Rome plutôt que vous (Roma wa la N’touma)

De Tariq Teguia

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Voilà plus de sept ans que Tariq Teguia porte ce film, partant de ces années du terrorisme islamiste que l’on appelle noires ou terribles. Mais s’il se situe dans ces années-là, c’est bien aussi du présent qu’il parle, tant l’enfermement des jeunes Algériens reste actuel. Dans son court métrage Haçla (La Clôture, 2004), il les laissait parler de front, un cri, sorte de slam bourré de désirs inassouvis, et, déjà, un long plan séquence pour éprouver le désoeuvrement et l’attente. Plutôt qu’un cri, Rome plutôt que vous est un labyrinthe, la monochromie des rues d’Alger la nuit ou ce quartier de la Madrague en périphérie, entrelacs de maisons en construction, intérieurs de béton, ferrailles dressées (comme dans son court métrage méditatif Ferrailles d’attente, 1998), extérieurs de sable, le chantier Algérie, un désert que Zina et Kamel sillonnent pour retrouver Bosco, mirage d’un faux passeport pour l’Europe. Fuir les barrages, fuir ces balles qui sifflent, ces terroristes impalpables, fuir la violence larvée de ces contrôles surréalistes où le commissaire s’acharne alors qu’ils prennent un pot au café, mémorable scène d’anthologie. Mais dire aussi par le corps, la danse et le rire sur un raï de Cheb Azzedine (« Gloire, gloire à nos vivants ! ») qu’ils sont là pleins de vie et qu’ils auraient aimé ne pas devoir partir, que ce n’est pas un but en soi. Magnifique scène de fête déjouant la désespérance, filmée en caméra portée au plus près des corps tant le physique importe dans ce film charnel, parce que ce sont bien des hommes et des femmes qui sont là pétris d’envie de vivre.
Pour saisir la vie, mais aussi pour capter les murs qui l’enferment, il fallait laisser le temps aux gestes, laisser planer l’incertitude et l’attente, entraîner par le jeu des ellipses le récit en spirales où le réel se teint d’imaginaire, un songe que partagent acteurs et spectateurs par l’expérience toute physique d’un temps qui se dilate dans ce climat délétère. Entre Kamel et Zina se joue une relation où l’amour puise dans le détachement du réel tant le réel n’est plus appréhensible que par le jazz déchaîné d’Archie Shepp ou d’Ornette Coleman mais aussi par la géographie sensuelle d’espaces indéfinis. C’est ce côté paysage qui sauve Rome plutôt que nous du récit réducteur d’une mémoire trouée. Cela passe par de longs plans séquences mais n’ennuie jamais tant l’image, magnifiquement cadrée, vibre de la lumière et des ombres, ce qui est plus que remarquable pour un film tourné sans moyens en dv. La mise en scène virevolte et mélange les registres à l’envie, et Teguia filme volontiers de dos, non seulement ses personnages mais cet autre personnage qui leur colle à la peau, qu’est Alger et l’Algérie. Il s’offre une liberté étonnante, amplifiant de facto l’effet produit par une voiture roulant dans la nuit ou par une séance de foot improvisée sur la plage. L’arrêt sur le visage de Zina qui termine le film n’en prend que plus de force. Il n’est pas un arrêt dans la mort, il est comme à la fin des 400 coups de Truffaut, la respiration avant le temps suivant, celui qui sera douloureux mais qui, parce qu’il s’appuie sur une liberté, est encore à construire.
Loin des péroraisons qui plombent si souvent les cinémas arabes, Rome plutôt que vous fait entièrement confiance à l’image parce qu’il en a la maîtrise. Pas question d’oublier le visage de ces acteurs pour la plupart amateurs mais époustouflants de présence. Ils contribuent eux aussi à cette étonnante énergie qui se dégage de ce film novateur et dérangeant, une de ces expériences de cinéma qui laissent des traces indélébiles et refondent sa nécessité.

///Article N° : 7458

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