Une colère noire : Lettre à mon fils

De Ta-Nehisi Coates

Afriscope 45

“J‘ai cherché si longtemps à me blottir dans mon pays comme sous une couverture. Mais ça n’a jamais été possible : le Rêve pèse sur notre dos, il repose sur le lit de nos corps.
Pourquoi choisir l’expression idiomatique sans poésie ni neutralité Une colère noire (Editions Autrement) pour traduire le titre original du livre de Ta-Nehisi Coates Between The World and Me ? Jeu de mot innocent pour les uns, formule taboue pour les autres ; fruit d’une décision commune des éditeurs d’imprimer ça – en lettres noires comme une colère… Ce détail titrologique résume l’enjeu du livre, qui nous parle d’une pluralité de mondes “pas connectés”, où l’incommunicabilité dessine partout des lignes de rupture contradictoires et névrosées qui organisent les mouvements de la lettre que le journaliste américain de The Atlantic adresse à son fils de 15 ans – qui sait déjà : “qu’entre Trayvon Martin et [ lui ], il n’y a qu’un pas “.
Ici, pas de lignes conceptuelles pointées vers Le Sens, mais des lignes physiques nourries à ce que l’Amérique a de plus cruel – comme une enfance à West Baltimore, où les lignes “finissaient dans une caisse en bois “. Un monde en soi derrière “ une ceinture d’astéroïdes”, où l’enfant éprouve “la terreur pure de la désincarnation, de la perte de [ son ] corps “, sous “les coups [ des parents ], chargés d’anxiété plus que de colère”.
Comme des rideaux tirés entre le monde et [ soi ]“, la rue et l’école y sont “les deux bras d’un même monstre “, seules issues morbides à une “pesanteur tenace” et voleuse d’énergie vitale. Car de part et d’autre des lignes, la dépense d’énergie est inégale, selon que le poids du monde vous écrase ou non : “ce tiers de mon activité cérébrale aurait dû être occupé à des choses plus belles “, regrette Coates.
En face, il y a la société blanche américaine, avec ses white picket fences comme à la télévision et sa cosmogonie à la gloire de pionniers honorables et héroïques ; le mythe nouveau d’une blancheur idéologique, pour Coates, où “le racisme devient l’enfant innocent de mère nature” : “ – Comment vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le Rêve ?”
– En 1863, “peuple” ne désignait ni ta mère ni ta grand-mère, ni toi ni moi ” : quand la justice a tranché en faveur de l’assassin de Michael Brown, Coates a renoncé à consoler son fils. Aucune planche de salut. Une colère noire dessine dans les chairs une autre ligne, entre un monde tragique et un monde absurde.

///Article N° : 13495

Partager :

Laisser un commentaire