Inland (Gabbla, Dans les terres)

De Tariq Teguia

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« Il ne suffit de plusieurs îles : c’est un archipel qu’il nous faut », note Lakhdar (Ahmed Benaïssa) en contrepoint des litanies du patron de son bureau d’études oranais. Où sont les îles ? Comment les relier ? Dès le générique, la caméra suit des fils électriques en une fuite éperdue. Lakhdar envoie son ami Malek étudier la faisabilité du raccordement de hameaux isolés à l’électricité, dans cet Ouest algérien où ses prédécesseurs ont été assassinés par les terroristes. Que ces malheureux aient été français n’est pas neutre : ce film s’inscrit dans une Histoire. S’il est l’amer constat que l’après-guerre n’est pas une victoire, il est aussi conscient que cette terre a toujours été de conquêtes et de fuites, d’instabilité et de mouvance.
Malek devra laver leur sang des murs pour prendre leur place dans le campement. Et retourner à la vie, après s’être isolé au fin fond d’un bled, loin de sa fille et de sa femme qui demande le divorce. Mais il lui faudra du temps avant de sortir de l’indifférence, du temps pour faire de cet espace qu’il se cherche en dehors des contraintes un espace d’autonomie, du temps pour sentir que cet espace ne peut être isolement mais relation.
Cela passe par une géographie, par des cartes, des voyages, des tracés, des culs de sac et des lignes de fuite. Malek est topographe. Dans ces monts Daïa, les hameaux qu’il doit relier au réseau sont d’une extrême désolation : abandonnés et déserts, accumulation de ruines, de matériel agricole délaissé, ils sont l’état du désastre. La mort y rode encore, comme ce pendu que l’on détache dans le lointain. Mais des paysans y revivent, qui saluent, chantent et dansent. A travers les vitres sales de sa voiture, se découvre un pays où « une guerre est finie, une autre commence », comme le crient des émeutiers surgissant de nulle part sur une route méconnue de tous.
Dès le départ, le film entre en résistance avec l’indifférence de Malek : dans des cuts secs, il s’immisce dans une réunion de militants confrontant des voies dans le labyrinthe de leurs pensées. Ce qui semble un bavardage est une vie qui se cherche au milieu des contradictions, une Algérie nouvelle qui ne fasse pas table rase du passé, une entité hermaphrodite à même d’associer masculin et féminin, autonomie et relation.
Le contexte reste rude : la police est aussi kafkaïenne que dans Rome plutôt que nous, le précédent long métrage de Tariq Teguia qui dressait déjà autour d’Alger la carte d’un pays dévasté où l’on tente de gérer la tension entre l’ancrage et l’envie de se tirer. La radio donne le ton du discours officiel : ce n’est pas un régime autoritaire mais un régime adéquat ! C’est pourtant un pays où lorsqu’on dit à un berger qu’il est toujours vivant, il répond : « C’est ce qu’on dit ! ». Privilégiant les plans larges et les gros plans plutôt que les plans moyens, Teguia noue l’intime et le pays en un même devenir. Son approche archipellique progresse par rhizomes : Malek s’ouvre à Kouider, le paysan qu’il prend comme aide dans son travail, puis à cette fille noire venue d’un pays où l’on ne peut rester et dont on ne saura jamais le nom.* Elle est rescapée d’une colonne de clandestins sautant sur les mines, victimes des vestiges d’une guerre qui n’est pas la leur autant que du harcèlement policier. Epuisée, elle préfère rebrousser chemin, ramenant Malek, le film et nous avec dans la poussière minérale du désert de ce pays qu’elle décrit comme « beau et terrible à la fois ».
Alors que Teguia cadrait, racontait et éclairait tout en métonymie, privilégiant contrastes et contrejours, il panoramique sur les roches lorsque la rencontre se fait charnelle, lorsqu’il s’agit de fuir ensemble pour atteindre une nouvelle frontière dont les contours resteront incertains. C’est en assumant cette incertitude, clandestin chez soi mais attentif aux résistances, que Malek échappe à l’atomisation à l’œuvre. La superbe fluidité d’Inland ménage mille surprises et ouvre les horizons sans quitter l’âpre sol qui mord celui qui s’y étend. Ce film magnifique confirme non seulement un auteur mais aussi une démarche de cinéma qui ose le détachement pour cerner le réel et qui pour cela sait s’emparer du temps.

* Interprétée par Ina Rose Djakou qui est également l’auteur de la musique du film.///Article N° : 8481

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