Vingt ans de carrière

Entretien de Samy Nja Kwa avec Steve Coleman

Janvier 2001
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Saxophoniste soprano et flûtiste, Steve Coleman a été élevé dans les traditions du jazz. Très tôt, il se distingue par sa façon de concevoir la musique et enregistre ses premiers disques avec son groupe, les Five Elements. Il lance le m’base, une diversité rythmique sur fond binaire, et travaille avec un ordinateur. Pendant des années, il sillonne l’Afrique, où l’Egypte et l’Afrique de l’Ouest marquent une étape importante dans sa quête. « The Ascension to Light » célèbre ses vingt ans de carrière.

Tu développes pas mal d’idées dans tes albums, tu ne t’imposes aucune limite…
Je pense qu’il n’y a aucune limite en musique. Tout dépend de l’état d’esprit, ce sur quoi on est intéressé. Il n’y a pas de limite parce que l’âme n’a pas de limite, c’est de là que vient la musique. Charlie Parker aurait dit qu’on vous impose des limites, mais qu’il n’y en a pas.
Tu apportes des idées nouvelles, n’as-tu pas peur de déstabiliser le public ?
Tout cela fait partie de mon caractère. Je vais parler de moi : lorsque j’étais adolescent, j’étais naturellement curieux, je voulais tout savoir. Lorsqu’on est adolescent, parfois on se force à faire des choses avec les autres enfants. Je ne suis pas un « mouton », s’il y a dix enfants qui veulent faire la même chose, ça ne m’empêchera pas d’aller seul de mon côté et de faire autre chose. Non parce que je veux être différent d’eux, mais parce que si je ne veux pas faire comme eux, je ne vois pas pourquoi je le ferais. Pour moi, la musique est comme une langue, le fait de tenir un discours devant les gens, leur parler, essayer d’expliquer des choses, exprimer ses idées, c’est tout un symbole. Je ne veux pas déstabiliser les gens, j’essaie de faire de la musique d’une certaine façon, mais je peux la rendre encore plus déstabilisante. Alors j’essaie de la rendre plus claire, de manière à ce qu’on puisse tout y comprendre.
C’est difficile à vendre…
Ce n’est pas comme de la « pop music » qui permet de vendre des millions de disques où l’objectif de la maison de disque est de faire un disque d’or, de platine. Je le sais parce que j’ai côtoyé ce milieu. Les artistes ne le diront pas en interview, mais en studio ils se focalisent sur cet objectif. Ma priorité, c’est d’abord la communication : comment vais-je m’y prendre pour exprimer une idée ? J’essaie de représenter la musique d’une certaine façon, et parfois on se dit qu’il faut un peu la « corser » ; et lorsque tu y penses, elle est compliquée. C’est comme écouter John Coltrane, ça paraît simple aujourd’hui, mais il y a plus de 30 ans, les gens ne comprenaient pas ce que c’était. De même pour Charlie Parker : à son époque les étaient opposés à sa musique parce qu’ils s’y perdaient. Tout ce qui n’est pas familier déstabilise. Ma musique n’est pas déroutante parce qu’elle est rapide, forte ou je ne sais quoi. C’est dans sa structure : les gens n’y sont pas habitués, alors, ils sont perdus. Mais, si on leur laisse le temps, tout deviendra clair, comme ça l’est pour moi. Faisons un retour en arrière dans l’histoire : tout le monde n’est pas habitué à la juju music, ceux qui ne la connaissent pas seront déstabilisés en l’écoutant. Le meilleur exemple est la percussion africaine, peu importe son origine géographique en Afrique. Pour celui qui ne connaît pas sa structure musicale, elle paraît déstabilisante. Pour les premiers Européens venus en Afrique, les Africains faisaient du bruit. Les Européens ne comprenaient rien parce que ce n’était pas leur langue. A mes débuts, chaque fois que je jouais avec mon groupe en public, on essayait de garder une énergie plus « light » de façon à ce que les gens trouvent les moyens d’intégrer notre musique. Il y a des personnes qui me disent : j’aime ta musique parce qu’on ne sait jamais ce qui va arriver ensuite. d’autres me diront qu’ils n’aiment pas ma musique pour la même raison, ou pour d’autres raisons.
Dans ta musique, tu intègres notamment des éléments africains.
Absolument, parce qu’ils font partie de moi. J’aime les rythmes africains, notamment ceux de l’Afrique de l’Ouest, de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Ghana, du Bénin, du Nigeria ; il n’y a pas que la musique, il y a aussi la philosophie yoruba. Il y a tant de choses à apprendre de l’époque ancienne : l’empire du Mali, les Ashantis du Ghana, les Dogons, l’Egypte ancienne, la Nubie, ce sont autant de choses auxquelles je m’intéresse et qui ont une grande influence sur ma façon de penser. Jeune, j’étais influencé par des gens comme Malcom X, le Black Power, mes parents en parlaient, ça fait partie de mon expérience. Mes parents m’ont appris à rester connecté avec l’Afrique. La musique de James Brown contient des éléments africains, il y a le feeling. Il aurait vécu ou il serait né en Afrique, sa musique aurait été différente. En Haïti, à Cuba, au Brésil, les gens sont tous connectés avec l’Afrique, tout en ayant leur particularité. Il y a un son cubain, brésilien, haïtien. On peut le ressentir. Alors, dans ma musique, l’influence africaine est forte parce que j’essaie de comprendre tout cela. Mais, je n’essaie pas de jouer comme Fela.
Comment considères-tu le saxophone ?
Comme une percussion ayant différentes tonalités. Une mixture de rythmes et de mélodies. C’est un ensemble. Je pense aux voix, aux mélodies, à la Kora, la mbira et les musiques d’Afrique du Nord.
Lorsque tu exprimes cette liberté dans ta musique, est-ce ton côté descendant d’esclave ou d’Africain qui s’exprime ?
Lorsque j’écoute la musique de cette époque, je me dis qu’ils ont eu du courage. J’y vois cette volonté de liberté. Alors, je puise la force de créer dans mes ancêtres comme ils l’ont fait par le passé. Je ne sais pas ce que j’aurais fait s’il n’y avait pas eu Coltrane avant, Charlie Parker et d’autres : tout cela donne de la force. De cette façon, j’espère pouvoir inspirer la prochaine génération. C’est comme passer un témoin. Pour moi, la musique n’est pas faite juste pour se divertir. Je me souviens avoir été en 1977 en Côte d’Ivoire au Festac, il y avait plusieurs artistes de tribus différentes jouant avec des instruments tout aussi différents. Mais lorsqu’ils se sont mis à jouer ensemble, ils parlaient le même langage. J’ai trouvé cela extrêmement brillant. Je me souviens y avoir retrouvé des éléments de Charlie Parker, de James Brown, j’y ai reconnu plein de choses et j’ai fait le lien.

///Article N° : 1820

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