranlé par le Mondial et entré dans une nouvelle ère politique, n’ayant plus le monopole du peuple (34). Jean-Marie Le Pen a bien essayé de minimiser l’impact de la Coupe du monde, le 17 juillet au cours de l’université d’été du Front national de la Jeunesse à Neuvy sur-Barengeon (Cher). Face à ses jeunes militants, il refuse de voir cette victoire comme une mauvaise affaire pour son parti « qui continuera son combat contre la philosophie du métissage systématique et politicien « . Fustigeant la « France multicolore », accusant l’attitude de Jacques Chirac et Charles Pasqua, deux victimes, à ses yeux de « l’effet Mondial », la victoire de l’équipe de France reste selon lui un « épiphénomène, même si cela a été un moment sympathique ».
À Toulon lors d’une autre université d’été de son parti, Jean-Marie Le Pen aborde à nouveau la victoire des Bleus, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une victoire contre le Front national, au contraire, ce succès a conforté selon lui la permanence du sentiment patriotique fondamental et l’engouement pour les valeurs nationales : « Les drapeaux tricolores et les Marseillaise chantées à pleins poumons nous ont ravi. Comme d’ailleurs nous a fait plaisir la victoire de l’équipe de France, même si nous n’accordons à cet événement que l’importance relative qu’il mérite. Et je voudrais dire à ceux qui prétendaient que la victoire de l’équipe de France a été une victoire du métissage, que l’équipe de France n’était pas une équipe métissée. L’équipe métissée c’est le Brésil » (35).
Dans la presse d’extrême droite, lors des premières rencontres, évoquer la compétition est un moyen de critiquer toute idée de mélange interethnique, comme François Brigneau dans National Hebdo : « Ne nous égarons pas. Que cela plaise ou non, ce championnat se déroule entre Nations. C’est la fête de la Nation » (36). L’extrême droite tient d’ailleurs à se distinguer des hooligans impliqués dans divers incidents comme ceux qui ont émaillé la rencontre Tunisie- Angleterre à Marseille, pour mieux dénoncer des « bandes ethniques » coupables de provocation vis-à-vis des supporters anglais : « On a parlé à peine des bandes de Beurs qui ont ensanglanté Marseille » (37). Présent (38) souhaite « expulser les étrangers, mais sans se limiter aux Anglais… » (39) en retournant le dispositif anti-hooligans contre les « voyous des banlieues ethniques ». Le Front national félicite tout de même Zinedine Zidane : Bruno Megret, délégué général du parti déclare que l’événement est « l’occasion d’un extraordinaire renouveau du patriotisme et du nationalisme au sein du pays tout entier ». Le Mondial c’est la reconnaissance du fait national, de la capacité de mobilisation du sentiment français sur un espoir de victoire (40). Dans un communiqué, Jean-Marie Le Pen félicite « toute l’équipe de France » et « le principal artisan du succès final, Zidane, enfant de l’Algérie française » (41). Ainsi, lors de la traditionnelle fête du Front dans les Bouches-du-Rhône, à Saint-Martin de Crau, son chef de file s’exclame « Qu’on ait cru devoir apprendre La Marseillaise aux joueurs de l’équipe de France prouve une certaine lepénisation de esprits.Voir les spectateurs entonner l’hymne national, voir des jeunes gens et des jeunes filles maquillés aux couleurs nationales défiler dans les rues avec des drapeaux, c’est la victoire de l’équipe de France mais je la revendique aussi comme celle du Front national qui en avait dessiné le cadre ». Selon lui, « l’affrontement médiatisé des équipes nationales a un certain parfum d’affrontement national. Qui pourrait plus que nous s’en féliciter ? » (42). Dans un entretien au Figaro, il réitère sa position en jugeant « démagogique et puéril » le comportement du président de la République et en ironisant sur la confusion entre gaullisme et « goal-isme » : se présenter comme un supporter de l’équipe de France et non comme le président est une faute grotesque. Au total, la performance des joueurs est reconnue même par les sympathisants du Front national. Plus surprenant, la cote de sympathie de Zinedine Zidane ou de Lilian Thuram est plus forte que la moyenne chez les proches du Front national. Pour 88 % d’entre eux, cette compétition a contribué à développer un climat de bonne entente entre les Français, pour 70 % à accroître la confiance des Français en leur avenir et pour 57 % à renforcer leur patriotisme et leur attachement à la France.
Autour du Front national et de l’extrême droite la Coupe du monde,
comme la Marche, représente l’autre France, celle de la tolérance. À la différence de 1998 qui place sous l’éteignoir la France du repli qui prendra sa revanche quelques années plus tard, en 1983, ces deux France émergent de manière concomitante : au succès de la Marche répond le succès électoral du parti de Jean-Marie Le Pen qui parvient à orienter durablement le débat politique autour de son discours anti-immigré. En 1998, il s’agit de la première occasion de porter un coup au Front national : un coup qui, à terme, n’aura pas d’incidence sur sa progression au sein de l’électorat. Les élites françaises ont été parties prenantes de l’ambiance festive qui a accompagné la victoire du Onze de France au mois de juillet 1998. Spontanées ou stratégiques, ces analyses « à chaud » offrent à l’historien un tableau riche mais assez confus des représentations du sentiment national à la fin du XXe siècle. Si une grande majorité des observateurs voient dans la victoire d’une équipe plurielle un signe encourageant pour le modèle français d’intégration, l’idéal d’une société française qui prendrait en compte la diversité dans sa dimension politique, économique, sociale et culturelle n’est pas acquise et fait toujours débat. Avec la Coupe du monde, la représentation d’une population française plurielle est enfin admise et malgré des lendemains qui déchantent en 2002 puis en 2010. Cet événement est bel et bien historique dans notre histoire de France. A l’instar de la Marche pour l’égalité 15 ans plus tôt, il a durablement marqué les esprits sur un patriotisme d’un nouveau genre, donnant un nouveau souffle à l’identité nationale. Pourtant, la Marche, malgré l’élan commémoratif de 2013, reste quelque peu en marge de la mémoire nationale comme le montre le sondage réalisé pour la Licra attestant que seuls 19% des Français savent ce qui s’est passé en 1983 (43). D’ailleurs, personne en 1998 n’a rappelé que la société métisse avait déjà été révélée quelque années plus tôt. Mais gageons que le souvenir davantage partagé de la Coupe du monde bien présent chez chacun d’entre nous, parfois avec un brin de nostalgie – qui ne sait où il se trouvait le 12 juillet 1998 ? – permettra de rappeler qu’avant 1998, une autre victoire avait rassemblé les citoyens autour de la tolérance et du vivre ensemble sur les routes de France.

(1)Libération, 5 décembre 1983.
(2)Paris Match, 23 juillet, 1998.
(3)Enquête réalisée les 3 et 4 juillet 1998 sur un échantillon de 961 personnes selon la méthode des quotas, publiée dans Le Point, 11 juillet 1998.
(4)Le Monde, 28 juillet 1998.
(5)Le Point, 11 juillet 1998.
(6)Libération, 15 juillet 1998 et Le Figaro, 15 juillet 1998, « Un 14 juillet, bleu blanc, foot : l’équipe de France en vedette sur la pelouse de la présidence ».
(7)Le Point, 18 juillet 1998.
(8)La Croix, 18 septembre 1998.
(9)L’Equipe, 15 juillet 1998.
(10) – La Croix, 16 juillet 1998.
(11) – Le Monde, 16 juillet 1998.
(12) – La Tribune, 15 juillet 1998.
(13) – Entretien disponible sur le site de l’Inathèque ina.fr.
(14) – Libération, 16 juillet 1998.
(15) – Libération, « Immigration : la droite sous l’effet du Mondial », 16 juillet 1998 article de Vanessa Schneider.
(16) – Libération, 18 juillet 1998.
(17) – La Dépêche du Midi, 9 juin 1998.
(18) – Le Journal du Dimanche, 5 juillet 1998.
(19) – La Tribune, 6 juillet 1998.
(20) – Libération, 6 juillet 1998, Le Monde, 7 juillet 1998.
(21) – Le Parisien, 10 juillet 1998.
(22) – Libération, 21 juillet 1998.
(23) – Libération, 10 juillet 1998, entretien réalisé le 3 juillet.
(24) – Le Parisien, 10 juillet 1998.
(25) – Rouge, 16 juillet 1998.
(26) – Le Monde, 17 juillet 1998.
(27) – Le Monde, 17 et 20 juillet 1998.
(28) – Libération, 17 juillet 1998.
(29) – L’Humanité, 27 juillet 1998.
(30 – Le Point, 25 juillet 1998.
(31) – Le Journal du Dimanche, 19 juillet 1998, sondage réalisé le 17 juillet 1998 auprès de 948 personnes par téléphone.
(32) – Réforme, 23 juillet 1998.
(33) – Le Parisien, 18-19 juillet 1998.
(34) – L’Express, 17 décembre 1998.
(35) – Interventions et discours du Front national sur son site officielwww.frontnational.com
(36) – National Hebdo, 11 juillet 1998.
(37) – National Hebdo, 18 juin 1998.
(38) – Quotidien de la presse nationale et chrétienne. « Titrehistorique » de l’extrême droite à l’instar de Minute.
(39) – Présent, 17 juin 1998.
(40) – Le Figaro, 20 juillet 1998, entretien avec Olivier Pognon.
(41)- Le Figaro, 14 juillet 1998 et Politis, 16 juillet 1998.
(42) – Libération, 19 juillet 1998.
///Article N° : 12012

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