Une mémoire afro-américaine de l’esclavage en devenir

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À partir de 2015, un nouveau musée devrait ouvrir ses portes à Washington : le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine. Un projet en construction qui devrait impliquer divers acteurs de la société américaine pour l’élaboration de cette histoire commune.

L’intervention de Doudou Diène nous rappelle l’importance de briser le silence et de rendre visible ce qui est resté trop longtemps invisible. Nous sommes en train de construire un nouveau musée à Washington : le musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine. Nous souhaitons qu’il ouvre au public fin 2015. Ce sera le XIXe musée d’un réseau de musées qui s’appelle l’Institution Smithsonian, dont la mission est de montrer que vous ne pouvez comprendre ni l’histoire, ni la culture afro-américaine sans comprendre le rôle important des Afro-américains dans la création de cette culture et la création de cette histoire. Nous pensons montrer l’histoire et la culture afro-américaine par une optique afro-américaine. Mon rôle est de créer des liens à long terme avec des musées, des archives, des bibliothèques, des universités et des organisations aux Amériques et à travers le monde qui s’intéressent à un aspect de cette histoire de la diffusion des Africains en dehors du continent.
L’esclavage a été essentiel à la création des États-Unis. C’est un système économique, agricole, industriel. On dépendait des Africains en termes de travail, de connaissances et de technologies. Notre histoire est très complexe, parce que toutes les grandes compagnies royales qui ont établi l’esclavage aux Amériques ont joué un rôle dans ce qui existe actuellement comme les États-Unis. On nous apprend que c’est l’histoire des treize colonies britanniques, mais ce n’est pas tout.
Ce sont les Espagnols qui ont fait venir les premiers Africains en Floride, à Porto Rico, au Nouveau-Mexique, en Californie à partir de 1500. Les Hollandais ont fait venir les Africains à ce qui est maintenant New York, la Pennsylvanie et le New Jersey en 1600 ; les Danois aux Îles Vierges en 1640 et les Hollandais en Virginie, en 1619. Notre histoire est liée à tous ces anciens royaumes d’Europe. Et les Français, bien sûr, ont fait venir les premiers Africains en 1719 en Louisiane.
On parle des Antilles, mais on oublie souvent que la Louisiane faisait partie de ces liens entre la France, l’Afrique et les États-Unis. Toutes ces puissances européennes ont pu bénéficier de cette richesse et la main-d’œuvre de ces Africains a contribué à l’industrialisation des
États-Unis et de l’Europe. Aux États-Unis, l’esclavage est caché. Nous célébrons surtout la liberté, la démocratie, l’immigration, sans parler du rôle des Africains dans la création de ce pays. En 2011, nous célébrons le 150e anniversaire de la guerre de Sécession. Il y a cinquante ans, on a étudié cette période sans parler de l’esclavage, sans parler des Afro-américains, et dans certains endroits, on peut toujours continuer à discuter de la guerre de Sécession sans mentionner les Afro-américains. Mais des associations afro-américaines ainsi que l’association des musées afro-américains, l’association des recherches, de la culture et d’histoire afro-américaines insistent pour que nous rappelions aux Américains qu’il n’y aurait pas eu de guerre de Sécession sans le conflit sur l’esclavage.
Nous ne pouvons pas discuter de l’esclavage sans parler de la liberté, car à chaque fois que les Africains sont arrivés aux Amériques, ils ont essayé de s’échapper, de créer leur propre communauté, leur propre milieu dans un milieu surtout où l’on parlait de liberté. Les Africains ont dit : « mais les Blancs parlent de liberté, pourquoi pas nous ? ». Alors ils ont cherché la liberté par tous les moyens possibles, en s’échappant, ils ont fait des pétitions devant la loi et ils ont demandé à leurs propriétaires de les libérer aussi tôt que possible.
Mon père qui fut historien du XVIIIe et XIXe siècles des États-Unis, John Hope Franklin, a exposé le rôle important des Afro-américains dans l’histoire des États-Unis. Il fut le président du comité scientifique de notre musée. Nous avons un conseil d’administration pour gérer l’institution, mais nous travaillons surtout avec un comité scientifique pour être sûr que les expositions que nous allons présenter comprennent les derniers résultats des recherches à travers le monde sur l’esclavage, sur l’histoire de l’Afrique et sur l’histoire des États-Unis. Malheureusement, les musées aux États-Unis ne parlaient ni des Afro-Américains, ni de l’esclavage jusqu’à récemment. Les pères et mères afro-américains qui visitaient les musées se sont rendu compte que notre histoire n’y était pas. Alors, dans leurs foyers, ils ont créé des musées. Ils savaient que si leurs enfants allaient dans les musées et ne voyaient pas leur histoire, ça voulait dire que leur histoire n’était pas importante, leur culture n’était pas signifiante. Alors ils ont commencé à créer des musées afro-américains à partir des années 1960. Il y en avait certains dans les universités afro-américaines à partir du XIXe siècle, mais en tant que phénomène urbain, c’est à partir des années 1960. À Philadelphie, à New York, à Chicago, à Los Angeles, les gens ont créé leurs propres musées et selon eux ce n’était pas important de devenir muséologues. L’essentiel était de montrer l’importance du rôle des Afro-américains dans cette histoire et dans cette culture, à nos enfants et aux autres Américains. Nous nous sommes rendu compte que ceux qui, les premiers, ont souhaité la création de ce nouveau musée, étaient des anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui, n’ont pas lutté sous le drapeau américain à cause de la ségrégation, mais sous le drapeau français. Ceux qui ont été honorés ont reçu la Croix de Guerre au lieu des décorations de l’armée américaine. Alors ils souhaitaient qu’une institution soit fondée à Washington pour parler de notre histoire et de notre culture. Mais ce n’est que récemment, sous le président Bush fils, que nous avons reçu l’autorisation de procéder à la création de ce musée.
Nous comprenons que cette histoire des Afro-américains ne peut pas être indépendante de l’histoire américaine. Nos premiers présidents étaient des esclavagistes eux-mêmes. George Washington est devenu esclavagiste quand il s’est marié avec sa femme. Comme beaucoup de Blanches, elle a reçu des esclaves en cadeau de ses parents. Des esclaves travaillaient pour le président Washington. Jefferson a fait venir ses esclaves à Paris lorsqu’il était notre premier ambassadeur et ces esclaves ont rencontré des Africains et des esclaves ici, en France, au XVIIIe siècle. Je pensais auparavant que les esclaves étaient seuls, mais maintenant que je connais de plus en plus l’histoire de la France, notamment le recensement de 1777, je sais qu’ils n’étaient pas seuls, ici en France. Nos premières villes capitales étaient New York et Philadelphie. Avant 1800, ils ont décidé de créer une ville fédérale à Washington, qui était le sud de l’État du Maryland. Il y avait des Africains qui travaillaient comme esclave dans ce lieu qui est devenu Washington. Au centre de cette ville, la colline de Jenkins, est la colline où l’on a érigé le siège du gouvernement, qui s’appelle aujourd’hui la colline du Capitole. Aux environs, imaginez les plantations. La plupart des Américains, sans parler de la plupart des Washingtoniens, ignorent qu’ils travaillent, qu’ils habitent là où auparavant il y avait des plantations. Le rôle de notre musée sera de leur parler de l’histoire de là où ils sont. Je n’ai vu aucune plaque, à l’heure actuelle, qui parle de l’esclavage, ni que cette ville a été construite par des esclaves et que des esclaves y travaillaient. Dans la ville de Richmond, la capitale des Sudistes, une cinquantaine de marchands d’esclaves vivaient. Une fois la guerre de Sécession terminée, ils ont brûlé cette partie de la ville. L’espace où il y avait des marchands d’esclaves est dissimulée maintenant sous un parking, sous une autoroute. À cet endroit, ils veulent créer un musée qui parle de la traite à Richmond. Depuis un mois, des plaques le long du fleuve nous parlent de notre histoire, aux endroits où se trouvaient les marchés et où étaient vendus les Africains. Juste à côté se trouvait le lieu où l’on enterrait les Noirs. Bien sûr, dans toutes les grandes villes, les cimetières étaient ségrégués. Dans un cimetière en Floride, qui est parmi les lieux d’importance pour les Afro-américains, un tombeau porte une inscription « Aux esclaves enterrés ici, qu’ils continuent à dormir en paix dans les mains de Dieu.
Chaque cœur brisé sera guéri. » Assez récemment, les habitants ont eu leur deuxième exposition au sein de l’Institution Smithsonian sur l’histoire de l’esclavage et la liberté à la fois, organisée par celui qui est devenu notre directeur, Lonnie Bunch. Si on regarde les publics de notre musée, face à une exposition de l’esclavage, on observe des jeunes de toutes les couleurs. La plupart de nos visiteurs sont des jeunes. On montre rarement le rôle des jeunes et leur vie d’esclave. Dans notre exposition, on montre l’intérieur de leurs maisons et les filles parlent de leur frère qui a été vendu et de ce que cela leur a fait. Elles se sont demandées pourquoi il ne s’est pas échappé, il risquait de mourir. Nous montrons aussi par exemple une femme affranchie, vendeuse au marché de Charleston, et le rôle des Afro-américains dans les guerres des États-Unis. Et malheureusement, pour notre guerre d’indépendance, on ne nous montre qu’un monsieur, en silhouette, sans visage. Or il y avait 6 000 Afro-Américains qui ont lutté du côté des Américains, sans parler de ceux qui ont lutté du côté des Britanniques à qui on avait promis la liberté. La Maison Blanche a été construite par des esclaves, ainsi que l’édifice juste à côté de la Maison Blanche où on montre à côté, le bâtiment blanc, où les esclaves habitaient, à deux pas de la Maison Blanche, bien sûr les Afro-américains esclaves habitaient la maison des esclaves. De l’autre côté du fleuve, il y avait un grand marchand d’esclaves, Franklin & Armfield, qui achetait des Afro-américains aux alentours de Washington pour les vendre en Louisiane et au Mississippi.
Le Capitole a également été construit par des Afro-américains. Regarder les différents musées nous permet de savoir ce que nous, nous voulons faire. Au musée britannique, nous avons découvert autour d’un tambour trouvé en Virginie en 1730, le rôle du tambour, la route des esclaves, la création de la musique afro-américaine. Au Brésil, au musée de l’histoire de la langue portugaise, on montre d’où les éléments de la langue africaine viennent en Afrique et où ils se sont implantés au XVIe, XVIIe et XIXe siècles. Le directeur du musée a trouvé un bateau qui servait à transporter les Africains de la côte au navire négrier. Ils ont mis ce bateau dans leur salle qui parle de l’esclavage et de la traite. Bien sûr on peut aussi parler du musée en Tanzanie, où la traite a duré deux millénaires, en Martinique, à Anse Cafard. Et bien sûr, La Pagerie où est née l’impératrice Joséphine. Pour le moment, nous avons créé un centre de documentation qui lie les archives en colonies, au Brésil, en France, en Afrique avec nos visiteurs. Et nous préparons notre futur musée.

///Article N° : 11554

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