Vers une “guyanisation” de l’école en Guyane ? (1/2)

L’école et l’enseignement sont au coeur de la mobilisation de ces dernières semaines en Guyane. En plus des demandes de moyens supplémentaires, des revendications sur le contenu des programmes enseignés et la place des langues régionales se sont faites entendre.

“On a vu apparaître la demande d’une guyanisation des programmes. Ce sont des revendications locales qui témoignent que la société guyanaise prend conscience d’elle-même”, constate Vincent Touchaleaume, militant au sein du syndicat Steg – UTG. “Cela correspond au souhait d’enclencher un développement endogène.” Le collectif Pou la Gwyann Dekolé, qui réunit les revendications des différents collectifs mobilisés, demande une “adaptation des programmes”. Si “toutes les disciplines” sont concernées, l’Histoire et la Géographie ont particulièrement concentré les revendications au cours de ces dernières semaines. Les lycéens investis dans les manifestations demandant notamment l’introduction “dans les programmes scolaires des cours d’histoire/géographie sur la Guyane”. Les organisations des peuples autochtones de Guyane souhaitent voir inscrit l’enseignement de l’Histoire des autochtones dans les manuels d’Histoire de l’Education nationale en Guyane et en métropole”. L’Association des professeurs d’Histoire et de Géographie de la Guyane (APHG-G) milite également “pour une réelle intégration de l’histoire régionale dans l’enseignement en Guyane du primaire à l’université” afin de “contribuer à l’émergence d’une mémoire commune productrice de lien social indispensable à toute société, et aider à l’enracinement des élèves, dans le cadre d’une Guyane où les établissements scolaires accueillent de très nombreux élèves issus de l’Amérique du sud et de l’archipel de la Caraïbe”.

Ces demandes n’ont pas fait l’objet d’engagement de la part de l’Etat lors des négociations, si ce n’est un accord signé avec les organisations autochtones pour “l’introduction de l’histoire des communautés amérindiennes et bushinengue dans le projet académique pour la Guyane”, comme précisé dans le plan d’urgence pour la Guyane diffusé le mercredi 5 avril. Mais à l’heure actuelle, les tenants et les aboutissants de ce projet académique restent flous.

2000 : des programmes adaptés aux territoires

Soumis à l’identité législative avec la métropole, les Départements d’outre-mer ont très peu d’autonomie, contrairement aux Collectivités d’Outre-mer (COM), comme la Polynésie, Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre-et-Miquelon, où la spécificité législative est reconnue. Les COM disposent ainsi d’une plus grande marge de manoeuvre pour établir leurs programmes scolaires. Toutefois, en l’an 2000, Jack Lang, ministre de l’Education du gouvernement Jospin, officialise les premières adaptations des programmes nationaux dans les DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion). Des suggestions de prise en compte de l’histoire régionale sont ainsi proposées : présenter la colonisation de ces territoires dans les séquences sur l’ouverture de l’Europe sur le monde au XVIe et XVIIe siècles, s’appuyer sur des exemples locaux pour étudier l’esclavage, évoquer son abolition dans la séquence sur le XIXe siècle, … En géographie, il est conseillé de prendre des études de cas locales pour étudier l’urbanisation ou la gestion des ressources naturelles…

René Bélénus revendique avoir fait “partie des pionniers à avoir militer pour une adaptation des programmes.” Docteur en Histoire et enseignant d’Histoire-Géographie en Guadeloupe pendant des années, il se souvient : “dès que nous parlions histoire locale, nous étions taxés d’indépendantistes. Nous avons du affronter les chefs d’établissement, les inspecteurs d’académie…” Avec des collègues, il s’engouffre dans l’adaptation de 2000 ; ” A cette époque, j’ai contribué à tous les ouvrages collectifs sur l’histoire des Antilles et de la Guyane”. La maison d’édition Hatier publie des manuels pour le collège et le lycée. En parallèle de la réalisation de ces supports, René Bélénus participe à la formation d’enseignants sur ces thématiques.

“Avec Gérard Prost, chaud partisan d’une Histoire-Géographie guyanaise, nous avons toujours pensé que nous pouvions faire une lecture souple des textes nationaux et jouer avec la liberté pédagogique pour adapter nos enseignements. Ainsi nous ne demandions pas un texte officiel pour cela” se rappelle quant à elle Jacqueline Zonzon, présidente de l’Association des professeurs d’Histoire et de Géographie de la Guyane (APHG-G). Mais en l’an 2000, tout comme René Bélénus en Guadeloupe, elle s’appuie sur cette officialisation et mène des stages de formation continue pour l’adaptation des programmes en collège et lycée. “L’adaptation a été bien suivie pendant quelques années, puis le turn over des enseignants a fait que les gens formés sont partis” explique-t-elle. “En 2008, de nouveaux programmes sont sortis sans adaptation pour les DOM.” De nouvelles adaptations sont réapparues à partir de 2012, mais aujourd’hui “les stages ont presque disparu et ne durent plus que 3h. A titre personnel, je trouve cela très insuffisant” commente-t-elle.

En Guyane, “la diminution constante et drastique et presque totale de l’offre de formation initiale et continue, la mobilité incessante des enseignants, et pour faire face à la très forte croissance des élèves, l’importance numérique du recrutement d’enseignants non formés a provoqué un recul considérable sur cette question” dénonce l’APHG-G.

Depuis la Guadeloupe aussi, René Bélénus note un retour de balancier par rapport aux années 2000. C’est avec amertume qu’il constate que “le travail mené au début des années 2000 est passé à la trappe”. Il est depuis 12 ans chef d’établissement d’un collège à Basseterre en Guadeloupe et dit observer “beaucoup de frilosité de la part des enseignants aujourd’hui. Il reste certes des initiatives ponctuelles, mais il n’y a plus la flamme qu’il y avait il y a quinze ans.” Le dernier manuel adapté a été édité toujours par Hatier en 2012. “Ce n’est qu’un recueil de documents réalisé par des Inspecteurs d’Académie, et qui sera donc difficile à utiliser pour les enseignants. Alors que les manuels précédents étaient réalisés par des collectifs d’enseignants. Nous nous sommes battus pour obtenir l’adaptation des programmes et ce n’est pas utilisé aujourd’hui” résume-t-il amer.

La formation des enseignants en question

Pour Jacqueline Zonzon, “il n’est pas vrai que les enseignants ne sont pas intéressés par l’histoire guyanaise”. Elle en donne pour preuve le succès du Concours du jeune historien guyanais organisé chaque année depuis quatre ans par  l’APHG-G. “Plus de 1000 élèves sont inscrits au concours cette année, cela correspond à plus de 50 classes.” L’édition 2016-2017 porte sur “les abolitions de l’esclavage en Guyane, 1794-1848”. Chaque édition donne lieu à la publication d’un ouvrage pédagogique sur le sujet retenu, permettant progressivement la création d’une véritable collection sur l’histoire guyanaise adaptée aux scolaires.

La non-adaptation des programmes ne viendrait pas d’un désintérêt des enseignants, ni d’un manque d’ouvrages, mais de la faiblesse de l’encadrement. Pour Jacqueline Zonzon, pour que les adaptations officiellement prévues dans les programmes sont réellement appliquées, il faut que soient mises en place “une formation lourde à l’Université pour les futurs professeurs, une formation continue lourde pour les enseignants qui arrivent dans la région et une incitation très forte de la part des autorités académiques pour faire appliquer ces adaptations.”

L’ouverture en 2014 d’une filière Histoire au sein de la nouvelle Université de Guyane suscite l’espoir de voir émerger des générations d’enseignants guyanais. Mais là encore, les marges de manoeuvre pour introduire l’histoire régionale dans le cursus sont minces et se résument à un enseignement intitulé « Mondes américains » en L1 et un autre sur l’histoire du Plateau des Guyanes, l’Archéologie et le patrimoine des Amériques en L3, qui ouvrira à la rentrée 2017. « On est obligé de laisser place aux enseignements généraux car le CAPES est un concours national » reconnaît Marianne Palisse,  maître de conférence en anthropologie et responsable du domaine de licences Sciences humaines et sociales à l’Université de la Guyane.

Dans les DOM, les tentatives d’adaptations sont rapidement rattrapées par le cadre national dans lequel ces territoires s’inscrivent. Leurs habitants passant les examens nationaux, les adaptations de programmes restent marginales et le coeur de l’enseignement correspond aux programmes nationaux sur lequels ils seront interrogés. “Des progrès ont été faits mais cela ne change pas fondamentalement la donne. Le problème est celui de la maîtrise des programmes scolaires, qui sont nationaux et ont pour vocation de former de citoyens français” expliquait l’historien guyanais Serge Mam Lam Fouck dans une conférence donnée à Cayenne en novembre 2016. “On peut se poser la question : est-il nécessaire de former des citoyens guyanais ? La réponse est un choix politique.” Et on constate que la possibilité d’intégrer l’histoire des DOM dans les programmes nationaux comme demandé par les organisations des peuples autochtones de Guyane, n’a pas été retenue pour l’heure. Pourtant l’historien guyanais Jean Moomou le martèle : “l’enjeu est d’introduire l’histoire locale dans l’histoire nationale“.

 

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Un commentaire

  1. Il est clairement important de traiter ce sujet et de lui redonner la place qu’il mérite dans l’éducation. J’ai hâte que l’on arrive à résoudre ce conflit 🙁

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