#3 Ouaga au rythme du jazz

ZOOM : Culture burkinabè et transition

Retours sur le festival Jazz à Ouaga
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Un peuple se soulève. Un président quitte ses fonctions. Un gouvernement de transition est nommé. Et pendant ce temps-là, les opérateurs culturels continuent de s’activer. Qu’en est-il des rendez-vous phares des burkinabè ? Qu’est ce que cela change ou non pour eux ? Dans quel contexte ont-ils évolué ? Comment envisagent-ils l’avenir ? Cette semaine, cas d’école avec le festival de musique Jazz à Ouaga, qui se déroule à Ouagadougou depuis 1992.

Du 28 au 31 octobre 2014, le peuple burkinabè est sorti dans la rue pour mettre fin à la présidence de Blaise Compaoré, en poste depuis 27 ans, qui souhaitait modifier la Constitution pour être réélu en 2015. Suivant ce soulèvement populaire, de nombreuses infrastructures ont été incendiées et saccagées et des manifestations culturelles ont été, fin 2014, annulées.

Chance ou pas, le festival Jazz à Ouaga a pour habitude de se tenir dans la chaleur des mois d’avril et mai, une période qui n’a donc pas coïncidé avec l’insurrection populaire d’octobre dernier. « L’insurrection a eu lieu entre deux festivals, nous explique Daouda Pankolo, chargé de relations avec les artistes. Nous sentons nettement que les recettes ne seront pas à la hauteur de celle de l’an passé car les autorités de transition se sont mises en place depuis peu de temps ». Un constat que l’opérateur culturel burkinabè Ousmane Boundaoné, qui a dirigé le festival Jazz à Ouaga de 1996 à 1999 et participé à le sortir davantage de l’Institut Français où il avait été créé, ne met pas uniquement sur le compte de la transition : »C’est à nous de faire des propositions concrètes. Avec le renouvellement qui vient, nous espérons une autre politique, une autre vision parce que nous étions dans certaines aberrations. Il fallait aller vite même avec des projets mal ficelés. Nous étions excentrés et déconnectés« .

Un festival incontournable…

Créé en 1992, le festival de musique Jazz à Ouaga a été initié par Guy Maurette, ancien directeur de l’Institut Français de Ouagadougou (à l’époque où ce lieu s’appelait encore Centre culturel français Georges Méliès, NDLR) et ses amis jazzophiles expatriés et burkinabè. « Contrairement à aujourd’hui, le festival s’étalait sur deux mois, rapporte Daouda Pankolo qui n’a pas raté une seule édition de cet événement. Chaque week-end, un groupe se produisait« .

Principalement axé sur la présentation d’artistes internationaux par le biais de concerts à 2000FCFA la place (3,05€), Jazz à Ouaga se déroule désormais sur une semaine et propose également des master-classes et des conférences. Sa programmation s’est récemment enrichie d’un concours pour les musiciens burkinabè, Jazz Performances, initié en 2006 : « De 19h à 20h, les 4 à 5 groupes sélectionnés se produisent dans la K’Fêt de l’Institut Français devant un jury. Trois prix allant jusqu’à 500.000FCFA (762€) sont attribués pour encourager les groupes locaux« , explique Daouda Pankolo. Les critères imposés sont le jazz et « une certaine création musicale« .

Majoritairement organisé à l’Institut Français de Ouagadougou, le festival se déploie depuis trois ans sur la Place de la Nation de Ouagadougou grâce à son Village du Festival, permettant ainsi d’attirer un nouveau public qui renouvelle celui de 35-40 ans, « à 80% intellectuel et à 50% expatrié« , qui participe aux concerts organisés à l’Institut Français. Chaque soir, des concerts sont organisés sur cette place, suivis par des jam sessions où l’ensemble des musiciens invités peuvent participer. « Beaucoup de gens viennent directement au off pour écouter les musiciens burkinabè et les invités. On reste là-bas jusqu’à 2h/3h du matin. Chaque année, il y a davantage de monde« , raconte Daouda Pankolo qui se réjouit du monde que le jazz attire aujourd’hui. Son souvenir le plus fort remonte d’ailleurs à 2005, lorsque le musicien malien Ali Farka Touré et le guitariste guinéen Sékou Bembeya Diabaté s’étaient réunis à l’occasion d’une « Rencontre au Sommet » à la Maison du Peuple de Ouagadougou. « Il y avait encore plus de monde à l’extérieur que dans la salle, se souvient Daouda Pankolo, les yeux rêveurs. Il a fallu organiser un concert supplémentaire« .

Malgré le succès des clips télévisés de musiques contemporaines, le jazz a quelque peu tendance à se démocratiser : « Les groupes de Ouagadougou jouent plutôt du mandingue pour vivre, souligne Daouda Pankolo. C’est vrai que les gens écoutent du coupé-décalé mais pas mal de personnes de ma génération écoutent du jazz et du blues…« .

Dans la même logique d’ouverture musicale ont été instaurées les soirées Racines qui permettent à des groupes traditionnels, signalés pour « leur qualité musicale », de se produire à l’occasion du festival. Des projections cinématographiques complètent cette programmation.

Enfin, depuis l’an 2000, Jazz à Ouaga est programmé à Bobo-Dioulasso dans le second Institut Français du pays. Grâce à la Caravane Jazz, le festival circule également depuis 2007, après l’édition, dans différentes provinces du pays sur une remarque-podium fournie par l’opérateur téléphonique Telecel : « Les artistes demandent souvent à faire plus d’un concert, souligne Daouda Pankolo. Les maires des villes choisies sont associés et apprécient beaucoup cette initiative« .

… sans locaux identifiables

Aujourd’hui géré par dix salariés à l’année (« l’association est composée de 10 membres, tous bénévoles, qui sont salariés d’autres structures« , précise Anselme Sawadogo), l’association de loi burkinabè a tour à tour été dirigée par un français (Guy Maurette) puis par des nationaux : Smaïla Sanou, Jean-Marie Djiguemdé puis Abdoulaye Diallo, l’actuel président, qui est également gestionnaire du Centre de presse Norbert Zongo, fondateur du festival Ciné Droit Libre et gérant de la société de production burkinabè Semfilms.

Coordonné par Anselme Sawadogo, Jazz à Ouaga est soutenu par le Ministère de la Culture et du Tourisme, le Premier Ministère, la Mairie de Ouagadougou et… l’Assemblée Nationale, partie en fumée durant l’insurrection d’octobre 2014 (« On n’en parle même pas, sourit Daouda Pankolo. Et puis, est-ce que ceux qui sont là peuvent vraiment prendre des décisions ?« ), Jazz à Ouaga bénéficie également du soutien de nombreuses ambassades implantées sur le territoire burkinabè : l’Ambassade Royale des Pays-Bas (« l’un des principaux bailleurs de fonds durant des années« ), l’Ambassade de France, l’Ambassade du Grand Duché du Luxembourg, l’Ambassade des États-Unis, l’Ambassade de Chine-Taïwan, l’Ambassade Royale du Danemark ainsi que la coopération autrichienne.

D’autres institutions lui apportent également leur concours tels que Wallonie-Bruxelles International (WBI), l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), AFRICALIA-Belgique et la Société de Perception et de Distribution des Droits des Artistes-Interprètes (SPEDIDAM) française. D’autres lieux burkinabè participent au rayonnement du festival comme le Centre Culturel Américain de Ouagadougou, les Instituts Français de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso et le jardin de la musique Reemdoogo de la capitale.

Malgré ses 23 ans d’existence, Jazz à Ouaga peine sur trois sujets : la création de locaux dans lesquels l’association pourrait s’installer à l’année, la diversification de la programmation du festival et la valorisation de son riche patrimoine. « Cela a été une belle aventure et je suis heureux que cela continue même si j’ai quelques regrets quant à son contenu qui n’évolue pas trop et son organisation qui se fait en-deçà de ses capacités, témoigne Ousmane Boundaoné. C’est l’un des festivals qui aurait pu mieux se structurer, avoir un siège identifiable, son propre site, plus de visibilité et faire venir davantage de grands noms du jazz« .

Pour la question des locaux, Daouda Pankolo le reconnaît : « C’est l’un de nos sujets de discussion. Mais chaque année, il n’y a presque rien dans nos caisses« . Pour la question de la programmation, une contrainte est révélée : « Du côté de l’Ambassade de France, des groupes nous sont souvent proposés parce qu’ils bénéficient d’une tournée dans les Instituts Français en Afrique. Leur venue à Ouagadougou coïncide donc avec leur tournée. L’Ambassade de Belgique nous propose aussi des groupes qui sont entièrement pris en charge. Mais tant que nos critères de jazz et assimilés sont respectés, cela nous convient« .

Pour la question des archives, des actions ont été entamées avec la société de production Semfilms d’Abdoulaye Diallo : « Ces quatre-cinq dernières années, Semfilms a filmé et archivé les concerts du festival, atteste Daouda Pankolo. Mais les films qui témoignent des précédentes éditions ont disparu« . Cependant, plusieurs documentaires musicaux sont à créditer à Semfilms comme Ouaga Jazzy en 2005, Sur les traces du Bembeya Jazz en 2006 ou encore un film documentaire sur les 20 ans de Jazz à Ouaga en 2012.

Et après ?

Alors que la prochaine édition se tiendra du 24 avril au 2 mai 2015, autour de la thématique « Jazz et musiques du monde facteur d’intégration des peuples », l’équipe du festival ambitionne plusieurs projets.

Tout d’abord, renforcer le Réseau de festivals de jazz en Afrique initié avec les festivals de jazz de Saint-Louis (Sénégal) et Conakry (Guinée). Annulée en 2014 à une semaine du festival de Guinée (« les billets d’avion n’arrivaient pas« ), cette collaboration a pour objectif « d’organiser nos festivals au même moment afin que les artistes circulent« . Une fenêtre vers encore davantage de visibilité ? Si Jazz à Ouaga bénéficie d’un réseau en Afrique francophone, Daouda Pankolo reconnaît que le festival manque de connexions côté anglophone.

Parmi les autres projets, il y a celui de réhabiliter la Nuit Racine, poursuivre les actions en milieu scolaire Jazz School (« nous sentons un engouement. Cette année nous avons prévu quatre dates dans les lycées ouagalais, de 15h à 18h« ) et celui de monter un Jazz Orchestre du Burkina (JOB) pour le faire circuler dans les pays partenaires du festival : « Beaucoup d’artistes qui ont participé à Jazz à Ouaga ont bénéficié d’une vitrine et ont été contacté par la suite par des managers« , atteste Daouda Pankolo.

Claire Diao, à Ouagadougou///Article N° : 12876

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Les images de l'article
Toumani et Sidiki Diabaté © JAO2014
Tim Winsey © JAO2014
John Kyffys © JAO2014
Daouda Pankolo © Claire Diao
Le public de la Place de la Nation © JAO2014
Concert Place de la Nation 2014. © JAO2014
Concert Place de la Nation 2014. © JAO2014




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