La « Maison de la France » et les « Indigènes de la République »

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D’un côté, il y a sur nos murs et dans les médias cette publicité :  » La France des 3 Océans « , une vision  » idéale  » de nos  » colonies actuelles  » que nous proposent Publicis et le ministère de l’Outre-mer. Et de l’autre, il y a l’appel des  » indigènes de la République « .
Deux sociétés, deux regards, deux France qui semblent ne plus se comprendre, ni se parler. Cette affiche nous interpelle au plus profond de cette fracture, avec cet enfant (blanc) qui parle à l’oiseau (l’indigène des îles) de ce potentiel d’aller dans son  » domaine « . Là-bas, dans les îles.
Une vision qui semble loin de notre rubrique habituelle – mais pas tant que cela. Car ici, le  » Noir « , l' » Exotique « , c’est l’absent omniprésent. Pas de Guadeloupéen, pas de Guyanais, pas de Martiniquais, pas de Kanaks ni de Caldoches, pas de Réunionnais, pas de Tahitiens. C’est une vision de colonies pacifiées, sans indigènes, idéales. C’est la France rêvée, la France sans indigènes, sans luttes et sans fracture, la France de ceux qui refusent d’entendre la voix des oubliés de la République. Une France qui a maintenant ses colonies ici, en métropole.
Ce n’est plus la plus grande France sur les 5 continents ou la France de 100 millions d’habitants, c’est l’Empire des 3 océans. Une vision qui s’entrechoque avec le texte des  » indigènes de la République  » qui a tant fait débat. Avec ses raccourcis, ses excès, sa violence et ses erreurs historiques, cet appel intitulé  » Nous sommes les indigènes de la République « , lancé en janvier 2005 à l’initiative de militants  » issus des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration post-coloniale  » (Le Monde du 22 février 2005, à lire in extenso sur le site www.toutesegaux.net), avait au moins un grand mérite : celui de rappeler, fut-ce sur un mode provocateur, que la  » culture coloniale  » est toujours à l’œuvre dans la France d’aujourd’hui.
L’Autre, éternel autre
Que ce genre d’images soit toujours possible, que l’autre ne soit qu’un autre, un confetti au cœur des Océans, montre combien au plus profond de l’inconscient colonial perdure un regard qui fait de l’autre un éternel autre. Cette vision édulcorée des restes de l’empire, qui ne seraient que des paradis, doublement adoucis par l’image construite sur la dialectique de l’enfant et l’oiseau (une version du Petit Prince revu et corrigé par la société post-coloniale) et par les couleurs retenues associées au dessin  » neutre « , en reste la démonstration la plus aboutie. Dans l’absolu, il n’y a rien à dénoncer dans cette image, et en même temps il y a tout à dire !
L’appel des indigènes sonne alors comme une double résonance : celui de notre incapacité collective à assumer l’héritage colonial de la République française et celui de notre incapacité à donner la parole à l’autre. Et lorsque l’indigène prend la parole, il est immédiatement associé à un ramadiste provocateur lorsqu’il est  » Arabe  » ou perçu, lorsqu’il  » Noir « , comme un disciple du nouveau  » Drumont-noir « . La société française, encore aujourd’hui, est traversée de part en part par les effets de la colonisation, d’autant plus pernicieux et puissants qu’ils sont niés.
Le passé qui ne passe pas
Ce n’est pas être en phase avec Dieudonné, nouvel antisémite des temps modernes, qui tente de survendre sa mémoire en la plaçant au-dessus d’autres, que de penser qu’il est nécessaire de déconstruire le regard qu’un siècle de colonialisme et deux siècles de traite ont bâti. Bien au contraire. Sans retour historique à la situation coloniale, en effet, on ne peut comprendre la crise de ces dernières années et la demande mémorielle actuelle.  » On ne peut comprendre, malgré les campagnes de sensibilisation, la persistance flagrante des discriminations’raciales’. Ni les ratés de la’politique d’intégration’ et ce que plusieurs enquêtes sociologiques pointent comme une inquiétante ethnicisation des rapports sociaux’- au point que nombre de jeunes des’quartiers’,’Français de naissance'(nommés significativement’d’origine immigrée’), se disent’arabes’,’ noirs’ou’indigènes « . C’est ce que nous disions, récemment, dans un texte commun avec Nicolas Bancel et François Gèze.
Pour sortir de cette infernale fracture du regard, il faut revenir sur un  » passé qui ne passe pas  » et sur les images construites depuis plus d’un siècle. Un passé colonial au cours duquel s’est construit un univers mental fondé sur la différence, et plus souvent encore sur la discrimination, entre  » eux  » – les colonisés – et  » nous  » – les colonisateurs. Un passé où tous les archétypes relatifs aux populations de l’empire appelées à devenir les immigrés de la France post-coloniale ont pénétré en profondeur la culture populaire, les textes littéraires, le cinéma, les spectacles, la publicité. Bien sûr, il ne s’agit pas de tout expliquer par le poids de cet héritage colonial. D’autres éléments contextuels expliquent et fondent ce regard sur l’autre. Mais il semble toujours fécond et omniprésent dans le regard publicitaire actuel lorsque l’on se penche sur lui, notamment lorsque l’on est stigmatisé dans sa différence, encore plus lorsque la publicité comme ici s’aventure sur une thématique traitant des Dom Tom.
Se payer une part d’exotisme chez soi
Revenir à la dialectique de cette publicité, diffusée en deux temps (affichage dans le métro, puis presse magazine, dans un esprit de  » consommer français  » pour les vacances), c’est comprendre que dans l’univers de la publicité cette déconstruction sociétale est aussi nécessaire. Le simple langage est révélateur. Lorsque l’enfant demande ce que l’oiseau a pu voir ( » Tu les as vus ? »), il ne s’agit pas d’hommes, de femmes, de cultures, mêmes pas de pays, tout juste des  » points  » sur les  » trois océans « . Réduits à être des Domiens et des Tomiens, les acteurs de cette pièce coloniale qui joue son dernier acte ne font mêmes plus partie du décor.
À un autre niveau, ces onze noms listés font penser à ces films de propagande des années 1930-40 qui avec fierté listaient sur nos écrans les colonies françaises et leurs productions, comme La France est un empire ou Français, vous avez un empire. On retrouve une sorte de fierté, de puissance pour cette France qui serait plus grande que l’on l’imagine. On maintient une notion d’emphase coloniale chez le  » spectateur « , avec un plus, celui de pouvoir se  » payer  » une dose d’exotisme chez  » lui « . La France des 3 océans, cela fleure bon la France de Lyautey, d’Henry Bordeaux ou des frères Tharaud ; cela nous rappelle une époque où l’utopie coloniale avait fait de la France un empire, un temps où les cartes géographiques de nos classes respiraient de couleur rose. Il n’y a plus de médailles pour ces  » bâtisseurs d’empire  » d’un nouveau genre. Tout juste un repos du guerrier bien mérité dans les derniers  » paradis coloniaux  » de la France. Des  » îles-à-rêves  » où le métropolitain peut fuir, loin des indigènes de la métropole qui revendique une mémoire commune !
 » Fuir aux colonies pour fuir les indigènes « , quel beau slogan ! Quel renversement.

///Article N° : 3743

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