Une joute verbale : le postcolonialisme

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Qu’est-ce, en définitive, que le postcolonialisme ? Un moyen d’analyser les effets durables du colonialisme sur les cultures des colonisés. Mais cela passe par de nombreux débats dont Adèle King dresse ici un historique critique.

Il y avait sans doute moins de débats sur le sexe des anges que de théories et d’interprétations du postcolonialisme dans le monde anglophone… Les origines du terme, cependant, sont claires. Le postcolonialisme décrirait d’abord une époque historique et proviendrait de l’étude de la littérature africaine et du Commonwealth.
Qu’est-ce qui suivit la littérature coloniale ? Celle des indépendances. Mais ensuite, quand le scepticisme et la désillusion commencèrent ? Le terme post-independence en anglais donne l’impression que l’on n’est plus indépendant. Il fallait donc un autre terme. Bien que néo-colonial, dérivé de Fanon, convienne à certaines régions de l’Afrique, le mot post-colonial semblait juste. Mais très vite, cependant, postcolonial est devenu un mot passe-partout, pour comparer et mettre en regard les littératures, cultures et sociétés au passé colonial. D’abord utile pour étudier les rapports entre la littérature des Etats-Unis et celles de l’Afrique et du Commonwealth, postcolonial s’appliquait vite à l’Amérique Latine et à toute société ou culture utilisant une langue europhone. Postcolonial ne désignait donc plus une époque historique bien définie suivant la décolonisation à la suite de la deuxième guerre mondiale mais plutôt un moyen d’analyser les effets durables du colonialisme sur les cultures des colonisés.
Depuis que le postcolonialisme est devenu à la mode, il a pris des directions diverses et étonnantes. Selon une version courante dans le monde universitaire, une analyse ou une théorie postcoloniale pourrait convenir à n’importe quelle société, au passé ou au présent, ayant subi une forme de conquête, d’impérialisme ou de domination étrangère. Donc, sans prétendre jouer d’humour, des professeurs de littérature anglaise parlent de Chaucer et postcolonialisme ou culture médiévale et postcolonialisme. Puisque les nations de l’Europe moderne sont le résultat de conquêtes, de constructions nationales, de changements de frontières, de langues, de cultures, elles se prêtent à maintes interprétations ingénieuses tirées du postcolonialisme.
Les études postcoloniales, cependant, s’appliquent surtout à une critique de l’expansion et de l’impérialisme européens contre le monde non-européen, présents ou passés. L’analyse postcoloniale accuse toute présence de l’Occident dans le reste du monde. Les effets de l’européanisation sont présumés néfastes au regard d’une ‘authenticité’originelle. Une telle conception rétablit une forme d’anticolonialisme basée sur une nostalgie d’un passé présumé plus ‘authentique’, une nostalgie que le postcolonialisme considérait, au départ, comme rétrograde et réactionnaire. Toute analyse partant d’un système de polarités simplifie la réalité et rétablit un essentialisme auquel la pensée post-moderne et postcoloniale est censée faire opposition.
Une autre version du post-colonialisme part d’une critique des concepts de ‘nation’et de ‘nationalisme’, considérés comme des idées récentes pour mettre en avant la domination de l’autorité de l’homme blanc en se basant sur une idéologie de traditions culturelles et d’unité nationale. Par contraste avec la nation, on met en avant des minorités, des peuples marginalisés, surtout les femmes, les homosexuels, les lesbiennes, et les non-Européens. C’est une version de la ‘Rainbow Coalition’ du révérend Jesse Jackson, qui a eu une grande importance dans la politique post-marxiste et progressiste. Etablir qui appartient à cette coalition change de temps en temps. Les Irlandais, par exemple, étaient vus comme ‘Noirs’par rapport à la domination anglaise, mais sont, bien entendu, ‘Blancs’par rapport au Tiers monde. Cette version dépend d’une analyse de la société basée sur la race, le gender (genre), la classe, et l’orientation sexuelle. L’analyse de positionalité vient directement de Foucault ; c’est un des nombreux moyens d’intégrer la pensée post-structuraliste européenne au postcolonialisme. Dans cette version, les femmes, les minorités et d’autres groupes qui n’appartiennent pas à l’élite masculine et blanche sont considérés comme ‘colonies internes’de la nation. Le postcolonialisme comprend donc le multiculturalisme, le pluralisme culturel, et d’autres concepts pour reconnaître et faire avancer l’égalité sociale, le relativisme et le séparatisme. C’est donc contre l’acculturation et l’assimilation aux valeurs nationales dominantes.
Le postcolonialisme est un développement des tendances critiques de la déconstruction et du post-structuralisme. Mais, tandis que les philosophes européens préfèrent la théorie abstraite, les anglophones s’intéressent davantage à la politique particulière. Le modèle est surtout Foucault et sa façon de montrer comment les épistèmes sont des formes de pouvoir. Les postcolonialistes supposent que dans les rapports de pouvoir – historiques ou actuels – les autorités sont des hommes blancs, occidentaux, hétérosexuels. Les femmes blanches, victimes de leurs hommes, oppriment elles-mêmes les hommes noirs, qui à leur tour oppriment les femmes noires. Le prolétariat blanc, comme les femmes blanches, a amélioré sa position dans le monde en partageant les profits de l’impérialisme. Les Etats-Unis, le Canada, le Nouvelle Zélande, l’Australie ne sont pas des pays nés d’un mouvement révolutionnaire contre l’impérialisme européen, mais font plutôt partie de l’expansionnisme et de l’impérialisme blanc dans les régions non-européennes du monde. On voit Israël de la même façon, à cause de ses Juifs blancs d’origine européenne ou américaine.
Le postcolonialisme devient donc une récriture radicale de l’Histoire, bien que ses idées soient souvent implicites dans la psychologie de Fanon. On considère le concept historique de progrès vers la modernité et le rationalisme comme une forme d’impérialisme occidental dirigé contre les autres peuples. La ‘découverte’d’autres parties du monde est aussi considérée comme un expansionnisme et un impérialisme à rejeter. Tout rôle de l’Europe dans l’Histoire des autres est condamnable. L’art est produit d’une façon idéologique, pour le bonheur des élites, et pour réprimer les autres. Au lieu d’une appréciation de l’art, il y a une analyse de la manière dont elle incorpore l’idéologie de ses patrons. Le postcolonialisme produit, par exemple, une lecture de La Tempête de Shakespeare centrée sur Caliban ; il n’est pas une source de désordre et d’immoralité mais le propriétaire indigène qui a droit à l’isle. La bonne vie bien arrangée idéalisée dans Mansfield Park de Jane Austen est vue, dans le film récent de Patricia Rozema (Mansfield Park, 1999), comme tirée d’une économie cachée de l’esclavage africain et des plantations de l’Europe au Nouveau Monde.
Posons maintenant la question : Comment est représenté l’Autre ? Un écrivain blanc peut-il écrire avec une véritable connaissance de l’expérience d’un Noir ? Une telle écriture, ou peinture, ou film qui se sert de l’Autre est-il simplement une exploitation ? Seuls les membres d’une classe de victimes peuvent donc parler pour ce groupe. Cette récriture de l’histoire a ainsi pour principal résultat de ne plus considérer l’histoire occidentale que comme un exemple de l’invasion et l’exploitation de l’Autre, et les critères de l’art occidental, dans la littérature ou dans l’architecture, ne sont dès lors plus que des mystifications à être déconstruites pour révéler leurs tendances idéologiques au sein de leurs contextes historiques. Il devient donc plus progressiste de lire des textes des immigrés, des femmes du prolétariat, des minorités sexuelles, des peuples indigènes, les non-occidentaux, que de lire, par exemple, Homère, Dante, Virgile, Shakespeare…
De nombreux artistes d’origine non-européenne ne sont pas prêts à se laisser classer comme postcoloniaux, catégorie qui impose un sens spécifique à leur oeuvre et les place dans une situation de séparation et d’inégalité. Au lieu de ‘répondre’à la culture occidentale, les artistes sont plutôt conscients de raconter et de célébrer un nouveau lieu de multiracialisme. Leur thème est souvent la nécessité d’aller au-delà d’une conscience raciale simplifiée, et non pas de rester dans la condition de l’Autre. C’est une bonne voie, car des études sociologiques récentes ont montré que les jeunes dans les pays occidentaux ne se soucient pas de la race dans leurs aventures sexuelles. Le postcolonialisme risque d’être un dinosaure des années soixante, qui ne dure encore que dans l’université et parmi les politiciens soi-disant progressistes.
Le livre le plus marquant pour le développement du postcolonialisme fut sans doute Orientalism de Edward Saïd (Londres : Routledge, 1978). Pour Saïd, les concepts occidentaux du monde non-occidental sont un épistème raciste et impérialisant. Orientalism peut être vu comme une récriture du Mimesis d’Erich Auerbach, pour critiquer les représentations faites par l’Occident de la pensée orientale – représentations, dit-il, qui appartiennent à une longue histoire de colonialismes depuis la Grèce ancienne. L’étude de Saïd a influencé Masks of Conquest : Literary Study and British Rule in India (New York : Columbia University Press, 1989), de Gauri Viswanathan, qui soutenait que toute recherche entreprise en Inde par les Anglais, et tout cours de littérature anglaise ou de culture occidentale fait en Inde par les Anglais, constituaient une forme d’impérialisme car toute recherche soutenait la conquête impérialiste et tout enseignement était source d’aliénation de leur propre culture pour les étudiants indiens.
Bien que Saïd soit conscient qu’une telle analyse pourrait devenir nostalgie d’un passé mythique, dans ses livres plus récents il ne parle guère du corpus de littérature et d’autres arts produit par la rencontre de l’Occident et de l’Orient. Dans The Empire Writes Back (Londres : Routledge, 1989), Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin montrent comment cette rencontre a donné naissance à une culture d’opposition au sein du colonialisme. La résistance au colonialisme se forge chez ceux qui ont appris les moeurs du maître, comme Caliban a appris la langue de Prospero pour mieux le maudire. Ces critiques voudraient montrer que les colons blancs installés par exemple en Australie ne sont pas seulement la résultante de l’expansion européenne mais font aussi partie du mouvement de décolonisation. Ils s’opposent ici à bien des théoriciens postcoloniaux pour qui tous les Blancs sont les oppresseurs des Indigènes des colonies.
The Location of Culture (Londres : Routledge, 1994), de Homi K. Bhabha, montre les dangers d’une régression vers un nationalisme indigène, réactionnaire. En même temps, il montre que, paradoxalement, la nouvelle culture des pays colonisés est née d’une ‘hybridité’- les colonisés ont adapté une partie de la culture des colonialistes. A la différence de Saïd, Bhabha connaît à fond la culture postcoloniale, et comprend sa vitalité. Son écriture est pleine d’obscurités, tandis que Saïd, au contraire, écrit avec élégance et accepte qu’on puisse mettre ses affirmations en cause.
Les théories du postcolonialisme ont également été marquées par le livre de Gayatri Chakravorty Spivak In Other Worlds : Essays in Cultural Politics (New York : Methuen, 1987). Spivak, qui a étudié avec Derrida et a traduit ses oeuvres, soutient que les vraies voix des colonisés appartiennent à ce qu’elle appelle les ‘subalternes’, à ceux qui ne connaissent pas la langue des maîtres coloniaux, ou ceux qui sont en dehors des rapports de pouvoir entre l’impérialiste et le nationaliste. Elle est consciente des paradoxes du nationalisme, et attire l’attention sur des textes de femmes écrits dans les langues indiennes. Beaucoup de ses commentaires, cependant, sont des fragments, pleins d’obscurités et d’idées inconsistantes. Les étudiants doivent souvent s’interroger sur le sens des écrits de Spivak. Son oeuvre, plus que celles de Bhabha et Saïd, mène des études littéraires aux études culturelles, où la politique, la société et les formes artistiques du peuple attirent plus l’attention que les formes artistiques de l’élite. Une introduction simple à l’oeuvre de Saïd, de Spivak et de Homi Bhabha est Postcolonial Theorv,. Contexts, Practices, Politics de Bart Moore-Gilbert (Londres et New York : Verso, 1997).
La plupart des théoriciens du postcolonialisme sont des critiques littéraires. Mais des idées d’autres domaines y entrent. On considère que nos perceptions de la réalité – y compris nos idées de l’histoire, de la tradition, de l’appartenance à un groupe – sont construites par notre expérience de la société (sont socially constructed). Le livre déterminant est celui de Benedict Anderson, Imagined Communities : Reflections on the Origins and Spread of Nationalism (Londres : Verso, 1983), qui montre comment le roman du dix-neuvième siècle a fait rupture avec les représentations précédentes en passant de l’Etat (le gouvernement comme fonction et pouvoir) à la Nation (un organisme basé sur le peuple, une langue, une religion, des moeurs).
Les articles du livre dirigé par Homi Bhaba, Nation and Narration (Londres : Routledge, 1990), traitent de la politique et de l’histoire comme narrations équivalentes à des contes. Ils examinent d’un oeil critique les différentes idées de la nation pour montrer comment elles sont des réponses idéologiques à certaines situations historiques. Un autre livre très remarqué, de James Clifford, The Predicament of Culture : Twentieth-Century Ethnography, Literature, and Art (Cambridge, Mass : Harvard University Press, 1988), est représentatif de l’examen de conscience des anthropologues partant des méditations de Claude Lévi-Strauss. Les anthropologues ne se sentaient plus des observateurs impartiaux ; au contraire ils pensaient avoir imposé des valeurs occidentales au sujet de leurs descriptions, et voyaient leurs propres oeuvres comme faisant partie de l’impérialisme occidental. L’anthropologie culturelle remplaçait le travail sur place.
Cette expansion toujours croissante du postcolonialisme est critiqué dans un recueil d’essais dirigé par Bruce King, New National and Post-Colonial Literatures : An Introduction (Oxford : Clarendon Press, 1996). Une fois qu’un terme veut dire tout ce qu’on voudrait y mettre, il ne veut plus rien dire, ne sert plus à rien. Pour les critiques de formation littéraire, la politicisation du postcolonialisme pour constituer une critique de l’Occident semble surtout une répétition de la guerre froide par les vaincus. Ce recueil comprend une étude par Stephen Slemon, qui montre comment postcolonialisme a donné naissance aux autres termes, tels que postcoloniality ; et des essais de Tiffin et Griffith qui attaquent l’américanisation du postcolonialisme comme partie des conflits culturels des Etats-Unis, et aussi le manque de compréhension de la part des postcolonialistes des processus de décolonisation et d’hybridation que partagent les anciennes colonies aussi bien blanches que noires.
Pour répondre à la façon dont le postcolonialisme s’appuie essentiellement sur des termes (épistèmes, ‘discours’, race, gender) manquant de nuance et de connaissance des spécificités sociales, culturelles et historiques, un mouvement lui a opposé une analyse plus détaillée des complexités de l’identité. Bruce King étudie des réseaux culturels et sociaux dans les anciennes colonies (Modern Indian Poetry in English, New Delhi : Oxford University Press, 1987), le système économique de la production de l’art (Derek Walcott and West Indian Drama, Oxford : Oxford University Press, 1995) et les conflits de la carrière d’un artiste (Derek Walcott : A Caribbean Life, Oxford University Press, 2000). Une nouvelle série de livres – Literature, Culture and Identity (la Littérature, la Culture et l’Identité) – publiée par Continuum (New York et Londres) examine les identités multiples, en opposition et toujours changeantes dans les cultures coloniales et postcoloniales. Les premiers livres de cette série sont Imagining Insiders : Africa and the Question of Belonging (Mineke Schipper, 1999), The Intimate Empire : Reading Women’s Autobiography (Gillian Whitlock, 2000) et Yesterday, Tomorrow : Voices from the Somali Diaspora (Nuruddin Farah, 2000). Farah examine comment les réfugiés de Somalie s’adaptent ou non à leur nouvelle situation.
In Theory : Classes, Nations, Literatures (Londres : Verso, 1992), d’Aijaz Ahmed, est une critique importante du postcolonialisme du point de vue d’un Indien marxiste également romancier urdu. Ahmed considère la théorie postcoloniale comme un enfant du mouvement de 1968, une époque qui a romantisé le Tiers monde comme force révolutionnaire pour remplacer le prolétariat du marxisme classique. Il voit cette romantisation comme un non-sens sentimental qui ne comprend ni le vrai monde en dehors de l’Occident ni les différences qui existent dans ce monde. Il s’oppose à la ‘totalisation’que Saïd impose au Tiers monde. Il critique aussi l’incapacité des théoriciens de comprendre que le savoir et la technologie de l’Occident sont essentiels pour lutter contre la poursuite du féodalisme au Tiers monde. Le Tiers monde envisagé par Saïd ou par Salman Rushdie n’est que la vision d’une élite d’expatriés riches et bien instruits qui racontent aux soi-disant intellectuels révolutionnaires occidentaux ce qu’ils veulent entendre. Parmi les cibles de l’attaque d’Ahmed, on trouve le livre de Fredric Jameson (The Political Unconscious, Ithaca : Cornell University Press, 1981), qui interprète la littérature du Tiers monde comme allégorie de la lutte de libération nationale. Une telle interprétation impose une vision simpliste sur la plus grande partie du monde, vision qui refuse l’humanisme universel et la fraternité essentiels au marxisme.
Pour bien des critiques et des écrivains venant de l’ancien empire britannique, le théoricien vraiment déterminant est l’écrivain antillais Wilson Harris. Sa version du ‘réalisme magique’réécrit l’histoire pour oblitérer et les victimes et les vainqueurs, pour qu’il n’existe qu’un procès sans fin de rôles qui changent et s’entremêlent. Cette vision née du nouveau monde sans le fardeau de l’histoire contraste grandement avec les débats académiques qui vont chercher la différence entre postcolonialisme et post-colonialisme, ou les degrés de postcolonialité et de post-colonialité – une querelle de traits de (dés)union ! 

Adèle King enseigne le français à l’université de Ball State (Indiana, USA) et a publié des livres sur Camus, Proust, Nizan, les romancières françaises et Camara Laye. Elle travaille maintenant sur la littérature noire contemporaine en France où elle séjournera durant l’année à venir.///Article N° : 1361

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