Jean-Joseph Rabearivelo – Une biographie : « la vie d’un feu follet »

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L’écrivain malgache Jean-Joseph Rabearivelo, parfois abrégé en son nom de naissance Rabe et considéré comme le « premier poète africain moderne », est installé dans l’histoire des lettres françaises et francophones des années 20 et 30, notamment grâce à la parution des deux tomes de ses œuvres complètes aux éditions du CNRS en 2010 et 2012, qui ont établi le texte définitif aussi bien de ses ouvrages en prose que de sa poésie. Claire Riffard, qui a dirigé cette première publication, devient aujourd’hui sa biographe et retrace avec vivacité le parcours chaotique et lumineux, fulgurant aussi, du poète suicidé à 34 ans.

Le récit est sérieux, documenté, rythmé, il peut se lire comme un roman, semé de points d’exclamation, trop nombreux parfois, mais qui témoignent de chaque enthousiasme et de chaque trouvaille de l’universitaire. À ce titre, on peut dire que l’on y plonge comme dans une enquête dont on veut connaître la fin une fois qu’on l’a commencée.

Les « calepins bleus », des vers glanés dans les différents recueils, les extraits de lettres, en bref tous les écrits qui sont restés de Rabearivelo, sont exploités et constituent le véritable fil conducteur d’une existence aussi romantique que romanesque. À travers ses mots, Jean-Joseph se dévoile en pleine lumière, fantasque, rêveur, orgueilleux.

Fulgurant, oui. Parce qu’il était terriblement précoce, ou plutôt terriblement pressé, et gorgé d’ambition, mais aussi parce qu’il a brûlé sa vie par tous les bouts. Buveur impénitent, éternel volage, fumeur d’opium, joueur, et pourtant père non dépourvu de tendresse et époux conscient et reconnaissant de l’amour inconditionnel de Mary, qui résiste à tous les orages, infidélités, difficultés financières et surtout la mort de leur deuxième fille, Voahangy, à l’âge de 3 ans, dont Rabe ne se remet jamais.

 Il faudra au poète ce temps de silence pour trouver la force de relater l’agonie de la fillette. (…) Les proches viennent épauler les parents : Malvoisin, Razafindrakoto, Eugène Razafitrimo. Les amis se succèdent dans la chambre funèbre pour présenter leurs condoléances. Puis en début d’après-midi, le cortège se met en marche pour conduire au tombeau fermé de portes de pierre noire le corps de la petite défunte, dans ce village d’Ambatofotsy éloigné de plusieurs heures de marche de la capitale en direction d’Ambohimanga, l’ancienne cité royale, parmi les herbes.
 Stèle
In memoriam Voahangy

À quelle étoile blanche, à quelle nébuleuse,
annonce d’une nuit pacifique et de songes,
donnerai-je ton nom, fragile voyageuse
d’une cité sans fin qui d’azur se prolonge ?
 
« Une étoile, une seule étoile. Ô funérailles »

Tout au long de sa vie, de désirs de suicide en tentatives avortées, jusqu’à la bonne, celle qui l’emporte dans le cyanure en juin 1937, expérimenté, pour plus de sûreté, sur le chat, le poète rêve du moment où il la rejoindra.

Et il n’y a malheureusement pas qu’elle. Dans une énumération terrible, p. 36, évoquant les noms de ceux qui dessinaient avec Jean-Joseph le paysage lettré de Tananarive à cette époque, le lecteur se heurte à une réalité rappelée tout au long du texte et reprise brutalement page 297 : l’espérance de vie sur la grande île ne dépasse pas trente-sept ans dans l’entre-deux-guerres. De fait, pour s’en tenir aux plus proches, Rabekoto (plus connu sous le nom de Lys-Ber), Anja-Z et bien d’autres, meurent avant l’âge de quarante ans. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la mort soit le centre de la vie quotidienne, privée et publique, comme de la littérature.

Le poète garde dans ses papiers personnels, sans date ni mention, deux feuillets portant chacun un poème, « Nofinofiko » et « Tadidinao », deux fragments intimes particulièrement bouleversants, qui peuvent être lus comme une ultime adresse à l’aimée. Nofinofiko
(…)
Mon rêve
 
Ah ! Quel rêve de toi m’envahit aujourd’hui ! Comme mon sommeil est plein de toi !
Empli de toi et de notre jeunesse passée ensemble !
Voilà maintenant presque dix ans !
Un enfant déjà grand aurait pu en être le fruit…
Et comme je regarde, j’observe et j’examine cet enfant –
Qui ne fut qu’ombre et rêve uniquement, j’en reste ébaudi, mon amour…
Mais toi…
Je me demande…
Tu te demandes…
Qui sait toutefois…
(traduction de Hanitr’Ony)

Il faut remercier Claire Riffard d’avoir procuré avec patience et persévérance cette biographie turbulente et colorée

L’existence est risque. Elle brûle. Tout bien considéré, pas étonnant non plus, qu’elle fasse naître autant d’orgueil hâtif et de soif de reconnaissance jusqu’à frôler l’arrogance. C’est la seule réponse face à la camarde. C’est pourquoi Jean-Joseph Rabearivelo n’hésite jamais à solliciter les hommes de pouvoir. C’est ainsi qu’il bâtit de solides amitiés, soit sincères, soit vues peut-être comme des instruments vers l’ascension, fondées sur des correspondances, dont de larges extraits émaillent la biographie, multiples et nourries avec des hommes de lettres, écrivains, éditeurs, critiques, dispersés aux quatre coins du monde, la France et Paris en tête. Dans le désordre, on peut citer Claude McKay, René Maran, Jean Paulhan, Valéry Larbaud, Paul Valéry, Martin du Gard, etc. Politiquement, Rabearivelo ne varie pas. Il admire Mistral et Daudet et reste jusqu’au bout fidèle à l’Action française et aux valeurs d’une droite nationaliste et volontiers raciste, Maurras (qu’il appelle « maître ») et Barrès, notamment. Littérairement, ses passions se lisent à travers son journal, mais aussi ce que l’on sait d’une bibliothèque à peu près disparue, mais qu’il a patiemment constituée jusqu’à se ruiner. Les archives familiales ont par hasard conservé une liste (reproduite p. 181) qui porte les noms, non exhaustifs, de Baudelaire, Whitman, Rimbaud, Rilke, Laforgue, Gongora ou encore Mallarmé. Par tous les moyens, il achète et fait acheminer des livres, noue tous les liens possibles avec éditeurs et directeurs de périodiques, sur place d’abord et aussi dans le monde. Il appartient évidemment à l’élite, il lance avec entrain cénacles de poésie et revues. Recommandé par McKay, il est sollicité par Nancy Cunard, pour sa Negro Anthology, qui paraît en 1934 à Londres, et ce n’est qu’un exemple.

En dépit de cette effervescence, il ne peut cependant jamais oublier l’éloignement de Paris, qui l’oblige à redoubler d’énergie pour se rendre présent et visible. On pourrait avoir l’impression qu’il passe son temps à guetter le courrier et à y répondre, tout autant d’ailleurs qu’il vit intensément par l’entremise de ses « calepins », écriture diariste et plus ou moins quotidienne, qu’il fait relier coûteusement avant d’en brûler plusieurs volumes, comme s’il voulait en effacer ses états d’âme, de la même manière qu’il fait disparaître dans les flammes quantité de lettres.

Le Tananarive des années 20 et 30, à lire la description qu’en fait Claire Riffard, tant dans ses quartiers de l’intelligentsia que dans ses lieux interlopes, fumeries d’opium et salons de plaisirs, semble la transposition malgache d’une folle épopée parisienne où Jean-Joseph Rabearivelo consumera sa vie. Il y exerce le jour toute sorte de métiers alimentaires, dont celui de dessinateur en dentelles, qui donnera un certain pittoresque à nombre de ses poèmes, d’employé de bibliothèque, là où il est dans son monde, puis de prote dans une imprimerie. Artisan du métier, qui n’hésite pas à dépenser une fortune pour acquérir telle édition précieuse d’un auteur qu’il aime, ses recueils de poésie ou ses opérettes publiés sur place sont de véritables objets de bibliophilie. Le dénuement de la famille est pourtant parfois complet, au point de lui faire courir une peine d’emprisonnement pour dettes, mais le luxe est dans les livres et dans la formule, citée par la chercheuse, que Rabe reprend d’Odilon-Jean Périer et qui résume tout : « Vivre pour mes amis, mes livres, et moi-même » (p. 181).

Il faut remercier Claire Riffard d’avoir procuré avec patience et persévérance cette biographie turbulente et colorée, composée de chapitres très découpés et qui permettent un repérage facile dans le texte et dans laquelle on s’attarde avec émotion sur les nombreuses archives et photographies qui l’illustrent, et, au terme de laquelle demeure la peinture d’un poète emporté, brouillon encore, parce qu’aussi empressé d’arriver que de partir, un écrivain qui a touché à tous les genres, un homme d’excès qui a caressé chaque peau et goûté chaque plaisir avec la même hâte fiévreuse, un homme sans doute fait pour vivre plusieurs vies mais aucune très longuement, un impatient, un diable brutal et tendre, en un mot : un feu follet.

 

 

Annie Ferret, le 30 novembre 2022,

Claire Riffard, Jean-Joseph Rabearivelo – Une biographie,
Planète libre, CNRS éditions, 2022

 

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