Vers un système de savoir indigène au Nigeria

La détraumatisation par l'écriture dans Le meilleur reste à venir de Sefi Atta

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Le meilleur reste à venir, de Sefi Atta propose un nouveau paradigme de féminité africaine. L’auteure nigériane y forge une nouvelle image de la femme, libre de toute contrainte patriarcale et occidentale. Elle montre comment le recours aux systèmes de connaissances indigènes va aider les protagonistes de son livre à survivre au double trauma de la colonisation et de ses effets, ainsi qu’à la « trahison » de la femme qui, d’une façon générale, maintient le statu quo sur la condition féminine. Marlene De La Cruz-Guzman en propose une lecture.

Le meilleur reste à venir (1), de Sefi Atta, décrit diverses expériences de femmes à Lagos, au Nigeria. Ces femmes sont présentées dans des contextes variés, au plan historique, culturel, hiérarchique, religieux, social et politique. Toutes ont fait l’expérience d’un trauma dont le récit se fait l’exutoire.
Cet article propose d’analyser le personnage principal, Enitan, à travers la théorie du trauma et le concept de témoignage (ou testimonio). Cette méthode nous permet d’appréhender le double traumatisme d’Enitan, et de comprendre ce qui motive les femmes de ce récit à vouloir assumer un rôle actif, à l’aune d’un Nigeria postcolonial touché par la corruption. Ce que j’entends par « double traumatisme » est une double forme d’expériences, à la fois distinctes et incrémentielles, qui sont à la source d’une crainte et d’une terreur dépassant la normalité de l’expérience humaine. Combinées, celles-ci sont susceptibles de porter atteinte à la psyché. Le principe de double traumatisme développé ici, inclut de manière implicite le colonialisme comme premier facteur de trauma et, la trahison, comme second facteur. Cette approche permet de relever la fonction cathartique de l’écriture dans l’œuvre de Atta. (2)
Dans son livre, Sefi Atta recrée un contexte basé sur une expérience vécue et une notion de la féminité qui lui servent à modeler le personnage d’Enitan et à peindre en toile de fond le parcours qui la mène à s’engager dans la lutte pour les droits civiques et contre les discriminations qui continuent aujourd’hui de traumatiser les femmes au Nigeria et en Afrique. À travers Enitan, Atta présente la femme africaine dans différents contextes sociaux, politiques et ethniques. La protagoniste est tout d’abord présentée dans un environnement urbain Yoruba. Puis, le récit propose une critique du modernisme émanant d’une élite assimilée. Enfin, a lieu un retour aux savoirs indigènes.
Colonisation et sexisme : le double trauma de la femme africaine
Tout contexte postcolonial est précédé d’un drame : la loi coloniale, dont découle une série de troubles post-traumatiques. Celle-ci a affecté tous les Nigérians quelle que soit leur ethnicité. Chaque traumatisme est déclencheur d’un mécanisme d’adaptation et, dans le cas présent, les individus se sont rattachés à leur communauté et à l’interdépendance existant entre les diverses ethnies. Ils ont ainsi réaffirmé leur propre humanité et confronté les pouvoirs hégémoniques résolus de les dévaloriser. Au Nigeria, ancienne colonie britannique, les systèmes de gouvernement communautaire ont été éradiqués en faveur d’un système administratif établi par les colons. Celui-ci consistait en chefferies et autres formes de lois indirectes, ayant eu pour effet de créer une solidarité, un sens d’indépendance ainsi qu’une autosuffisance au sein d’une nouvelle élite, généralement masculine, éduquée à l’occidentale. Comme le dit Enitan, il s’agissait des « mauvais imitateurs coloniaux de la génération de nos parents ». (3)
Le père et le grand-père d’Enitan, et la génération qu’ils représentent, incarnent la métanarrative de l’histoire coloniale, qui veut que certains aient été élevés au rang d’élite en échange de leur collaboration comme chefs ou employés. Ceux-ci tiennent le discours du self-made-man (4). Ils se considèrent comme les piliers du Nigeria et reproduisent un mode de pensée hégémonique. Ils pensent avoir tous les droits, du fait qu’ils sont les premiers à avoir acquis un certain statut. On en voit un exemple chez le père d’Enitan et sa cohorte d’amis qui, lorsqu’ils étaient à Cambridge, se surnommaient « les trois mousquetaires au cœur des ténèbres ». (5) Cette image de l’homme d’affaires ayant réussi tout seul et de chef de communauté, est concomitante à celle de la femme soumise et « traditionnelle », responsable du foyer et des enfants aux dépens de sa personnalité et de ses aspirations.
L’ironie veut que la critique postmoderne du tableau moderniste dépeint ci-dessus n’émane pas des hommes mais d’Enitan et des femmes de sa génération. Celles-ci remettent en question le mythe de « l’homme qui ne doit sa réussite qu’à lui-même » et qui pense que son statut dominant dans la société soit dû au fait qu’il travaille dur, alors que celui de la femme ne se résumerait qu’à la question de savoir si elle est bonne ou mauvaise. Les normes de la vertu féminine sont, bien entendu, imposées et manipulées par les hommes. Le rôle de la femme, dans la famille et la société nigérianes, est pris pour un acquis. Les hommes ne lui accordent donc aucune valeur puisque, selon la société patriarcale : « les plus beaux jours de notre vie sont la naissance de notre premier enfant, notre mariage, et d’autres accomplissements de cet ordre ». (6)
Ici se trouve le deuxième type de trauma évoqué plus haut. Celui-ci revêt la forme d’une trahison, car : « les personnes et institutions desquelles nous dépendons pour survivre nous violent » et « au cœur de la trahison, se brise la confiance, entraînant un conflit entre la réalité externe et la nécessité d’un système social de dépendance ». (7) Dans ce contexte, la trahison déclenche un phénomène d’évitement, d’amnésie, de réponses pathologiques dissociatives qui aident l’individu à enfouir les faits les plus sinistres. Enitan n’arrive plus à gérer, ni à faire face aux menaces qu’elle reçoit. Machinalement, elle reproduit l’acte de soumission et éprouve la même rancœur que sa mère avant elle. Elle le fait inconsciemment, car c’est par ce mécanisme que survit la mémoire du trauma.
Le refus d’Enitan de retourner au Nigeria pour les vacances, son refus d’accepter la position de sa mère au sein de la société, d’être sensible à la condition de cette dernière, et son adoration aveugle pour son père sont tous les symptômes d’un stress post-traumatique. Son mariage, quant à lui, est source d’inquiétude. Elle bout d’énervement face à la condescendance de son mari, son exigence qu’elle serve sa famille, et le poids de son insistance sur son rôle de génitrice. Elle affirme ce second trauma quand elle dit de l’hégémonie de son mari : « comment puis-je prendre la moindre décision avec un Amin Dada chez moi ». (8) Malgré ses complaintes envers le système, elle ne fait rien pour que les choses changent. C’est en cela ce que repose la véritable critique postmoderne dans le récit. Enitan succombe au rôle de la servante, de l’épouse et de la mère, pour son mari et sa famille.
De l’émancipation à l’activisme
Mais l’arrestation de son père, qui se révèle être un homme adultère, va être un vrai catalyseur. Elle entame alors un cheminement intérieur qui la conduit vers son émancipation. Mais, elle n’y parvient qu’après avoir vécu son rôle de femme dans une société moderniste et postmoderniste. À la lumière des mensonges de son père, de l’hégémonie patriarcale de son époux et de l’attitude condescendante de son oncle, Enitan choisit une rébellion qui privilégie l’expérience indigène vécue par les femmes qui l’entourent – notamment Sheri, sa propre mère, Grace Ameh et Mme Mukoro. Ce faisant, elle réalise qu’elle a un rôle social, politique et économique à jouer. Elle décide donc non seulement d’acquérir ces droits en tant que citadine nigériane, mais en plus de s’attaquer aux maux sociaux et politiques qui affligent sa société. Cette orientation, vers un système de savoirs indigènes, l’amène à suivre les pas de sa mère. À la différence près qu’au lieu de finir sa vie dans le désespoir, elle devient plus forte. Elle quitte un mari autoritaire ; élève sa fille dans un environnement dominé par des femmes ; retourne à ses racines Yoruba ; et devient une activiste pour les droits civiques et de la femme. Sa déférence envers la structure patriarcale passe par le biais de la langue maternelle d’Enitan : « le yoruba est une langue qui ne reconnaît pas le genre – il, c’est pareil qu’elle ; lui, c’est pareil qu’elle – ce qui compte, c’est le respect de chacun. » (9)
Le Meilleur reste à venir nous ouvre une fenêtre sur l’époque contemporaine. Ce roman nous donne à voir le monde de la femme Nigériane, dont les multiples réalités s’imbriquent et se chevauchent les unes les autres. Sefi Atta y souligne l’importance de la femme dans la lutte pour les droits civiques, la décolonisation des esprits, et l’abolition de la discrimination sexuelle qui persiste jusqu’à ce jour. Ce faisant, l’auteure n’ignore pas la complicité de la femme dans le statu quo la maintenant dans sa situation d’opprimée. À ce dessein, son livre dépeint une gent féminine complexe et variée.
Le concept de détraumatisation part du principe que si l’on comprend son trauma et que l’on parvient à sortir du mutisme dans lequel il nous confine, les blessures de la psyché guériront. Pour Enitan, l’articulation logique de ce trauma et du silence qu’il lui impose, s’effectue à travers la création d’un groupe d’activistes féministes dont les réunions se tiennent chez sa mère. (10) Ce lieu symbolise alors la renaissance et la prise de pouvoir. C’est l’endroit où l’on danse le palongo, danse de libération. Mais il faudrait diffuser cette danse au-delà du cadre privé, dans les rues de Lagos – dans le Nigeria du monde réel – pour que l’émancipation soit complète.
À la fin du roman, alors qu’Enitan conduit sa voiture, elle refuse de céder le passage à un taxi « combi ». Céder la place à un homme, c’est ce qu’elle a toujours fait. Elle arrête sa voiture et décide que c’est le moment de célébrer sa nouvelle liberté, forçant le « combi » à la contourner. Cette métaphore résume à elle seule l’histoire d’Enitan. Elle illustre sa décision de suivre un système de savoir indigène et de s’orienter vers l’activisme, plutôt qu’être cloîtrée et martyrisée dans sa cuisine. Peu importe l’âge de sa voiture, la quantité de carburant dont elle dispose, et les critiques que certains auront à son égard, elle conduit et est libre de décider du parcours de sa vie et de son impact sur la vie d’autres nigérianes.

1. Toutes les citations de ce texte proviennent de Sefi Atta, Everything Good Will Come. Northampton : Interlink Books, 2008.
2. Pour plus d’information sur le concept de « double traumatisme postcolonial » lire Marlene De La Cruz-Guzman, « Récit d’un peuple doublement trahi : Double traumatisme et déclin du nationalisme dans le roman Les Vierges de Pierre d’Yvonne Vera ». Journal of African Literature and Culture. n. 5, 2008, pp. 177-206.
3. Sefi Atta, Everything Good Will Come. Op.cit. p. 254.
4. Homme qui ne doit sa réussite à personne.
5. Sefi Atta, Everything Good Will Come. Op.cit. p. 9.
6. Ibid., p. 102.
7. J.J. Freyd, « What is betrayal trauma ? What is betrayal trauma theory ? » http://dynamic.uoregon.edu/~jjf/defineBT.html, 2005.
8. Sefi Atta, Everything Good Will Come. Op.cit. p. 250.
9. Ibid., p. 312.
10. Ibid., p. 325.
Traduit de l’anglais par Christine Eyene///Article N° : 8350

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