« Une autre fenêtre sur le monde »

Entretien de Sylvie Chalaye avec Michal Laznovsky

Prague, avril 2005
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Traducteur des pièces de Koffi Kwahulé, de José Pliya, de Caya Makhélé et de Kossi Efoui, le Tchèque Michal Laznovsky découvre dans les théâtres africains une autre approche de la langue française.

Comment avez-vous été amené à traduire ces textes ?
Je travaille sur des ateliers de théâtre avec des acteurs amateurs et professionnels qui avaient envie de jouer des pièces en français. C’est Lucie Nemeckova qui nous a un jour apporté ces pièces en français d’auteurs africains qu’elle trouvait particulièrement originales. Comme je suis traducteur de théâtre contemporain, j’ai bien sûr eu envie de faire connaître ces pièces en tchèque et Lucie a décidé de lancer un festival pour faire découvrir un panorama des auteurs de cette jeune génération des dramaturgies africaines d’expression française.
De quelle manière avez-vous abordé ces textes africains en tant que traducteur ?
On a commencé par Petite-Souillure de Koffi Kwahulé. C’est une aventure assez difficile, mes connaissances de la langue française et mon vécu n’étaient pas suffisants pour comprendre tout. Je n’avais aucune expérience de la culture africaine. Un traducteur est un interprète du sens profond de la pièce, je suis aussi dramaturge et auteur et j’ai besoin de comprendre en profondeur les œuvres. Finalement, l’expérience m’a prouvé qu’il y a un autre français, une autre façon de traiter la langue française. Ces écritures émanent d’une autre culture, et il y a notamment beaucoup plus de corps dans la langue des auteurs africains que dans le français plus standard. Les auteurs français écrivent davantage avec leur tête, ils sont très intellectuels. Les auteurs africains que j’ai rencontrés écrivent au contraire avec leur corps, avec leurs tripes même.
Comment ce sentiment s’exprime-t-il ?
Ces textes sont plus denses, plus lourds, plus solides, comme s’ils avaient plus de matière, plus de consistance. Il faut en quelque sorte mâcher les mots. Ce sont des textes qu’on ne peut pas dire de manière désinvolte ou intellectuelle. Ce ne sont pas des conversations de salon. Ce ne sont pas des textes élégants, mais des textes énergiques, des textes qui font mal. Et, petit à petit, je me suis rendu compte que j’aimais particulièrement cette manière de traiter la langue française. Le danger, c’est en effet d’aborder la langue comme un outil élégant, comme du champagne léger, diraient les Tchèques. Or ces textes sont avant tout musicaux. Et la musique demande une approche, même pour le traducteur, très physique. Il faut trouver le rythme, même si ce n’est pas le même. Celui de Makhélé est plutôt lent ; chez Koffi Kwahulé, les personnages sont en revanche proches de la transe, leur parole n’est pas cartésienne. Il faut se laisser prendre par l’imaginaire, la force des images. Pour les Français, la pensée passe par la langue, mais ici la pensée passe par le corps, par le chant et les images. La langue du corps existe et se fait images. José Pliya, lui, est peut-être plus proche de la logique française, ses dialogues se font facilement conversation, mais le rituel finit par surgir et il arrive souvent de manière parodique, il entre contre la volonté des personnages. Là aussi, l’Afrique traverse les corps, les personnages sont possédés par leurs souvenirs. Les corps sont contaminés par l’irruption du rituel.
Comment procédez-vous pour rendre cette dimension ?
Chez Kwahulé, la musicalité est très intense et je ne savais pas toujours où j’allais. Finalement dans Nestyda, j’ai essayé de tout rythmer, et de garder avant tout la dimension musicale. Chez Makhélé, il s’agissait davantage de trouver l’humour de la pièce. Makiadi est finalement très drôle, mais comment le traduire dans une culture différente. Là encore, il fallait trouver une langue populaire et en même temps très spirituelle. Trouver ce qui ne soit ni vulgaire, ni primaire, mais une langue de la rue à la fois stylisée et poétique. Pour Ogba, c’était encore plus difficile, il parle une langue rythmée, scandée même. Et il fallait retrouver l’équivalent de cette scansion en tchèque. Chez Kossi Efoui, en revanche, il y a quelque chose de pulsé. La respiration musicale du rap travaille sa langue, et il fallait rendre cela en tchèque. Les trois personnages du Petit frère du rameur ce sont trois respirations, trois foulées différentes : courir, marcher, sauter.
Vous avez à chaque festival fait la connaissance des auteurs que vous traduisiez…
Oui, j’ai été très content de pouvoir identifier les auteurs avec les textes que je travaillais. L’un est énergique et sensuel, l’autre a quelque chose de presque slave, le troisième est quasiment un intellectuel français, et le dernier est un visionnaire. Dans l’œuvre de Kossi Efoui, il y a beaucoup d’images, plus d’images que de pensée, elles composent un tableau dramatique et ce tableau peut paraître surréaliste avec le cinéma, le jazz, le rap, la guerre, les idéologies… C’est une expérience foncièrement humaine avec tout ce qu’elle comporte de compact.
Qu’est-ce que les Tchèques attendent de ces dramaturgies africaines ?
Ceux qui s’intéressent à ces dramaturgies font un pas de côté et refusent d’appartenir à la masse manipulée de la société de consommation. Ils refusent de subir l’esclavage consenti du consumérisme ambiant. Cette rencontre avec les écritures d’Afrique aide à s’ouvrir sur une autre vision du monde, à tourner le dos à la globalisation. Les Tchèques ont en effet besoin de chercher d’autres points de vue, d’autres expériences. Nous avons été enfermés chez nous très longtemps. Et ce n’est pas seulement la faute du socialisme. Or on devient facilement manipulable quand on ne sort pas de chez soi. Aujourd’hui, il nous faut chercher ailleurs. Quant à moi, c’est le français qui m’a permis de regarder ailleurs, de lire des choses différentes. Cela m’a ouvert sur le monde. À travers le français, des fenêtres se sont ouvertes sur d’autres cultures, des cultures qui passent par la France. Je ne suis pas africaniste. Le français a été pour moi un passeur.
Et je suis content que la langue française soit capable de s’enrichir de cette diversité, c’est ce qui fait sa force et sa vitalité.

///Article N° : 3928

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