21 cordes cuivrées au jazz

Djaliya, troisième opus d’une divine alliance trompette-kora entre Ablaye Cissoko et Volker Goetze, est dans les bacs ce mercredi. S’ensuit une tournée de concerts dont un passage à Paris le 14 novembre au Zèbre de Belleville. Lorsque les festivals se plaisent souvent à faire jammer artistes de « musique du monde » et musiciens de jazz d’Occident l’espace de quelques répétitions, ces deux artistes là sont des amis qui donnent tout le temps à leurs instruments pour se comprendre autour du fleuve Sénégal.

Trois albums en six ans, et chaque fois un univers si doux et serein, comme une toile tissée dans l’intimité d’un cuivre, de 21 cordes et d’une voix. Il y a le jeu de kora et le chant d’Ablaye Cissoko, le griot de Saint-Louis du Sénégal. Le port noble, un homme qui impose le respect, ses mots sont souvent tournés vers les anciens. Il chante parfois mais laisse aussi souvent sa kora parler. A ses côtés, il y a Volker et sa trompette, l’homme du nord à l’air malicieux, le rire au coin des lèvres, chemise toute en couleurs. Deux artistes qui, à la quarantaine aujourd’hui, parlent toujours avec humilité du bonheur de jouer ensemble.
Une trompette mandingue
Depuis leur rencontre en 2001 à Saint-Louis, l’amitié a bien grandi entre ces deux hommes dont les instruments semblent toujours avoir des choses importantes à se dire. Deux instruments qui viennent de mondes lointains à première vue. Et pourtant, c’est au son des trompettes qu’Ablaye Cissoko a grandi dans une caserne, son père chef d’orchestre de la gendarmerie. Plus tard, au festival de jazz de Saint-Louis, il gratte les cordes de sa kora auprès des cuivres de musiciens d’influences diverses. Longtemps, alors qu’il composait ses chansons les pieds dans l’eau du fleuve Sénégal, la kora sur ses genoux, il avait rêvé ce jour où il monterait sur la scène de ce grand festival. En 2001, le voilà invité aux côtés de jeunes jazzmen d’Europe et d’ailleurs, dont Volker. Ce trompettiste allemand, installé à New-York, entend Ablaye chanter dans les loges et il se dit alors qu’ils devraient travailler ensemble, un jour.
Après plusieurs voyages ils se retrouvent enfin au Sénégal et inventent alors les premières couleurs de leur univers avec l’album Sira , salué par les critiques. Au contraire d’une tendance fusion où l’on invite des musiciens traditionnels et des artistes européens à jammer ensemble pour en attendre des étincelles, Volker passe plusieurs semaines aux côtés de son ami griot et sa famille à Saint-Louis. Fasciné par les formes artistiques orales, et le jazz en est bien une, le trompettiste s’imprègne de la culture musicale mandingue. Entre les enregistrements, il prend sa caméra pour mettre en images le quotidien d’Ablaye à travers un documentaire (1) qu’il façonne « comme une porte vers cette culture qui n’est pas connue en Europe et aux Etats-Unis » . Volker écoute avec un profond respect les répertoires traditionnels d’Afrique de l’Ouest, dont la sensibilité lui semble si précieuse : « Dans ces musiques, il y a une manière très naturelle de toucher les gens. Un homme peut prendre sa flute et nous faire pleurer. Cette force-là manque souvent dans la musique contemporaine, de tradition académique » . Jouer avec un instrument traditionnel sans connaitre la tradition elle-même lui semble être un non-sens. Il s’attèle alors à transcrire le jeu d’une flûte peul, étudiant avec la plus grande précision ses boucles d’improvisation, ses connections entre mélodie et rythmique. Au fil du temps, il ajuste son jeu à cet univers musical mandingue et laisse sa trompette s’accorder avec plus d’amplitude sur les cordes de la kora. La sourdine est moins présente, elle qui servait un son plus doux au début de leurs introspections musicales.

Chanter aux consciences
De Sira (2008) à Djaliya en passant par Amanké Dionti (2012), la voix d’Ablaye s’élève plus souvent avec la trompette de Volker et les percussions de François Verly. Ablaye chante plus. Est-ce parce justement, Djaliya est un hommage aux griots, ces maitres de la parole qui ont traversé le temps en transmettant des histoires et des mémoires par leur voix seule ? Dans la continuité de son dernier album solo Mes racines », Ablaye se tourne ainsi vers ces ancêtres griots. « Finalement, tout ce dont je parle est lié à mes racines » avoue-t-il. En Afrique de l’Ouest, lorsque l’écrit ne permettait pas à l’information de circuler, le griot était « l’oreille du roi et la voix du peuple », une mémoire vivante en somme. Il annonçait les naissances, les décès, les évènements qui rythment toute une vie. « Traditionnellement, lorsqu’on naissait griot, on le restait et on devait transmettre, comme l’ont toujours fait nos ancêtres » . Cette réalité pourtant a évolué en écho aux changements de la société. Etre griot et en faire une carrière d’artiste, hors des frontières de son pays, n’est plus une contradiction. Le griottisme est devenu plus qu’une position sociale héritée, aujourd’hui ce peut être un métier. Mais, parce que beaucoup de griots ne parviennent pas à en vivre, ils n’enseignent pas leur talent à leurs enfants, pour qui ils prêtent d’autres ambitions de réussite sociale. « Pour moi ce n’est pas le cas, non seulement mes enfants ont envie de jouer, mais les amis qui les entourent veulent apprendre la musique » explique le koriste. Si par le passé on ne pouvait enseigner la musique sans être issu d’une lignée d’artistes, aujourd’hui le griot n’a plus le monopole de la musique. Avec un regard clairvoyant sur ces évolutions, Ablaye ne sous-estime pas moins le poids de sa responsabilité, se devant de transmettre une mémoire et une noble pratique parce que « gardien et dépositaire » d’un instrument, à ses enfants et à tous ceux qui lui prête une oreille.
Si le chant délicat d’Ablaye et l’écho de velours du cuivre s’écoutent comme une prière envoutante, qu’on ne s’y trompe pas, les mots du griot, toujours, sont engagés. La chanson Amanké Dionti interpellait sur le sort des jeunes villageoises qui, cherchant du travail dans les grandes villes sénégalaises, subissent l’exploitation. Dans son album solo « Mes racines » il dénonce le massacre du camp de Thiaroye en 1944. L’album Djaliya, à travers Politiki s’adresse aux politiciens qui s’habillent de faux semblants et sèment des paroles dans le vent. Le titre Gal Bi résonne face à l’exil de ces jeunes qui s’échouent vers l’Europe : « Les pirogues qui prennent la mer bondées de migrants sont un aller-simple vers nulle part » . A l’image de son instrument dont la légende veut qu’elle apporte la paix dans le cœur des hommes, le chant d’Ablaye s’adresse aux consciences. « Quand on est né chanteur, que l’on a choisi ce métier ou plutôt que ce métier nous a choisi, on doit faire en sorte que ceux qui nous écoutent puissent partir avec la bonne parole. Cet album est une façon de rendre hommage aux grands conteurs, mais aussi d’interpeller les paroliers actuels sur le pouvoir des mots. Et je ne pense pas seulement aux griots mais aussi aux journalistes et aux politiciens » .
« J’espère toujours avoir la force et l’inspiration pour sortir un disque dès que j’ai quelque chose à dire » souhaite Ablaye. Chaque fois que des messages lui viennent, les deux artistes se retrouvent. Ils répètent peu, s’assoient avec leurs instruments, dans l’intimité d’un studio ou d’une Eglise. Ils ouvrent alors les micros et les voilà enfin chez eux, à l’écoute de leurs instruments, créant à force d’intuitions. Et pour ce projet d’automne, François Verly les a suivis dans ce jeu spontané, du rythme sensible de ses percussions.

(1) « Griot » par Volker Goetze -http://www.volkergoetze.com/Volker_Goetze/Film.html///Article N° : 12487

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