Un rêve kuma dire

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Texte écrit à l’occasion du quarantième anniversaire de l’indépendance de l’Île Maurice (acquise le 12 mars 1968).

Alors on fera kuma dire, on se mettra à espérer mais ce n’est rien de très sérieux, on dira pour être plus précis qu’on se mettra à rêver même si on se méfie des rêves, on se mettra donc à rêver, on gardera la tête sur les épaules, on sera tout petit, tout modeste, on n’osera rêver à haute voix, on se mettra même à chuchoter car il y a des rêves qui sont dangereux, qu’il faut enfermer dans un vieux placard ou plutôt dans un cercueil, il y a des rêves comme ça, qui peuvent tout ébranler, qui viennent sans doute d’un autre lieu, d’un autre temps, on ne sait trop comment mais parfois ils surgissent d’un coup et dévastent tout, il y a des rêves comme ça, un peu dérisoires, un peu fous, on ne sait trop quoi en faire, on se mettra donc à rêver aujourd’hui kuma dire, pour jouer, pour respirer, on sait ce que le rêve est, on sait sa force, ses enfantillages, ce qu’il peut faire et il est bon parfois de s’amuser et ainsi on ne s’attardera pas trop à ciseler le langage, on n’osera les effusions, le trop facile, le prévisible, il s’agit de laisser le rêve faire, de le laisser nous prendre, nous surprendre, c’est plus simple, il s’agit après tout d’un kuma dire, rien de très sérieux, on ne fera évidemment pas de constat, on ne parlera pas des purulences qui nous assiègent, des ghettos de l’esprit, de tout ce qui casse, fracture, tue, on fera le rêve, on dira le rêve, avec retenue, modestie et, pourquoi pas, poésie, on le laissera faire, on le laissera combler, avec douceur, les ampleurs de nos devenirs et le rêve nous dira, il nous dira, qu’en l’autre il y a une part de soi et que cet aveu n’est pas une défaite, loin de là, que cet aveu est une trace qui préfigure le déni du sang, il nous dira qu’il faut se mélanger, se disperser, qu’il faut puiser dans les racines de l’autre la sève et les sédiments qui serviront à irriguer nos mains tendues et nouées, nos mains passerelles, il nous dira qu’il faut célébrer l’autre, dans sa plénitude et ses absences, dans ce qu’il est et ce qu’il n’ose pas être, il faut le célébrer car il nous ressemble, bien plus qu’on ne le croit, bien plus qu’on ne le saura jamais, ce rêve nous dira que diriger c’est exercer la volonté des faibles, que le pouvoir doit être au service de ceux qui n’ont rien, elle nous dira la vilenie des hiérarchies, elle nous dira que c’est dans la demeure de la fange que se trouve l’essentiel et qu’il faut toujours, encore, entrer en compassion, se prévaloir de ce désir, qu’il faut aimer jusqu’à l’étreinte d’une larme qui passe, fuit, ce rêve nous dira que la foi est dénuement, qu’elle se nourrit de rituels mais que son sens est rupture, rupture d’un cœur qui ne cesse de donner, de partager, elle nous dira que la foi transfigure le moi, qu’elle l’emplit d’humilité, elle nous dira que la foi dans ses enfoncements est communion et qu’elle dénoue toutes les apparences, qu’elle nous ramène à ce qu’on n’ose voir, qu’elle nous enseigne que tout est un, indissoluble et insécable, elle nous dira que cette île est engorgée de beauté, qu’il y a trop de beauté ici bas et on ne sait trop quoi en faire, elle nous dira que cette beauté sert au rappel de nouvelles audaces, de nouvelles libertés, elle nous dira que cette beauté ne cesse d’avilir le mal, qu’elle ne cesse de compléter le réel, elle nous dira qu’elle nous ordonne d’assermenter les mosaïques et le multiforme, tout ce qui change, bouge, se mêle, s’entremêle, cette beauté nous dit que si tout est tristesse et illusion il suffit parfois d’un fragment de sa lumière pour fonder la souveraineté de l’ailleurs, ce rêve nous dira tant de choses mais on se contentera de les chuchoter, on les enfermera dans une malle qu’on enfouira au fond des mers, il y a des choses qui ne sont pas bonnes à dire, il y a des rêves qui sont dangereux, on fera donc kuma dire car il ne reste que ça, demain, tout à l’heure, tout s’enflammera, ce n’est plus qu’une question de temps, on le sait, et quand il ne restera plus que des braises, on se souviendra de ce rêve, de ce rêve kuma dire, pas trop sérieux, inutile peut être, qui n’adviendra pas, jamais, ce rêve d’une île enfin autre mais qui ne sera pas, en attendant on fera kuma dire, c’est mieux ainsi, il est plus simple d’être médiocre, en attendant la fin, en attendant d’en finir.

///Article N° : 7445

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