Vestiges d’une éducation précoloniale

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Littérature orale, musique, plastique : une bonne part de la culture africaine traditionnelle était dédiée aux enfants et aux adolescents, considérés avec respect comme des adultes en devenir, des êtres responsables. Mais « l’école des Blancs » a presque tout gâté.

Mory Kanté m’a raconté comment, trois mois avant sa naissance, sa mère s’est enfermée avec ses tantes et grands-mères pour « lui » chanter des mélodies exclusivement destinées à son éveil musical prénatal… A trois ans, le petit griot se mettait à chanter « de mémoire » ce répertoire. Dès cet âge, on avait installé sa couchette dans la case aux instruments…
Ce n’est pas par hasard que Mory Kanté, au début des années 90, est devenu la première superstar de la « world music »…
Les griots-musiciens fabriquent encore pour leurs enfants des instruments miniatures propres à faciliter leur apprentissage musical – balafons, djembés, harpes et luths – qui ont envahi récemment les boutiques pour touristes…
Comme le soulignait très justement Roger Bastide, dans toute l’Afrique précoloniale, « il n’existe pas vraiment de dichotomie entre le monde des enfants et celui des adultes. » Dès sa naissance, l’enfant est traité comme un « apprenti adulte », participant aux taches ménagères mais aussi s’intégrant progressivement à la caste ou à la profession à laquelle appartient sa famille. Les petits garçons Bété de Côte d’ivoire vont à la chasse avec leur père, et leurs premiers jouets sont les pièges qu’ils apprennent à fabriquer, soulageant les grands de ce travail minutieux. Les petites filles Ashanti du Ghana jouent avec des « poupées » qui ne sont rien d’autre que les fameuses « statuettes de fertilité » ces « Akwa Bâ » que les marchands d’art nomment d’ailleurs « poupées de fécondité ». Dans un village Agni, j’ai récemment reçu en cadeau un « poupon » que les enfants avaient délaissé parce que trop abîmé, et il s’agissait en fait d’un « waka sona » (portrait d’ancêtre), un fétiche désacralisé.
Mais ce qui étonne le plus le voyageur, aujourd’hui encore, c’est l’habileté et l’ingéniosité avec laquelle les enfants fabriquent leurs propres jouets. L’imitation du monde des adultes est leur source d’inspiration privilégiée : autos en bois ou en métal récupéré, personnages en fil de fer, poupées à base de calebasses et de graines, ou instruments de musique qui sont de pure facture enfantine, comme ces merveilleuses « clarinettes idioglottes » que l’on retrouve partout, faites d’une tige de papayer fendue, jouée en ensembles polyphoniques avec une subtilité qui dénote déjà un vrai sens musical.
Cette continuité harmonieuse entre l’univers de l’enfance et celui des adultes est traditionnellement assurée par les processus d’initiation au moment de la puberté. On ne saurait sous-estimer, dans l’Afrique urbaine d’aujourd’hui, l’héritage de ces rituels complexes même s’ils sont souvent tombés en désuétude pour des raisons « humanitaires » : la mortalité était terrible au cours des épreuves du « So » des Fang et des Béti (Gabon, Sud-Cameroun).
Néanmoins, il faut souligner qu’une immense part du patrimoine artistique traditionnel (danse, musique, sculpture) en voie de disparition était « une création pour la jeunesse » liée à l’initiation des pré-adolescents – qui souvent se poursuivait régulièrement après l’âge de la majorité et du mariage.
Le plus souvent, il s’agit de périodes parfois très longues (jusqu’à sept ans dans le « Poro » des Mandé) au cours desquelles, dans le secret d’un « bois sacré » (ou même d’un couvent architecturé dans le cas des jeunes filles béninoises consacrées aux Vodun) un ou plusieurs adultes révèlent à une nouvelle classe d’âge une part de l’héritage culturel qui leur permettra d’intégrer telle ou telle partie de la société. Un immense corpus pédagogique – artistique, littéraire, philosophique, sportif, technologique – est alors transmis à la nouvelle génération.
La littérature orale, la danse et la musique constituent un bloc dans ce qu’on pourrait appeler « l’éducation démocratique » de l’Afrique précoloniale. A quelques exceptions près (certaines danses de masques, ou la spécialisation liée à l’existence d’une caste de « griots »), ces disciplines sont apprises et pratiquées ensemble par tout un chacun au sein de la communauté.
La société égalitaire et communiste des Pygmées est sans doute, à cet égard, la plus évoluée de toute l’Afrique. Dès sa naissance, un bébé Pygmée va apprendre à toute vitesse tout ce qu’il y a de vital dans le comportement des adultes. On peut même dire que la majorité des créations esthétiques y sont avant tout destinées à l’éducation. En quelques heures, une jeune mère Baka du Cameroun a chanté devant moi plus d’une centaine de berceuses à son bébé, et ce « récital » n’a pris fin que parce que l’enfant avait faim ! Inutile de préciser que jusqu’à ce moment fatidique, il était littéralement « ravi », hypnotisé, et sans doute attentif à la mélodie sinon (?) aux paroles. Dès l’age de trois ou quatre ans, la plupart des Pygmées savent chanter et écoutent avec passion les innombrables contes et chantefables dont ils reprennent les refrains, lors des veillées systématiquement organisées en période de pleine lune, toutes générations mêlées.
Tous les Pygmées sont conteurs, et ils ne sont pas les seuls. Contes et proverbes constituent le domaine le plus riche de la littérature orale africaine. A tel point que les plus grands écrivains (comme Amadou Hampâté Bâ ou Birago Diop) lui ont consacré une part essentielle de leur oeuvre, souvent plus créative que leurs essais ou leurs romans.
Là aussi, là surtout, la séparation entre enfants et adultes n’existe pas. A la belle étoile, toutes les classes d’âge communient, retenant leur souffle tandis qu’un ancien réinvente l’histoire qu’il a entendue dès son éveil à la vie – et que l’improvisation verbale renouvelle à travers les siècles. Cet héritage merveilleux offre de troublantes similitudes avec celui des contrées les plus éloignées. Denise Paulme (1) qui a étudié les ressorts du conte africain, était stupéfaite d’y découvrir chez les Bété la fable de « L’aveugle et le paralytique », chez les Dogon celle du « Petit Poucet », etc.
De même les thèmes des « 1001 Nuits » se retrouvent partout…
Nul ne saura jamais si les mêmes causes ont produit les mêmes mythes, ou si les contes de l’Afrique, comme ses squelettes fossiles, sont des ancêtres communs à toute l’humanité.
Un exemple célèbre : le personnage omniprésent du lièvre, ce « trickster » (fripon) comme l’appellent les ethnologues anglo-saxons (celui qui dévoile les mystères et subvertit par l’humour les situations les plus tragiques)… On le retrouve dans les blues de la diaspora nord-américaine sous le nom de « Ol’Br’er Rabbit », puis rebaptisé « Bugs Bunny » dans les dessins animés. La linguiste britannique Alice Werner a d’ailleurs démontré que les contes animaliers africains sont de toute évidence les ancêtres des Fables d’Ésope, du Roman de Renard et des Fables de La Fontaine.
Cette familiarité, cette parenté même de l’humain avec l’animal, ressuscitée par Walt Disney qui en a fait le modèle idéal de l’imaginaire enfantin du XX° siècle, est au coeur de l’éducation traditionnelle africaine, qui « apparaît avant tout comme une intégration : il s’agit de faire passer le nouveau-né du cosmique à l’humain et au social. » (2)
Il n’est pas impossible que la plupart des maux de l’Afrique contemporaine soient liés à la rupture de ce cycle d’éducation. Même si la violence en faisait partie – les rites d’initiation des garçons étaient aussi un « service militaire » ethnique plutôt que national – le temps et l’attention extraordinairement privilégiés que les sociétés précoloniales attribuaient à l’enfance et à l’adolescence étaient un facteur d’harmonie et de civilisation.
Ces enfants-soldats sauvages, ces « petits bandits » totalement désaxés par la drogue qui terrorisent des régions et des villes entières étaient auparavant inimaginables. La fin de la colonisation aurait dû favoriser une synthèse harmonieuse entre l’éducation traditionnelle et l’enseignement européen accepté simplement comme un ferment d’universalité. Il n’en a rien été : installée comme modèle absolu par les anciens auxiliaires « évolués » de la colonisation, « l’école des Blancs » est devenue la pépinière d’une « élite » urbaine omnipotente et totalement exotique, coupée de ses racines, où la tradition orale et les créations artistiques africaines sont presque oubliées quarante ans après « les indépendances ». Lors du dernier « MASA » d’Abidjan, le rédacteur en chef d’un quotidien réputé « démocrate » (« Le Jour ») n’hésitait pas à vitupérer dans un éditorial abject la place (pourtant minime) accordée par ce festival panafricain aux cultures et aux musiques précoloniales « qui n’intéressent que les Blancs ».
Il ne reste pourtant plus beaucoup de temps pour que la jeunesse africaine découvre le peu qui reste des prodigieuses créations que ses ancêtres ont inventées à son intention.

(1) Denis Paulme : « La Mère dévorante / essais sur la morphologie des contes africains » (Tel / Gallimard)
(2) René Luneau & Louis-Vincent Thomas : « La Terre africaine et ses religions » (L’Harmattan)
///Article N° : 1068

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