Salia Sanou : « La danse c’est aussi de l’industrie culturelle »

12e édition de Dialogues de corps

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Jusqu’au 22 décembre, se tient à Ouagadougou la 12e édition des Rencontres chorégraphiques de Ouagadougou, Dialogues de corps, fondées par Seydou Boro et Salia Sanou. Ce dernier, danseur et chorégraphe, décrit à Africultures, les grandes lignes de cette nouvelle édition. 

“Danser pour résister
Danser pour exister
Danser par passion
Danser pour le futur
Danser la vie »

Vous avez choisi pour thématique cette année “Territoires et imaginaires”, après “Danse et territoire” en 2014. Dans quelle mesure est ce une continuité ?   Pourquoi et comment avoir décidé de cette thématique ? L’une de vos tables rondes s’intitule d’ailleurs “création contemporaine et migration”.

C’est dans la continuité des précédentes éditions et de nos travaux de recherche et de mobilisations de terrain, d’ancrage sur nos territoires. Il y a toujours une réflexion sur : qu’est ce que porter un engagement artistique sur un territoire ? L’enjeu pour nous est de s’interroger sur ce qu’on offre à notre jeunesse aujourd’hui en Afrique, dans une période où le désespoir prend parfois le pas sur tout le reste. Que peut-on apporter à cette jeunesse pour lui permettre de rêver, de rêver ici, sans penser qu’il faut toujours aller ailleurs au péril de sa vie. Comment rêver chez soi ? Nous, nous sommes des artistes, chorégraphes et danseurs, nous avons notre corps pour exprimer la douleur, la détresse, la violence, mais aussi pour exprimer la poésie, dire que nous pouvons malgré tout rester debout, vivre ensemble et bâtir un destin commun.

Cette thématique des migrations et territoires traverse par ailleurs vos créations, que ce soit Au delà des frontières, “Multiples”, ou “Du désir d’horizons”. Comment cela s’est il imposé dans votre travail ?

Quand on est artiste et qu’on vient de cette partie du monde, on ne peut pas ne pas être happé par ce qu’on traverse comme difficultés, replis, violences. L’Afrique renferme beaucoup de contradictions, de problèmes, tout en étant un espace où l’on peut rêver. Dans ma quête d’identité culturelle, les questions sociétales me traversent. Et le fait d’aller travailler avec des réfugiés va dans ce sens. Se rendre auprès de celles et ceux qui ont fui la guerre, qui se sont déplacés massivement, ont traversé des frontières, aller dialoguer avec ces populations est pour moi important. C’est pour moi aussi le rôle de l’art que d’aller dans ces lieux pour créer de l’espoir. La question des territoires et frontières est toujours présente dans ma démarche chorégraphique.

Comment s’exprime, en danses, dans la programmation de cette année, cet enjeu d’actualité qui vient interroger les migrations, les dialogues des imaginaires, les constructions de l’identité, de l’altérité ?

En fonction de la thématique nous avons dessiné une programmation avec des artistes imprégnés de ces situations ; notamment Ahmed Taïgué qui vient du Tchad et a beaucoup travaillé ces 10 dernières années dans les camps de réfugiés. Il présente une chorégraphie intitulée Waignedeh (Demain). Mamane Sani Moussa, qui vient du Niger, travaille lui aussi auprès de populations réfugiées. Nous accueillons aussi, pour la première fois cette année 15 réfugiés, venus des frontières avec le Mali, le Niger, le Nigéria.

Combien d’artistes, de compagnie, présents cette année ?

Nous accueillons 32 spectacles, sur une semaine de festival avec plus de 80 artistes d’Afrique, d’Europe et d’Amérique du Nord. Et nous avons un public, fidèle. Pour la dernière édition de Danse, l’Afrique danse, nous avons accueilli au moins 35 000 personnes, nous visons la même chose. Et ce dans plusieurs espaces de la ville. Puisque nous avons aussi, au programme, des déambulations prévues dans l’espace public : l’art doit aller dans les quartiers.

Cette année vous inaugurez dans Dialogues de corps, un marché des arts chorégraphiques.

C’est une nouvelle dimension. Nous avons constaté que partout il y a des marchés des arts chorégraphiques : en Europe, en Amérique du nord, en Amérique latine… Donc cette année nous allons tenter de créer cette espace où les artistes et les compagnies qui ne sont pas programmés, qui ont un projet, pourront rencontrer des artistes, des producteurs, des programmateurs etc. La danse c’est de l’industrie culturelle, aussi. L’idée est vraiment d’interpeller, de sensibiliser sur comment financer les arts chorégraphiques.

Vous confiez en 2015, sur africultures,  : “Cette décennie a permis une assise de la culture chorégraphique même si beaucoup reste à construire et que le financement de la culture et de la danse n’est pas gagné d’avance”. Qu’en est il en 2018 ?

J’ai un regard assez pessimiste sur la situation en la matière. La culture, et spécifiquement les arts de la scène, sont les parents pauvres en ce domaine. Aujourd’hui, pour un festival comme Dialogues de corps, 80 % des financements viennent de l’extérieur. Ce n’est pas normal. C’est dire donc le soutien modeste et mesuré de l’Etat et des communes au Burkina Faso. Or, les pouvoirs publics doivent, à un moment, prendre le relais : le travail que nous faisons participe aussi au développement du pays.

 

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