Une semaine au Sénégal

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Une semaine au Sénégal, juste le temps de ramasser une palanquée de minuscules impressions et autres sensations moites et acidulées. Le Sénégal, on a tellement le sentiment de le connaître, de l’avoir déjà croisé dans une autre vie, un autre temps parce que sa côte publicitaire est bien meilleure que celle de ses voisins, et pas seulement en France. Rien de très nouveau, le Sénégal avait déjà quelques longueurs d’avance dans la toute première période coloniale, la première école française en Afrique n’était autre que l’école Jean Dard de Saint-Louis qui ouvrit ses portes en 1817. On connaît depuis tout le bien que l’ancien président a fait pour son image de marque. On connaît aussi Abdou Diouf et la soi-disant « longue tradition démocratique » dont se repaît le journaliste en peine de clichés. Un journaliste qui doit être totalement effrayé, ailleurs en Afrique, par ce que l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop appelle poétiquement « l’inflation du réel », autrement dit la difficulté sinon l’impossibilité à trouver sens dans les situations inextricables comme au Libéria, au Rwanda, au Burundi, en Angola ou encore en Somalie.
Dans les halls des grands hôtels de la place, les costumes-cravates font le pied de grue car Dakar est la capitale aux mille colloques. Rien que cette semaine, il y en a une fournée sur des sujets aussi différents que l’avenir de l’éducation en Afrique, l’allaitement maternel, le système d’assurances dans l’Afrique de l’Ouest ou la prévention des conflits dans la Région des Grands Lacs. Outre l’hommage à Williams Sassine – jamais Sony Labou Tansi, Sassine ou Bemba n’ont eu autant de colloques en leur nom que depuis leur disparition; Etienne Goyémidé et Jean-Marie Adiaffi, qui vient de nous quitter, devront sans doute patienter – la veille au CCF, le seul séminaire qui ait retenu mon intérêt s’est déroulé le jeudi 28 octobre 1999 à l’Institut Goethe, avenue Albert Sarrault, et portait sur « la littérature de la diaspora et de l’exil ». Lilyan Kesteloot y a dénoncé les nuages qui assombrissent le ciel de la littérature négro-africaine en soulignant passionnément qu' »après les fragmentations et les réductions excessives des littératures nationales, voici les assauts de la globalisation contre l’identité littéraire d’un continent et de sa diaspora » (Le Soleil, 2/11/99). La thèse a le mérite d’être claire, l’ennemi désigné étant la théorie postcoloniale accusée d’être un fourre-tout et de mettre sur le même plan le Sri-lanka et le Sénégal, l’Afrique du Sud et l’Australie au prétexte qu’ils ont tous expérimenté le fer de la colonisation. Cette théorie d’origine anglo-saxonne commence à trouver échos et relais dans l’université française, et les inquiétudes de Lilyan Kesteloot, que je comprends et partage en partie, se font plus vives.
Mais l’événement national de la semaine c’est le retour du vieux routier de l’opposition sénégalaise Maître Abdoulaye Wade, candidat du CA2000 (Coalition alternance 2000 qui regroupe le PDS de Wade et le pôle de gauche avec A. Bathily, Landing Savané et A. Dansokho), le mercredi soir 27 octobre, par un vol spécialement affrété depuis Le Bourget pour la presse internationale et le staff rapproché, après un an de réflexion et de séjour en France. Abdoulaye Wade a réussi à mobiliser une foule autour de l’aéroport Léopold Sédar Senghor, l’homme du Sopi réitère son médiatique retour au pays natal de 1988. On s’étonne, depuis la France il est vrai, d’apprendre que le meilleur soutien de Maître Wade reste le Parti Libéral et Alain Madelin qui soit dit en passant, supportent difficilement le poids des émigrés africains en France. Mais là n’est peut-être pas l’essentiel et Maître Wade a raison d’innover. L’Afrique recèle toujours quelque chose de nouveau disait déjà un vieux dicton. Plus concrètement, le tribun au crâne lisse rêve d’une campagne présidentielle à l’américaine, au pire, à un face-à-face télévisuel façon Giscard-Mitterrand mais les priorités du Sénégal ne sont-elles pas ailleurs ? En attendant, le pouvoir usé d’Abdou Diouf fait la sourde oreille, capitalise sur le facteur temps en se disant les chiens aboient et la caravane passe (repasse même plusieurs fois dans le cas d’Abdoulaye Wade). Du coup, l’opposition hausse le ton, agite le spectre de la guerre civile : « Abdou Diouf passera sur mon cadavre avant de proclamer la victoire » (dixit Wade, Le Matin du 2/11). La presse, toutes tendances confondues, joue à Halloween ou, pis, convoque les chevaliers de l’apocalypse. On en a des sueurs froides dans les chancelleries occidentales : « pas bon signe cette poussée de fièvre au Sénégal déjà qu’on a sur les bras la crise d’épilepsie en Côte d’Ivoire ».
L’autre choc de la semaine se déroule en terre sérère et dans la plus pure tradition, nous dit-on, puisque les « Amis de la lutte » sont là pour en garantir l’authenticité. Deux mastodontes d’un bon pedigree qui font plaisir à voir en sont les vedettes. A ma gauche, Mohamed Ndao « Tyson » et, à ma droite, Manga II se sont d’abord affrontés puis fraternisés dans l’arène, à Mbodiène, en présence de Mme Diouf et de la Première Dame du Cap-Vert, au grand bonheur d’une communauté qui a su déployer les fastes pour ses titans. Ce combat passe pour être « le choc de la fin du millénaire » et Tyson sera propulsé « nouveau roi des arènes » sous les « envolées lyriques des grandes cantatrices« . Notons au passage que la presse sénégalaise, pourtant de bonne tenue par rapport à certaines de ses consœurs du Continent, n’hésite pas à donner dans l’emphase et l’hyperbole.
La scène culturelle dakaroise semble, de l’avis général des observateurs de la capitale comme Lilyan Kesteloot ou le directeur du CCF Jean-Claude Thoret, en demi-sommeil. C’est un peu inquiétant quand on sait que la littérature sénégalaise est la plus ancienne de l’espace francophone africain et que Dakar nourrissait naguère des ambitions continentales en la matière. Un seul exemple parmi d’autres, le théâtre national Daniel Sorano est en déshérence depuis plus de dix ans. Envolées les belles et culturelles années senghoriennes. Il n’y a plus que le touriste naïf comme moi pour s’en apercevoir. L’écrivain haïtien Lionel Trouillot, qui effectue à cette occasion son premier voyage en Afrique, parle d’un voyage de l’humilité pour signifier l’écart entre l’idée qu’on se fait d’un pays avant d’y aller et la réalité concrète du terrain quand, par exemple, il faut user de mille subterfuges pour se faire comprendre de ces chauffeurs de taxis qui ne parlent pas un mot de français. La baisse du niveau culturel, la paresse intellectuelle et une certaine désaffection pour la chose écrite font que nombre de Sénégalais ne trouveraient pas leur compte dans ce que la littérature sénégalaise francophone produit actuellement de meilleur : Aminata Sow Fall et Boubacar Boris Diop seraient considérés difficiles par un lectorat plus habitué au canon moins déroutant d’un Sembène Ousmane, pour ne citer qu’un exemple. Ici comme ailleurs en Afrique, l’université ne va pas bien, c’est le moins qu’on puisse dire même si l’UCAD (Université Cheikh Anta Diop) attire encore beaucoup d’étudiants africains qui ne trouvent pas chez eux des telles infrastructures comme ce groupe d’une vingtaine d’étudiants djiboutiens résidant dans le quartier de Fann Hock.
La pluie a été généreusement au rendez-vous, et ce pendant plusieurs semaines, reverdissant le ban et l’arrière-ban du Sahel sénégalais. Disparue la palette ocre et tabac. Tout revit et les baobabs se redressent vigoureux et hiératiques. De mémoire de paysan sénégalais on avait rarement connu de telles précipitations. Des inondations ont touché la préfecture Nord et la ville de Saint-Louis mais qui s’en plaindrait beaucoup? Quand le ciel donne son obole tout va bien, c’est bien connu. Rendez-vous pour la prochaine saison des pluies, une fois les élections de février 2000 derrière nous.

///Article N° : 1307

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