Une Afrique coupée en deux

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La séparation entre le nord et le sud du continent est inscrite dans les mots et intériorisée de part et d’autre du « grand désert », le Sahara, supposé frontière naturelle mais inquiétante à tout point de vue. Seloua Luste Boulbina analyse les conséquences de cette « coupure » de l’Afrique en deux.

Une Afrique coupée en deux ? Ce qui est ici en question, c’est le grand partage qui divise le continent en une partie nord, rendue presque à l’indépendance continentale, ce qui est à interroger, et ce qui, à l’intérieur du continent, est désigné comme étant proprement « l’Afrique ». Lexicalement, le cas est, comme toujours, assez épineux. Les Romains nommaient Afrique sa partie nord, l’actuelle Tunisie. Peut-être, aussi, Ifrikya venait-il de Benou Ifren, du nom d’une tribu berbère de l’époque. Le terme Afrique du nord, quant à lui, renvoie à l’empire colonial français et à son emprise sur le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Plus récemment, on nomme Maghreb (coucher) la région qui s’étend du Maroc à la Libye, par opposition au Machrek (lever).

« En plus de la population négroïde dominante et de la race caucasienne au nord, le continent africain comporte trois autres races : les Ethiopiens à l’est, qui associent les caractéristiques de la race noire et de la race blanche, mais qui ne sont plus considérés aujourd’hui comme des métis, sinon comme apparentés à des ancêtres communs aux deux principales races, ensuite les habitants les plus anciens du sud, les Khoi-San, désignés dans les langues européennes par les termes péjoratifs de Boshimans (Bushmen) et d’Hottentots, dont la peau relativement claire tire sur le jaune et qui présentent d’autres caractéristiques les différenciant des populations négroïdes, et pour finir, les Malais venus peupler Madagascar à l’époque préhistorique en apportant leur langue. » Ces quelques lignes, qui témoignent de la racialisation de l’Afrique, datent-elles de 1885, de 1930, de 1955 ? Elles sont extraites d’un volume destiné aux « agrégatifs » français d’histoire publié en… 1997… (1) A dire vrai, la rigueur des subdivisions semble peu importer à l’auteur de ce passage. On passe vite des populations à la race, et peut-être les populations n’ont-elles intéressé les Européens qu’au regard de la race, pour mieux en illustrer les écarts. C’est en effet par la « race » que l’ensemble du continent a été approché, défini, distingué et, pour finir, divisé par les Européens, jusqu’à aujourd’hui. Phénomène colonial ressortissant d’une volonté de classer l’humanité comme on classait la faune et la flore dans les antiques recueils d’histoire naturelle, pour mieux dominer certains de ses membres, la « race » est-elle une espèce en voie de disparition ? Les indépendances marquent-elles le terme des divisions héritées du passé ? Les frontières symboliques et imaginaires se sont-elles évanouies ? Bref, l’Afrique est-elle encore coupée en deux ?

La science, comme on le sait, a souvent fort opportunément été le secours de la politique. Elle peut jouer le rôle idéologique idoine. A entendre, plus qu’à lire les observations qui suivent, on ne peut manquer d’être littéralement frappé. « Le rôle du slc24a5 a été découvert lors de recherches concernant la livrée du poisson zèbre cypriniforme d’eau douce. Les chercheurs ont montré que l’éclaircissement de la livrée chez la variété Golden est déterminé par la mutation d’une protéine codée par ce gène. Comme il a son équivalent dans l’espèce humaine, les recherches concernant son rôle ont été étendues à un échantillon de personnes d’ascendance afro-européenne. Dans ce type de population, le slc24a5 serait responsable de presque 38 % de la variabilité. L’éclaircissement de la peau serait donc dû dans un certain nombre de cas à une seule mutation de ce gène, apparue soit en Afrique du Nord, soit au Moyen-Orient, et qui se serait ensuite répandue en Eurasie où elle se serait stabilisée. » Comme en écho au fabuleux ouvrage de Wolfgang Reinhard, la fameuse Wikipédia, l’encyclopédie « démocratique » du Net entérine l’importance – présumée – de ce type de question (2). En illustration, une carte du monde intitulée : « Répartition de la couleur de la peau humaine sur la Terre – carte établie (avant 1940) par le géographe italien Renato Biasutti ». Un spectre – c’est le cas de le dire – chromatique hante l’article comme il hante les têtes des Africains qui, dotés de ces couleurs, se tournent le dos. Le Maghreb fait face à l’Europe ; il fait front, si l’on peut dire, au Moyen Orient, dos tourné à l’Afrique. La réalité est politique, sociale et culturelle. Elle est tragique. Le Maghreb est arabe, l’Afrique, quant à elle, est africaine.

On parle de « l’Afrique noire » comme s’il s’agissait d’une évidence linguistique. Parle-t-on de l’Europe blanche ou de l’Asie jaune ? Il est toujours étonnant de voir encore colorer un continent comme on colorierait une carte géographique et l’on caractérise, ainsi, tout un territoire par la carnation de la majorité de ses habitants plutôt que de l’appréhender – et on a l’embarras du choix – en fonction des cultures et des langues, des régimes politiques et des sociétés, des religions et des systèmes du monde, et de bien d’autres choses encore qui, toutes, relèvent de l’histoire. C’est d’autant plus remarquable que cette qualification entend désigner une coupure intracontinentale entre la frange septentrionale de l’Afrique et sa majeure part méridionale. Lors du festival panafricain qui s’est tenu en juillet 2009 en Algérie, tout le monde parlait des « Africains » pour nommer « les autres », les « invités » du festival. Les Algériens, quant à eux, ne se voyaient pas africains. En Algérie, on parle, lorsqu’on recourt au français, des « bruns », nationaux, pour les différencier des « noirs », étrangers. Si l’on veut absolument, cependant, se fonder sur le teint ou la complexion, il est à relever que la population d’Afrique du nord est en grande partie noire, tout particulièrement en Algérie. Rappelons que, du côté des puissances coloniales, les Allemands confondaient tous les « noirs » (3) quand les Français entendaient maintenir un écart entre les « bruns » du nord (qu’on nomma également « basanés » puis « bronzés ») et les « noirs » du sud (souvent qualifiés de « Sénégalais »), la « population négroïde ». Last but not least, lors d’une soirée organisée en 2009 à Paris par l’association de Ségolène Royal, « Désir d’avenir » sous le titre « Europe-Afrique », un panel d’intervenants fut interrogé par deux personnes placées aux extrémités de la tribune. Les modérateurs n’étaient pas, par leur fonction, des invités comme les autres. Tous deux étaient d’Afrique du nord : du Maghreb. Ils étaient, par leur fonction, mis à part, comme si l’Afrique n’était pas leur continent, du moins d’origine. Où que l’on se tourne, on observe que la division perdure et que la politique européenne n’est pas étrangère au phénomène.

La fracture est profonde. Pourtant, aucune faille géologique, aucun bras de mer, aucun fleuve ne trace les contours d’une Afrique noire qu’on séparerait ainsi d’une autre Afrique, plus méditerranéenne qu’africaine, sans ressemblance aucune avec la première. C’est un immense désert, le Sahara (terme qui signifie désert en arabe), qui fait office de division intracontinentale, tant sur le plan physique que sur le plan humain, comme on le disait dans les termes de la géographie du passé. Comme dans tous les autres cas, la représentation du Sahara est l’effet de la politique, non l’inverse. Il faut que des territoires soient traités, politiquement, de façon différenciée, pour qu’ils finissent par devenir des barrières ou des frontières alors même que la circulation s’y développe sans entraves. Ainsi, le Sahara algérien n’a jamais été, pendant la colonisation française, transformé en départements. L’Algérie, ici emblématique, était elle-même coupée en deux. Elle obéissait à deux régimes distincts puisque seules les régions d’Alger, d’Oran et de Constantine étaient proprement colonisées quand les autres territoires étaient sous domination française sans que l’Etat français ne cherche à modifier de façon volontariste et artificielle, comme c’était le cas au nord, la composition de leur population. Les Français n’ont jamais cherché à peupler (de force) le Sahara d’Européens. L’histoire coloniale est donc ici fondamentale car c’est sous l’effet de processus historiques que des divisions se sont imposées et, sous l’effet de la contrainte et du temps, naturalisées. L’intégration, par acculturation, chez ceux-là même qui en sont l’objet, des catégories dépassées (en principe) du passé qui diminuent l’indigénisme des plus clairs de carnation, rejetant vers les profondeurs du primitivisme ceux dont la peau est plus foncée pose problème. En d’autres termes, le racisme est vivace en Afrique (4), qui s’efforce de fonder, d’une manière ou d’une autre, le clivage entre le nord de l’Afrique et sa presque totalité.

Tout se passe comme si les habitants du nord avaient échappé au pire, non en termes politiques, de moindre oppression, mais en termes quasi naturels, de peau « sauvée », comme on le dit si justement dans l’univers antillais. La surévaluation coloniale du physique réputé européen (teint clair, yeux bleus ou verts, cheveux blonds et lisses) (5), qui n’est pas suffisamment étudiée dans le cas de l’Algérie, présumée être éloignée des questions de race, montre au contraire que l’Afrique était censée témoigner d’une évolution qui faisait se dérouler, sur son territoire, les différentes étapes du « primitif » à « l’évolué » : le plus éduqué (grâce à l’assimilation…) comme le plus blanc des musulmans d’Algérie. On imagine rapidement la difficulté à se déprendre de la position instituée de l’ancien « évolué ». C’est un gage extérieur et colonial, mais perçu comme légitime par ceux qui retirent les (maigres) bénéfices d’une (légère) supériorité. L’attention actuelle portée à la fracture coloniale, entre anciens colonisateurs et anciens colonisés, si elle a maintenu l’intérêt pour les comparaisons entre anciennes puissances colonisatrices (notamment la France et l’Angleterre), a occulté, en revanche, les multiples fractures qui ont modifié les anciennes frontières internes des sociétés colonisées. Ces clivages actuels, pour autant, n’en sont pas moins actifs quoique peu visibles. Ils n’en sont pas moins illusoires, quoiqu’opérants. La victoire du « brun » sur le « noir », dans une compétition dont les initiateurs et les juges sont des oppresseurs est de peu d’ampleur et d’un coût, en revanche, exorbitant. Si blanc on est, encore faut-il, en effet, le prouver. En d’autres termes, la violence symbolique qu’exerçait le colonisateur, qu’il s’agisse des colons, propriétaires abusifs, ou des coloniaux, gouverneurs et administrateurs d’un droit d’exception, n’a pas disparu avec la colonie. Intégrée en termes de tache de naissance et d’infériorité, elle n’eut pu disparaître, historiquement, que sous l’effet d’une pensée, en acte, de la négritude. Or l’idée de négritude ne s’est pas diffusée, également, dans toutes les régions du continent. On peut même dire que certaines y sont restées hermétiques, peu enclines à revisiter leur passé esclavagiste. C’est le cas du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, comme de la Libye ou de l’Egypte. La seule mention des Nubiens est dans ce dernier pays l’indice de l’étrangeté maintenue entre nord et sud, entre blancs et noirs. Voilà qui laisse aux études postcoloniales d’intéressants sujets à traiter.

Loin des petits villages gaulois dont les Français ont tant entendu parler, dans une mythologie où le comique le dispute aux identités nationales, il convient ici de rappeler une institution fameuse en Algérie, que l’on doit à la colonisation, le « village nègre ». Le terme désigne soit des villages déjà existants soit des quartiers urbains réservés aux « indigènes ». Dès 1831, de nombreuses habitations furent rasées à Oran, pour des motifs de sécurité militaire et d’implantation urbaine des Européens. Au 1er janvier 1847, Oran, la plus européenne des villes algériennes de l’époque, comptait 22 458 habitants : 15 591 Européens dont 8520 Espagnols, 4954 Français et 1056 Italiens. Les Juifs étaient au nombre de 4763. Quant aux musulmans, ils n’étaient que 2504 (6). La Moricière avait, deux ans plus tôt, décidé de cantonner les « Arabes » dans le quartier des étrangers, ou Djali, connu sous l’appellation de « village nègre ». A l’Est, dans la vallée de Lambèse, le village de Zmala ou Zmella, dans lequel on trouvait une zaouïa, était habité par la tribu chaouia (berbérophones septentrionaux) des Fezazna mais également par des Zenagas (berbérophones méridionaux) venant du sud. Les Français le nommèrent « village nègre ». Après que le duc d’Aumale eut décidé, en 1844, d’édifier un camp militaire sur ce lieu stratégique, qui allait devenir Batna, le « village nègre » fut dévolu aux populations autochtones. A Sétif, en 1881, un terrain communal fut loué à des « nègres du sud » (l’expression exprime une tautologie) et fut nommé « village nègre », sous le nom de Zmala. C’est au conseil municipal de Sétif qu’il revint, plus tard, de décider de la transformation du « village nègre », alors peuplé de 876 habitants, en « cité de recasement » : le « village nègre » devint la « cité Lévy », réservée aux Européens ; ses habitants primitifs furent déplacés. « Suite à la décision du 25 Juin 1921 de déplacer définitivement le village nègre pour des raisons d’hygiène et de sécurité, proposition faite par Mr. Charles Lévy, délégué financier et président du comité de la société Coopérative des habitations à bon marché, de céder à la commune un terrain lui appartenant à l’ouest de la route de Bougie et au-dessus du champ de manœuvres, à condition que l’emplacement occupé par le village nègre soit affecté à l’édification d’une cité ouvrière d’H.B.M., situé sur un large plateau dominant la ville au nord et à une distance approximative de 1 kilomètre. » Eloignée et isolée du centre-ville, devenu quasi intégralement européen, la cité Bel Air sera alors dévolue aux « Musulmans » (7).

Les cités furent coupées en deux. Partout, en Algérie, furent délimités des « villages nègres » dans un urbanisme dont il est manifeste qu’il visait principalement à une ségrégation des différentes populations et à une relégation urbaine des autochtones. Ces derniers, pour autant, n’étaient pas tous égaux sous le joug. L’abolition de l’esclavage, qui avait tant manqué d’évidence s’agissant des « vieilles colonies » se heurtait à de nouveaux obstacles dans les colonies françaises les plus récentes et les Français, au lieu d’être les pourfendeurs de l’esclavage en Afrique, s’en firent les défenseurs ou, comme ce fut également le cas, les instigateurs. A Oran, par exemple, en 1848, des instructions furent données à la police pour effectuer le recensement des esclaves dans le « village nègre ». Mais pour certains, il valait mieux accepter l’esclavage plutôt que de s’aliéner les « Arabes ». « Nous le répétons, écrit un sous-officier de cavalerie d’Afrique en 1849, supprimer l’esclavage en Algérie, c’est supprimer une mesure consacrée par des lois religieuses, c’est porter atteinte à l’engagement formel que nous avons pris de respecter les mœurs et les croyances des vaincus, c’est frustrer les intérêts de nos chefs indigènes, c’est leur créer des embarras très grands en les privant de serviteurs fidèles qu’ils considèrent comme des membres de leurs familles, qui leur rendent des services incontestables et que nul autre ne saurait remplacer C’est en définitive, nous créer nous-mêmes des difficultés que l’on peut prévenir. Il ne manquerait plus qu’une chose qui déciderait la question, c’est la défense de la pluralité des femmes ; la Constitution est explicite à ce sujet, et pour cela faudrait-il rendre cette mesure exécutoire en Algérie ? Mais alors il vaudrait mieux proclamer les Arabes Français et les administrer avec des préfets, des maires et des juges. » (8)

La superposition de deux problématiques distinctes, l’enfermement des autochtones dans des quartiers réservés séparés des espaces dévolus aux Européens dans les villes, et la composition de ces quartiers réservés, avec des noirs libres et esclaves montrent l’articulation, dans le cas particulier de l’Algérie, de la distinction Européen-Arabe et de la distinction Européen-Nègre, double distinction que confond le terme « bougnoule » qui, désignant les « Noirs », désigne également les « Arabes », du moins algériens. La qualification est si forte que le « village nègre » existera également en France, par importation du colonial sur le territoire métropolitain. A Lyon, dans le 8e arrondissement, un quartier (500×300 mètres) sera nommé, dans la première moitié du XXe siècle, « village nègre ». Trois cents familles d’Italiens, Espagnols, Gitans, Polonais et Russes y vivaient. Il fut rasé à la veille de la seconde guerre mondiale. En face, Tony Garnier construisit la « cité des Etats-Unis »… (9)

Ce n’est guère que dans les années cinquante, en pleine guerre d’Algérie, que l’appellation française « village nègre » sera abandonnée en Algérie. Dans l’Oranais, le « village nègre » ou graba (pluriel de gourbi, qui signifie aujourd’hui – et postcolonialement – taudis mais désignait originellement l’habitat traditionnel) de Témouchent, par exemple, deviendra alors le « douar Moulay Mustapha » : distant d’un kilomètre de la ville, entouré de barbelés, il comprit, durant la guerre d’Algérie, jusqu’à 15 000 personnes. Le « village nègre » de Laferrière sera nommé « faubourg Chabat », le « village nègre » de Rio Salado se transformera en « faubourg Sidi Saïd ». Faubourg ? Dans les campagnes, la déforestation qu’a engendrée la plantation de la vigne a profondément modifié le paysage agricole de l’Algérie coloniale. L’habitat rural des « indigènes » a été considérablement transformé. Des « niches à lapins », comme disaient les colons, ont quelquefois, et tardivement, été construites pour les ouvriers agricoles. Le plus souvent, les agriculteurs en quête de travail s’installaient à proximité des domaines dans des tentes et des gourbis : les « villages nègres ». Ceux-ci sont les appendices des centres de colonisation et des exploitations agricoles : les guetna ou les graba que les Français perçoivent comme des assemblages de « guitounes » ou de « gourbis ». En réalité, ce sont des espèces de bidonvilles dans lesquels les employeurs puisent à leur gré la main-d’œuvre dont ils ont besoin, au jour le jour (10).

Les « villages nègres » sont également issus d’une représentation (nul n’y échappe) qui cherche dans toute l’Afrique, du sud au nord et d’est en ouest, ses « exotiques » propres à figurer silencieusement dans les expositions coloniales, les expositions universelles, ou les zoos humains dont l’Europe s’est montré si friande : ces exhibitions comprenaient toujours des « villages nègres ». Qui s’en souvient ? Bizarrement, ces manifestations ont disparu des esprits sous le coup d’une profonde amnésie. L’anthropologie elle-même semble peu concernée par son passé si sombre et pourtant si proche puisqu’elle a collaboré au succès européen de ces entreprises. Pourtant, « les villages nègres » sont contemporains et de l’entreprise coloniale et de la pseudo-théorie de l’inégalité des races. Immédiatement après la chute de Tombouctou, en 1864, des Touaregs sont exhibés à Paris. Les images infériorisantes circulent en France et en Europe comme dans les régions conquises. Les cartes postales entérinent l’éclosion de « villages nègres » un peu partout en Algérie, comme des compléments aux « scènes et types » et aux « paysages » dont elles étaient si généreuses. La spatialisation de la « race » et la racialisation de l’espace sont des éléments qui montrent bien en quoi le lien est fort entre le colonialisme et la pornographie, puisque l’un comme l’autre réduisent des personnes à des types et en font des exemplaires, niant ainsi leur subjectivité. De ce point de vue, nul Africain n’a été épargné. Reste à s’en souvenir, et à ne pas oublier que l’Afrique n’est pas coupée en deux. Multiple, diverse, plurielle, l’Afrique n’a pas encore surmonté les barrières héritées, elle n’a pas franchi toutes les frontières, elle n’est pas encore devenue continent (affaire de politique, non de géographie) car, trop souvent, elle reste sous l’emprise de ce dont elle a hérité : la folklorisation des cultures en est un exemple, comme la subalternisation sociale et politique en est une autre. Il faut en finir, culturellement, et avec « l’éternité africaine » qui confond nature et tradition, et avec la subalternité durable qui fait l’opposition du « noir » et de « l’arabe ». L’ethnicisation n’a d’égale que la racialisation. Elles sont à renvoyer dos à dos. C’est, comme ouverture, un objectif pour les Etats, une tâche pour les sociétés. Le panafricanisme a un bel avenir devant lui. Tout est à recoudre.

1. Wolfgang Reinhard, Petite histoire du colonialisme, Belin Sup Histoire, 1997, p.230. Edition originale : Kleine Geschichte des Kolonialismus, Kröner, Stuttgart, 1996.
2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Couleur_de_la_peau_humaine
3. Voir Christelle Gomis, « Les troupes coloniales françaises et l’occupation de la Rhénanie (1918-1930) », Sens Public Les Cahiers n°10, juin 2009.
4. Voir Fatma Agoun Perpère, « La peau et le masque : images de la femme noire dans les contes maghrébins », Sens Public Les Cahiers n°10, juin 2009.
5. C’est ainsi qu’ont été physiquement distingués, en Algérie et au Maroc, les Berbères et les Maures, les premiers étant réputés plus assimilables que les seconds ; alors même que, dans le même temps, les Berbères étaient réduits, en Algérie, aux seuls Kabyles, considérés dès lors comme plus francisés que les autres. Physiquement « Caucasiens », ils sont supposés être intellectuellement les plus proches des Européens.
6. Chiffres donnés par Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, Conquête et colonisation (1827-1871), PUF, 1964, p.255.
7. Voir le très intéressant article de Saïd Madani, Abderrahmane Diafat et Ab Tacherifte, « Transformations urbaines dans les cités coloniales de recasement – Cas du quartier Bel-Air à Sétif, Algérie », http://www.setif.info/article1021.html
8. Cité dans http://edgard.attias.free.fr/Village.html
9. Voir Olivier Chavanon, « Où sont passés nos villages nègres ? », Revue européenne des migrations internationales, 1997, vol. 13, p.191-200.
10. Voir Michel Launay, Paysans algériens 1960-2006, Karthala, 2007 (3e édition), notamment « la vigne attire et refoule « l’indigène » », p.54 et suivantes.
///Article N° : 9641

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