« L’Afrique est, malgré elle, un projet poétique ».

Entretien de Tanella Boni avec Breyten Breytenbach,

Première partie : De l'Afrique du Sud à Gorée
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Breyten Breytenbach, poète, romancier et essayiste -auteur d’une cinquantaine de livres publiés Directeur exécutif de Gorée Institute depuis 1992, était l’un des invités du Festival international de poésie qui a eu lieu en mai 2008 au Venezuela. En marge du Festival, il a bien voulu nous confier ces mots concernant son parcours de militant anti-Apartheid, sa vision de l’Afrique d’aujourd’hui et sa conception de la poésie. Voici la première partie de cet entretien qui sera publié en trois parties.

On sait qui vous êtes, notamment par vos essais, romans, poèmes et par votre activisme. Pouvez-vous rappeler en quelques mots votre parcours ?
Le monde est devenu très petit. Cela est formidable qu’on puisse se rencontrer au Venezuela, nous qui sommes tous les deux d’Afrique. Et il est tout aussi formidable de rencontrer ici des gens de tous les horizons. Il y a une espèce de circuit international et une fraternité entre poètes qu’il convient d’abord de souligner. Je suis Breyten Breytenbach né en Afrique du Sud il y a longtemps, longtemps. J’ai passé ma jeunesse là-bas. Issu d’une famille afrikaner très modeste, je suis originaire de l’ancienne colonie du Cap, la région où il y a eu le plus de mélange entre populations diverses. Au départ habitaient là les Khoï, puis les colonisateurs sont arrivés sous couvert de la compagnie des Indes hollandaises et, avec eux, d’autres nationalités européennes : des Allemands, des Français, des Huguenots. Plus tard sont arrivés les Britanniques et les autres. Des autres colonies de la Hollande en extrême Orient, des esclaves ont été déportés au Cap. D’autres sont venus d’Indonésie, de la Malaisie et des côtes indiennes. Il y avait aussi des esclaves de Madagascar et d’autres régions d’Afrique ainsi que des exilés politiques issus des mouvements de résistance contre les Hollandais dans les différentes colonies. Tous ces groupes sont venus grossir le nombre de peuples très divers dans la région du Cap. De ces différentes confrontations et rencontres forcées sont nées ces populations très mélangées et métissées, typiques de la région du Cap. Je m’attarde un peu sur cet aspect des choses qui explique pourquoi l’afrikaans est une langue créole, un produit à la fois pur-sang, métissé et indigène en Afrique du Sud.
Cette langue s’est développée dans la bouche de gens qui n’étaient pas des Néerlandais, qui ne parlaient pas le hollandais, qui étaient soit des Malaisiens ou provenant d’autres régions du monde ou du pays même, par exemple Khoï. Tous les peuples en présence devaient pouvoir communiquer entre eux et avec les maîtres auxquels ils étaient tous soumis, d’une manière ou d’une autre. Il s’agit là d’un processus classique de créolisation des langues telle qu’on en rencontre dans d’autres régions du monde (la créolisation du français dans les Caraïbes ou celle de l’anglais par exemple au Nigeria). Voilà comment est apparue cette langue que l’on appelle afrikans et moi je suis né dans cette langue. Chose curieuse, l’afrikans est la seule langue qui, sur le continent, s’appelle « l’africain ».

Ce rappel historique me paraît très intéressant…
Il faut dire aussi que le sens même du mot « Afrikaner »- devenu à juste titre un mot conspué dans l’histoire moderne, à cause de la politique de l’Apartheid- renvoie à cette idée de mélange. L’Afrikaner désignait à l’origine le descendant d’Européens et de gens du pays. Voilà pourquoi certaines familles métisses ont encore pour nom « Afrikaner ». L’un de mes noms de plume c’est Jan Afrikaner, c’est-à-dire Jean l’Africain. J’ai publié plusieurs livres sous le nom de Jan Afrikaner.
J’ai donc grandi dans ce pays, fait l’université du Cap où j’ai commencé à être politiquement actif. Plus concrètement, à cette époque, le gouvernement de l’Apartheid continuait son œuvre néfaste et malsaine consistant à ségréguer tout le monde. L’université du Cap était encore, par miracle, intégrée. Mais en 1958-59, il y a eu une loi pour chasser les étudiants noirs, métis et indiens de l’université. Par solidarité avec nos camarades, nous avons protesté. J’ai eu mes premiers affrontements avec la police, avec la sécurité à la fin de l’année 59. En 1960, je prends le large et pars pour l’Europe. Je pensais pouvoir être absent pas plus de six mois. J’avais simplement envie de prendre du recul par rapport au pays. J’arrive en Europe à vingt ans, sans billet de retour, ayant voyagé en quatrième classe, sur un bateau portugais. Là, débute le périple car quelques mois après commencent les évènements de Sharpeville, le massacre de 70 personnes lors d’une manifestation pour brûler les passes que les Noirs étaient obligés de porter dans le pays. Sortent de la clandestinité les premiers représentants du Mouvement de Libération qui, auparavant, était un parti d’opposition déclaré illégal. Entre-temps ses représentants s’étaient installés ailleurs pour continuer la lutte. Bien sûr j’entre dans le sérail, pour des raisons de sympathie personnelle pour des gens de ma génération parmi lesquels il y avait des poètes. Par exemple, j’ai le même âge que Thabo Mbeki. C’est lui qui est venu me chercher à l’aéroport quand je suis allé pour la première fois à Londres au bureau de l’ANC. Et lui et moi échangions les pipes car nous en fumions tous les deux à l’époque. C’est une vieille histoire. Je milite donc…

Qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?
Des hics et des trous dans l’histoire, sur la route, si je peux employer cette métaphore. Tout au long des années soixante, je développe et continue une activité d’écrivain, toujours en afrikans, ma langue maternelle. Cela me mettait dans une situation très équivoque puisque cette langue était considérée comme celle des maîtres. Mais, pour moi, utiliser cette langue c’était très efficace puisque je travaillais, ainsi, de l’intérieur. Les Afrikaners sont, en fait, des métis clairs de peau. C’est un mythe de croire qu’il y a une pureté qui peut se définir d’une façon ou d’une autre. Les Afrikaners tenaient beaucoup à leur identité pour pouvoir justifier la répression des autres. Ils pensaient qu’ils étaient assiégés par la grande majorité du continent et par le communisme international etc. Un élément essentiel de cette identité qu’ils protégeaient c’était la langue. Transformer cette langue de l’intérieur, comme je le faisais, les rendait fous.
En 1975, je milite au sein d’une organisation affiliée à l’African National Congress (l’ANC, le mouvement de libération), je pars en mission clandestinement en Afrique du Sud, je me fais arrêter et condamner à neuf ans de prison pour activité terroriste. Je suis un terroriste officiel. Je suis labellisé, immatriculé terroriste ! À l’époque le mot « terroriste » concernait toute forme d’activité contre le gouvernement en place : manifestations non violentes, activités syndicales, publications, tout cela était considéré comme étant « terroriste »…
Je passe donc sept ans et demi en prison ; je sors à la fin de l’année 82. Je rentre en France, car ma femme est Vietnamienne et y vit avec sa famille. Et moi-même ayant été exilé en France pendant longtemps, c’est le premier pays de référence auquel je pense à ma sortie de prison. Je ne pouvais pas rester en Afrique du Sud, c’était prendre le risque d’y vivre dans des conditions impossibles : interdiction d’aller sur le campus, interdiction de publier, interdiction de communiquer avec d’autres etc. On me reprend ma nationalité. J’arrive en France comme apatride. J’obtiens à l’époque le document de voyage des Nations Unies qui a été bien utile mais aussi avec beaucoup de contraintes car même pour aller de France en Belgique il fallait un visa. À l’époque, Mitterrand était Président de la République. La France était intervenue de même que d’autres pays et des organisations comme le Pen-Club international pour demander ma libération, j’avais de bons contacts avec des membres du gouvernement français. En 1983, j’obtiens la nationalité française. Je continue d’être en contact avec les camarades d’Afrique du Sud, et avec les organisations. Je suis invité à faire partie du conseil d’administration de France Liberté, présidée par Danielle Mitterrand. Dans un tel contexte, j’ai aussi de nombreux contacts avec l’Afrique de l’Ouest. Je commence à voyager. Je me lie d’amitié avec Thomas Sankara, pour moi c’était important. Deux jours avant son assassinat j’étais encore avec lui. Là, j’ai pu voir comment en réalité nous autres Africains nous pouvons nous trahir de façon terrible. Il ne faut pas croire que le malheur nous vient de l’extérieur, nous sommes générateurs de nos propres malheurs. Nous sommes assez grands pour produire entre nous toutes les saletés meurtrières qu’il faut…

Pendant ce temps, que se passe-t-il en Afrique du Sud ?
En 1986, la situation est très grave, bloquée. On est au bord de la guerre civile en Afrique du Sud. Nous prenons la décision, avec un certain nombre d’organisations de l’intérieur, de trouver une sortie de l’impasse. Nous proposons une rencontre entre le mouvement de libération en exil et un certain nombre de Sud-Africains d’influence de différents secteurs : monde des affaires, Églises, monde de la culture, syndicalistes et hommes politiques. En mai 1987, une soixantaine de Sud-Africains de l’intérieur viennent donc rencontrer l’ANC, de manière tout à fait illégale. En effet, il était interdit à tout ressortissant possédant un passeport sud-africain de prendre contact avec des membres de l’ANC. Par ailleurs il était aussi interdit aux Blancs sud-africains de voyager en Afrique avec un passeport sud-africain. Il fallait avoir la couverture d’un homme influent. Voilà pourquoi je suis reconnaissant envers le Président Abdou Diouf, dont je salue le courage et la sagesse dans cette affaire, puisqu’il nous a donné sa caution. Cela a permis le coup d’envoi de ce processus de négociations entre les différents partis qui a abouti en 1992 au premier gouvernement représentant la majorité en Afrique du Sud. Il s’agit de ce long processus de transformation de la perception réciproque qui a pu faire s’installer un gouvernement démocratique et l’avènement de Nelson Mandela.
Au sortir de cette rencontre, nous étions en juillet 1987. Personne ne pouvait savoir que la sortie de prison de Mandela était aussi proche. On croyait que ça prendrait encore une dizaine d’années. On s’est dit qu’il nous fallait une institution, un point de repère, un point de chute où on pourrait continuer à faire ce travail d’ouverture, provoquer le dialogue, faciliter les échanges etc. C’est donc cette idée qui est à la base de la création de l’Institut de Gorée.

Je me rappelle que la première fois que nous nous sommes rencontrés c’était à Gorée, en mars 1989, lors de ce colloque de philosophie organisé par le Collège International de Philosophie et l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. J’ai, dans mes archives, quelques photos…
Voilà. De manière indirecte, j’avais participé à ce colloque où il y avait quelques Français. J’étais là effectivement. Mais l’Institut a été créé officiellement en 1992. À ce moment-là il y a un accord de siège entre l’État du Sénégal et Gorée Institute. Cela nous donne un statut quasi -diplomatique, international. Bien sûr, la situation a évolué rapidement en Afrique du Sud, donc nous ne sommes pas une organisation sud-africaine installée en Afrique de l’Ouest. Nous sommes une institution non-gouvernementale panafricaine, travaillant dans le domaine de la promotion de la démocratie, du développement et de la culture en Afrique. Si depuis 1992 nous sommes installés sur l’île de Gorée, pour nous c’est important, Gorée portant toute cette symbolique que nous connaissons. Mais il y a des raisons d’ordre pratique : j’aime beaucoup le Sénégal et Dakar. Mais cette ville est bruyante et assez superficielle de plusieurs points de vue. Il nous fallait un certain recul par rapport à la vie à Dakar qui peut être assez futile. Gorée présente tout ce dont nous avions besoin, une infrastructure suffisante pour rester en contact avec le monde mais aussi ce recul privilégié pour pouvoir accueillir les personnes qui participent à nos activités.
(à suivre)

[ Première partie : De l’Afrique du Sud à Gorée]

[ Seconde partie de l’entretien de Tanella Boni avec l’auteur Sud-Africain Breyten Breytenbach qui revient sur les objectifs du Gorée Institute dont il est le directeur exécutif depuis 1992.]///Article N° : 8414

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