31, rue de la République

De Abderrhamane Boufraïne & Vincent Migeat

Inscriptions, transmissions, héritages

C’est un beau livre, dans les deux sens : l’alternance du texte de Boufraïne et de Migeat, les photographies de ce dernier, comme un livre métis. Il nous raconte en partie nos existences d’habitants d’Île de France, dans ces confins de l’urbanisation intense et de la campagne qui recule, une histoire dont nous participons et que nous avons un peu le sentiment d’écrire, nous aussi, dans nos diversités. C’est un beau livre, également, par ce qu’il raconte. « C’est l’histoire, écrit Edgard Morin, d’un enfant de la rue de la République à Villeparisis, qui devient enfant de la République, en passant par la République de la rue ». Entre la route nationale 3 et le canal de l’Ourcq, à la frontière entre la Seine-Saint-Denis et la Seine-et-Marne, se resserre sur elle-même une petite ville dont le nom porte témoignage d’une très ancienne histoire : un peuple gaulois, les Parisii, donna son nom à la région. Balzac y passa quelque temps, à écrire. On y est à la fois dans la proximité parisienne, opaque le jour, brillante la nuit, et comme aspiré vers l’est, cette plaine qui va vers Meaux, Château-Thierry, la Marne.
Vers l’est, justement, des champs et des bois, pendant longtemps, avant que ne s’y installe un complexe industriel voué à la production de plâtre. Régulièrement, des tirs de mine secouent le sol et font vibrer les murs, au grand plaisir des enfants dans les classes. Abderrhamane Boufraïne est né en 1966, et a vécu son enfance et son adolescence dans ces lieux. Après avoir été pendant longtemps commercial dans une société, il a créé sa propre entreprise. Rien d’exceptionnel, jusque-là. De fait, rien de surprenant n’est raconté dans ce livre, seulement l’histoire d’une famille, des relations entre ses membres, entre cette famille et son environnement. Ce qui est exceptionnel, c’est bien la manière dont cette histoire est racontée, et comment une certaine idée du lien familial, de l’ancrage dans une nationalité et aux moins deux – voire trois – cultures, nous est transmis. Ce livre pourrait passer pour un rapport d’étape de ce qu’il en est de cet état que la parole commune nomme immigration, un mot qui à force d’enjeux, d’objurgations, et de diabolisations, remonte à la gorge, comme ce qui ne passe plus. Mais pas non plus seulement.
Nous ne sommes pas ici dans une littérature de l’exil et de l’arrachement, dans la construction de repères nostalgiques, ni dans l’expression d’une singularité héroïque. Il s’agit avant tout de l’inscription de soi, dans les lieux, dans les paysages, et dans les rues. Le livre s’ouvre par le récit d’une fête de mariage, un peu comme une promesse joyeuse, dans le regard ensommeillé d’un jeune garçon assis sur les genoux de son père, qui a longtemps erré dans sa voiture avant d’arriver sur le lieu de la fête. Sa femme et lui ne savent pas lire, et il n’y a pas d’enfant assez scolarisé sous la main pour les aider. Le père est né vers 1909, dans les confins de l’Algérie et du Maroc. Marié à deux reprises et deux fois veuf – preuve, s’il en faut, de la grande précarité des populations algériennes en matière de soins -, il est arrivé en 1936 en métropole, pour travailler dans les fonderies du nord. Cette condition ouvrière – faibles revenus, exploitation maximale – n’empêche pas les allers et retours avec l’Algérie, pour retrouver les enfants, retissant chaque année le lien familial. On imagine les difficultés dans les années de la guerre. Certains enfants le rejoindront dans le nord. Les pérégrinations vers les lieux de travail s’accélèrent durant les « trente glorieuses ». Remarié une troisième fois, avec une toute jeune femme, il achète dans les années 1960 un ancien restaurant, à Villeparisis. La fixation est alors décisive, et joyeuse. « Nous étions enfin chez nous, au 31 rue de la République. À l’arrière de la maison se trouvait une cour (…) Il y faisait bon veiller tous ensemble, lors des longues soirées d’été. Là, sous des cabanes bricolées, s’épanouissait une véritable ménagerie où coexistaient divers animaux : moutons, chèvres, canards, poules, chiens, pigeons et lapins. Compagnons d’infortune, ils garantissaient à toute la « tribu » lait chaud et viande fraîche à satiété tout au long de l’année ». Il y a en effet treize enfants de ce troisième lit. La confiance définie par le « chez nous » est le point saillant de cette histoire de vie.
Le livre est structuré des microbiographies de la fratrie, et des parents, comme des événements marquants. Rythmé par les très beaux portraits réalisés par Vincent Migeat, ainsi que de photographies familiales anciennes, le texte de Boufraïne décrit à la fois le fonds mémoriel, mais aussi les destins individuels, les rencontres, les retrouvailles, et d’abord l’intense affection entre les uns et les autres, malgré des différends notables, souvent cocasses, parfois tragiques. L’ensemble est perçu depuis le regard de l’enfant, puis de l’adolescent qui se regarde depuis l’âge adulte en train d’observer ses autres, si proches. On le suit parcourant les rues de sa ville, dans les jardins, dans les champs, goûtant le plaisir enfantin, mais combien grandiose, de monter dans la cabine de la moissonneuse-batteuse, dont la faux ressemble à l’aube des bateaux qui remontent le Mississipi, chapardant des cerises dans les vergers, ramassant l’herbe fraîche pour les lapins ou bien improvisant une canne à pêche au bord de l’étang. Ce sont aussi les parties de foot dans la rue, interrompues par le rare passage d’une voiture ou la promenade du curé, qui vient saluer un à un les enfants, les refuges dans l’église vide, les jours de pluie, comme les lancers de pétards dans les semaines qui entourent le quatorze juillet. C’est un paysage provincial qui se dessine avec nuances et subtilité. Mais aussi, comme ses frères et sœurs, il fait l’expérience de la différence culturelle, et sociale, que dévoile le regard de l’autre, puis le regard sur le regard de l’autre, voire sa seule anticipation : dans la maison du 31, transformée le soir en dortoir, on ne fait pas venir ses camarades de classe. Parfois, aussi, avec l’espièglerie de l’enfant qui sait l’interdit, on goûte la nourriture taboue. Ce sont ces notations qui relèvent l’ancrage dans le lieu, et l’émergence justement de cette présence au monde, aux autres et à soi, que le vocable d’intégration ne parvient plus à saisir, tant il est abîmé. Plus que culturelle et abstraite, celle-ci s’inscrit d’abord dans des paysages.
Ce n’est pas non plus un livre écrit à la gloire de l’école, comme grande émancipatrice et facilitatrice de cette intégration, justement. L’entre-deux est encore bien tenace. Voici un instituteur sévère, au nom de machine à coudre : « Cet homme me terrifiait, il avait l’art d’humilier les élèves. Un jour, en plein cours d’orthographe, il nous a demandé de sortir notre Bled. Se plaçant juste derrière moi, il s’est baissé pour me chuchoter à l’oreille d’un ton lent et sifflant : – Alors, Boufraïne, Bled, ça te dit quelque chose ? ». D’autres sont plus mesurés, parfois plus justes. Mais le résultat est là, au collège : « je frisais en permanence le crash : en conjugaison, je connaissais bien le présent et un peu l’imparfait, le futur quant à lui était aléatoire. En orthographe, toujours zéro : j’étais capable de faire trois ou quatre fautes dans un seul mot ». Il y aurait beaucoup à écrire sur cette qualification de l’enseignement de la langue écrite, à la fois enfantine, mais encore qui dit la réalité de l’enseignement, qui ne s’adresse, en tous les cas pour ces années 1970, qu’aux seuls enfants qui parlent français chez eux. La question du futur, par exemple, est lourde de conséquences. La grammaire comparée des langues a encore du chemin à faire. Parfois, dans ces établissements, il rencontre aussi certains de ces fonctionnaires rapatriés d’Algérie. Ainsi, quand il est renvoyé de cours, ce qui est fréquent, il se retrouve dans le bureau du principal, au nom lui aussi quelque peu prédestiné, qui le sermonne, avant de l’abreuver de souvenirs d’avant : « il y avait dans sa voix une émotion très perceptible. Peu à peu, il devenait extrêmement cordial. Moi, je ne connaissais même pas le pays dont il me parlait. Le savait-il seulement ? ». C’est bien l’autre, Monsieur Sultan, qui est dans l’entre-deux, et Abderrhamane qui est dans l’inscription hic et nunc. Certes, les figures d’enseignants ne sont pas toutes aussi décalées, mais Abderrhamane se retrouvera bien vite dans une de ces classes au titre révélateur, la classe préprofessionnelle de niveau, la CPPN, une de ces stigmatisations dont les administrations ont le secret.
L’identification des cultures est assurée par plusieurs faisceaux : d’abord les parents, qui sont illettrés, mais qui transmettent ce qu’ils portent en eux depuis là-bas et qui est déplacé en France, désormais : mariages, circoncisions, aïd, ramadan, pèlerinage… C’est aussi les conflits entre Bouha, le père, algérien, et Yéma, la mère, plutôt marocaine, qui se rejouent le conflit entre les deux pays en 1976 : « Mon père raconte que l’armée algérienne a réquisitionné la petite ferme d’une de ses filles au bled, une position stratégique qu’il dit, sur une colline qui domine la frontière, et Yéma lui fait part des informations qu’elle a reçues de ses frères et de sa sœur au Maroc. (…) Il y avait la version marocaine puis l’algérienne. Les deux différaient, bien entendu. Chacun se plaçait à l’extrémité de la grande table et le duel commençait ». On peut aisément imaginer que quelque chose d’autre que le conflit était aussi transmis par les parents, notamment les cultures de chaque genre. Les deux partagent néanmoins le relatif respect, mêlé d’effroi, qu’inspire tout uniforme, par exemple celui du facteur. Les temps ne sont pas éloignés de la guerre d’Algérie. Reste aussi la transmission de la Parole coranique, qui se déroule dans la confusion la plus entière : les souvenirs sont cuisants des après-midi passés avec le répétiteur, violent. La parole est assénée à fin de mémorisation, et le garçon s’en échappe aussi : « on avait le sentiment d’enfiler des perles translucides sans jamais voir le collier ». Il y a enfin tous ces autres faisceaux par quoi l’ancrage se fait, aussi : la télévision, les copains, la proximité de Paris, « la République de la rue », les bars et les troquets.
L’adolescence ouvre des perspectives nouvelles : la drogue, les vols, les virées dans les voitures volées. Avec la fin de son existence, Bouha perçoit aussi la montée indistincte du sentiment d’exclusion. Il fait construire une grande maison, là-bas, et demande aux fils de veiller à ce qu’elle soit bien terminée. Il meurt en 1981, et la mère, seule, veille sur les plus jeunes de la tribu, dont plusieurs sont dans la souffrance. Mais pour Abderrhamane, ce sont d’autres échappées qui le gagnent. L’idylle de l’enfance a fait place aux songes autres, à la bande de potes, et à une errance dont le texte montre combien elle participe d’un lâcher-tout, sans bornes, ou presque. C’est progressivement l’hécatombe parmi les camarades, mais aussi les amours, les rencontres surprenantes dans la campagne du nord de la Seine-et-Marne la nuit, ou bien les virées à Paris. Le texte pivote juste avant le récit de ces dérives, et c’est Vincent Migeat qui tient le texte témoin. En 2006 il accompagne Abderrhamane en Algérie, dans la région de Tlemcen, où est construite la maison. Il y rencontre la famille, les fils et les filles des premiers mariages de Bouha. Les portraits y sont d’une lumière exceptionnelle : sur les visages se lit la déglingue de cette Algérie qui peine à sortir de la décennie noire. Et nous sommes dans les confins de la ville et de la campagne, là encore. Abderrhamane est le passeur de cette histoire, non pas dans l’entre-deux, justement, mais toujours l’un et l’autre.
Dans la dernière partie du livre, il raconte la lente sortie de l’errance, et le rôle pacificateur accompli par celle qu’il va épouser, plus tard, et qui devient professeur des écoles. Lui-même trouve un travail, avec les beaux-parents de Nathalie. C’est une autre histoire qui commence, celle de leurs propres filles. Et c’est presque à regret que l’on quitte ce livre, dont les dernières pages appartiennent à Vincent Migeat, qui raconte comment furent prises – offertes aimerait-on nuancer – les photographies à la fois pudiques et signifiantes. Par leur justesse de ton, les deux auteurs réussissent un ouvrage lumineux, dont le moindre mérite est d’éclairer subtilement les ombres que projettent des discours sans aveu, dont les temps actuels tentent, malheureusement, de réactualiser l’ignominie.

De Abderrhamane Boufraïne & Vincent Migeat, (préface d’Edgar Morin), 31, rue de la République, Arles, Actes Sud, 2009///Article N° : 8415

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