Youssef Nabil : « Je voulais que les gens voient mes photographies comme des peintures »

Entretien de Marian Nur Goni avec Youssef Nabil,

Juin 2009

Photographe égyptien dont l’exposition « I won’t let you die » a été présentée au printemps 2009 à la Villa Medicis à Rome, Youssef Nabil crée un univers original empreint d’un romantisme d’autrefois où la forme et le contenu s’imbriquent pour nous parler de mémoire, d’oubli, de mort, de tentatives de conserver des visages et des instants de vie. Grand portraitiste, il a photographié de nombreux artistes et réalisé des autoportraits imprégnés de mystères dans lesquels des éléments permettent au lecteur d’inventer une histoire personnelle. Rencontre.

Quels sont vos premiers souvenirs de photographie ?
Ma première introduction à la photographie s’est faîte à travers le cinéma, les vieux films égyptiens que je regardais à la télévision… Le cinéma est très central pour les Égyptiens. Puis, en 1992, j’ai pris ma première image. J’avais l’habitude de noter tout dans une sorte de scénario : comment je voulais que mes acteurs se comportent,réagissent, regardent, etc. J’ai appelé quelques amis et nous avons suivi mon scénario, cela ressemblait aux scènes d’un film…
Vous avez travaillé avec des photographes mondialement connus tels que David Lachapelle et Mario Testino. Vous avez ensuite trouvé votre propre cheminement artistique. Qu’avez-vous gardé de ces expériences de travail avec eux ?
Cela a été deux grandes expériences pour moi… Les deux sont de grands photographes de notre temps avec des visions uniques et un style… David avait l’habitude de me dire : « Si tu regardes dans ton appareil photo et que tu y vois une image qui ressemble à celle de quelqu’un d’autre, ne la prends pas… Photographie quelque chose d’autre. » C’était sa façon de m’encourager à toujours chercher ma propre voix et mon inspiration… Mario m’encourageait aussi, en se montrant toujours confiant vis-à-vis de moi en tant qu’artiste. Il savait que j’étais sérieux à propos de mon travail dès notre première rencontre… Avec chacun d’entre eux, c’était comme être dans une famille.
« I leave again « , « I will never leave you « , « Never wanted to leave « , « Will I ever come again « … Le départ semble être l’un de vos thèmes récurrents. Et il semble aussi être lié à une sorte de souffrance. Cela peut-il être rapproché du premier départ « originel » du Caire, ou, plus pragmatiquement, est-ce un clin d’œil à la vie nomade d’un artiste contemporain reconnu ?
Il y a certainement une relation forte entre le départ d’un endroit et le fait de mourir… J’ai toujours le sentiment que je suis ici ou là pour une courte période de temps… Et puis, je partirai, je devrai m’en aller… C’est la même relation que j’ai vis-à-vis de ma vie et de l’existence… Pour moi, c’est comme arriver dans un endroit qui ne nous appartient pas, et ensuite il faut s’en détacher…
À partir de quel processus artistique un nouvel autoportrait voit-il le jour ? Est-ce l’endroit dans lequel vous êtes, son histoire, son histoire visuelle ou vos sentiments personnels qui déterminent le choix d’un nouvel autoportrait ? Concernant les contextes de ces autoportraits : dans votre autoportrait à Beverly Hills ce sont des palmiers, à Hollywood, la colline célèbre, sur la Côte d’Azur, une merveilleuse plage, à Rio de Janeiro, Copacabana… Ces choix sont-ils pour vous une façon de travailler sur les stéréotypes visuels de la culture populaire mondiale ? Quel est votre rapport aux mythes modernes ?
Ils entrent dans le cadre de façon très facile ; j’ai fait ces autoportraits dans ces villes simplement parce que j’étais là… J’ai estimé que j’avais besoin de garder ce moment… J’aime les couchers de soleil, ce sont des moments de transition aussi… Pour la plupart d’entre eux, je ne regarde pas l’objectif de l’appareil photo… J’ai fait « I Will Go To Paradise » à Hyères, mais il pourrait avoir été fait n’importe où… Vous me voyez seulement disparaître dans la mer avec le coucher du soleil… Dans « Hope To Die In My Sleep », j’étais dans un petit village à Cuba appelée Vinales… De nouveau vous me voyez seulement dormir dans le lit… Ensuite, j’aime mentionner l’endroit où j’ai eu envie de faire l’autoportrait.
De nombreux articles insistent sur la liaison entre votre travail et le cinéma (ce qui est aussi rendu manifeste par la répétition d’autoportraits réalisés devant des enseignes de cinéma) et en particulier avec le cinéma égyptien ancien.
À quel genre de sources, à côté du cinéma, vous puisez pour créer votre univers artistique ? Votre « Self Portrait in Vincennes, 2003 » m’a fait penser au tableau de John Everett Millais « Ophelia ».

C’est principalement le cinéma qui m’a inspiré… Le vieux cinéma, des affiches peintes à main, les vieilles photographies noir et blanc peintes… Je n’ai pas étudié l’art, ni la photographie, ma première image était basée sur mon amour de cinéma. Pour moi, le cinéma et la vie sont très étroitement liés et j’essaye de rester connecté aux deux dans mon travail.
Pouvez-vous dire quelques mots sur votre technique de peinture sur épreuve que vous avez appris auprès de photographes égyptiens ?
Ce choix correspond-il pour vous à une façon adéquate de relier la forme et certaines questions que vous abordez dans votre travail ?

J’ai grandi au Caire et cette technique a été très largement pratiquée là-bas jusqu’au début des années 90 : vous pouvez toujours y trouver certains studios pour vous faire tirer votre portrait en noir et blanc et ensuite vous le faire colorier manuellement, comme la photographie ancienne… J’ai aimé cela… À la maison nous avions quelques portraits familiaux faits ainsi. Aussi, dans les rues du Caire à cette époque-là, il était possible de voir des tas d’affiches de films peintes à la main… J’ai grandi en ayant tout cela sous les yeux et j’ai décidé de le garder dans mon travail. J’ai cherché les derniers coloristes et j’ai appris la technique auprès d’eux… J’ai toujours peint et dessiné, avant que je ne commence la photographie… Je voulais que les gens voient mes photographies comme des peintures.
Le désir et la sensualité, le sommeil, les rêves, la nostalgie, les souvenirs, la perte, la douceur, la beauté parfaite, le glamour… Cet univers pourrait convenir à un héros romantique, malgré son côté moderne. Cette série de concepts reflète-t-elle votre monde personnel ? En ajouteriez-vous d’autres ?
Ils représentent ma pensée, mais aussi comment je vois les gens, comment je vois la vie… J’aime mélanger les idées : la mort, la vie, les rêves, le sommeil, le moderne, la nostalgie, le sexe.
Vous travaillez aussi sur une série importante de portraits d’artistes : Naguib Mahfouz, Zaha Hadid, Louise Bourgeois, David Lynch, Ghada Amer, Gilbert & George, Omar Sharif, Sting, Rossy de Palma, Shirin Neshat… Comment faites-vous vos choix ?
Je les ai choisis parce que j’aime leur travail, leur visage, leur caractère… Chacun est devenu une sorte d’icône de notre temps… Je fais un gros plan de leur visage, parce que je veux être tout près de leur âme.

Youssef Nabil, « I Won’t Let You Die »
Du 1er avril 2009 au 24 mai 2009
Villa Medicis – Académie de France à Rome
www.michaelstevenson.com
http://www.extraspazio.it///Article N° : 8757

Les images de l'article
© Youssef Nabil, Shirin Neshat, Casablanca 2007 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, Self portrait at night in Paris - Paris 2005 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, Self portrait with broken doll - Athens 2000 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, Self portrait with the sunset - Rio de Janeiro 2005 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, Self portrait - Beverly Hills 2008 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, CINEMA, self portrait - Florence 2006 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, David Lynch - Paris 2007 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, Ghada Amer, New York 2005 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
© Youssef Nabil, Rossy de Palma - Madrid 2002 - courtesy Michael Stevenson, Cape Town et Extraspazio, Roma.
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