Black : Pourquoi Mavela et pas Loubna ?

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Black d’Adil El Arbi et Bilall Fallah sort le 11 novembre 2015 sur les écrans belges. La violence est-elle dans le film de genre une assignation du corps noir ou bien est-ce seulement dans ce genre de films ?

Une claque. C’est l’effet qu’ont eu beaucoup de gens à la sortie de la projection de BLACK, le nouveau film d’Adil El Arbi et Bilall Fallah (qui avaient réalisé le sulfureux Images en 2014) en première belge au Festival international de Film Francophone de Namur. Une œuvre saignante et osée sur les rivalités entre deux bandes issues de communautés étrangères, avec comme fond les rues mouvementées de Bruxelles où à en croire les images, la police n’est jamais bien loin pour disperser les troupes. Un genre de West Side Story, quoique dépourvu des musiques et des danses pourtant judicieusement utilisées comme distance par rapport à la gravité du récit dans le film américain. Adapté du roman éponyme de Dirk Bracke, le film, qui sort le 11 novembre sur les écrans belges, suit une adolescente congolaise à Bruxelles prise entre son amour pour un jeune marocain et le gang auquel elle appartient.
Dans ces guéguerres, les femmes (ou plutôt les filles) sont des victimes-objets. À l’image des conflits armés à Goma dans l’est de la République Démocratique du Congo, dite la capitale mondiale du viol, leur corps est utilisé comme arme de guerre. Elles sont insultées, malmenées et rabaissées dans toute altercation pourtant essentiellement masculine.
Si les auteurs ont choisi de traiter une des réalités les plus misérables d’une communauté, pourquoi tant de retenue envers l’autre ? La mise en scène du viol collectif par Notorius et ses potes sur Mavela (Martha Canga Antonio) d’une part, et sur Loubna d’autre part en constitue un exemple. Une longue scène cruelle exposant les parties de la martyre noire dans sa douleur la plus atroce place le spectateur en position de voyeur. Comment celui-ci peut-il résister ? Le corps noir féminin a toujours attiré les regards, même mis en position de répulsion. À l’époque déjà, bien que le colon considérait la femme noire plus proche de l’animal parce qu’elle était peu vêtue, il ne manquait pas de décrire ses formes avec ardeur dans ses photographies et ses écrits, contribuant ainsi à l’imaginaire érotique qui relève aujourd’hui de fantasmes occidentaux. (1)
Il en sera tout autre de l’agression sur Loubna qui ne sera que suggérée, à peine effleurée. Et au sortir de cet acte barbare, seule cette dernière semble psychologiquement perturbée : replis sur soi, moments d’absence, renfermement, jusqu’au point de susciter de l’inquiétude chez ses amis. Quant à Mavela, une fois les larmes séchées, c’est en boîte de nuit en compagnie de ses agresseurs qu’on la retrouve. L’acte odieux paraît ainsi intolérable pour l’une mais endurable pour l’autre.
Cette retenue nord-africaine s’inscrit dans l’héritage du traitement de l’image entre les deux femmes. La nudité chez les femmes était taboue chez les Occidentaux et exclue chez les Arabes alors que chez le « sauvage », il était coutume de voir la femme dénudée, de manière tout à fait noble. Aujourd’hui, la prostituée marocaine de Much Loved (Nabil Ayouch) choque alors que celle de Morbayassa, Le Serment de Koumba (Cheick Fantamady Camara, Guinée) ne choque pas. (cf. Un prix d’interprétation féminine pour Much Loved)
Pour ce qui est des rôles féminins, le traitement dans les deux communautés est dans Black tout aussi réparti. Tout d’abord une Maghrébine policière qui ne manque pas une occasion de remettre les « petits cousins » dans le droit chemin à coup de sermon. Puis, la jeune Loubna qui, même si elle traîne dans un gang, a tout de même un job (serveuse dans un café). Qu’en est-il de Mavela et autres « sœurs » ? Pas grand-chose. L’héroïne elle-même ne semble rien faire en dehors des Black Bronx. Aucune passion, aucune attache, pas de job. Ses copines de la bande se font engrosser ou tournent mal. Quant à sa mère célibataire et sans emploi, elle est incapable de gérer sa fille. Espoir d’un côté, désespoir de l’autre. Par contre, on ne manquera pas de voir les filles noires se bagarrer à coup de cheveux dans les quartiers de Matonge, comme celles de Bande de Filles de Céline Sciamma.
Même point de vue quant au développement des personnages masculins. Mis à part quelques coups de casse par-ci et vols de sac à mains par-là, la bande de Marwan fait plutôt bisounours à côté de celle de Mavela. On rigole de quatre ou cinq vannes et on éprouve même de la sympathie pour cette petite clique alors que les Black Bronx sont extrêmement violents, cruels, voire bestiaux. Ils apparaissent comme des animaux durant la scène de viol collectif.
Black (Prix Découvertes du Festival international du Film de Toronto) relève d’un style efficace issu du cinéma de genre : accélérations et scènes d’action explosives, ralentis dramatiques, scène d’amour romantique et sans fard, casting énergique de non professionnels. Chose bien rare pour un film belge, les acteurs sont pratiquement tous Noirs ou Arabes. Mais alors que cela est essentiel pour encourager la diversité dans le cinéma, pourquoi la violence doit-elle ainsi coller à la peau ? Faut-il absolument que le cinéma de genre soit aussi violent dès qu’on aborde une communauté d’origine étrangère, comme s’il s’agissait d’une qualité intrinsèque ?
La Squale, Dealer, Banlieue 13, La Cité de Dieu, Bande de Filles, Qu’Allah bénisse la France, etc. Depuis La Haine de Kassovitz jusqu’à récemment Dheepan d’Audiard, la liste est bien trop longue.

1. « La femme africaine représente en fait, tout au long de l’occupation coloniale, le fruit défendu de l’homme blanc (adultère racial et adultère martial) et véhicule parallèlement les plus gros fantasmes » (JEURISSEN, Lissia, Colonisation au masculin et mise en corps de la féminité noire : le cas de l’ancien Congo Belge », in FER-Ulg. http://www.ferulg.ulg.ac.be/)///Article N° : 13266

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