« L’île Maurice racontée à mes petits enfants » sous le prisme de la tolérance

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Après plusieurs années de disette, la bande dessinée mauricienne a connu une certaine effervescence en 2008, année au cours de laquelle les auteurs locaux se sont illustrés par leurs publications.

Laval NG, l’un des bédéistes majeur de l’Ile a publié fin 2008 une biographie du poète libanais Khalil Gibran, avec Pierre Makyo, chez l’éditeur franco libanais Adonis, dans la collection Romans de toujours. L’ouvrage – qui devrait à terme être traduit en anglais et en arabe – est accompagné d’un dossier pédagogique et d’un CD comportant la lecture du texte majeur de Gibran : Le prophète. En parallèle, il a édité sur l’île, une BD, Les petits détectives, qui permet de faire une visite des principaux attraits touristiques de Port Louis, vue à travers les yeux d’une bande d’enfants à la recherche des parents de l’un d’entre eux.
Titane Laurent, dessinatrice Néo-zélandaise basée à l’Ile Maurice, sort la version française de God’s stuff sous le titre Dieu kiladi, une interprétation savoureuse, ludique et désopilante des versets de la Bible, à travers les yeux d’une petite fille malicieuse et rebelle. Enfin, Stanley Harmon a publié avec talent et sensibilité une adaptation d’une parabole de l’Évangile, pour l’église catholique : le fils perdu et retrouvé.
Mais l’ouvrage qui s’est fait le plus remarquer est L’Île Maurice racontée à mes petits enfants de Jean Claude de L’estrac et Pov. Actuellement directeur du groupe de presse La sentinelle Ltée, qui édite L’express, l’un des plus importants quotidiens du pays, de L’Estrac est ancien maire de Rose Hill (3ème ville de Maurice avec 90 000 habitants), ancien ministre et fut pressenti en septembre 2008 pour devenir président de la République.
L’origine de ce livre remonte à l’année 1999, année au cours de laquelle le bédéiste Éric Koo Sin Lin (1) fut séduit par un éditorial écrit par de L’Estrac qu’il reprit pour l’illustrer. Il en fit un beau livre pour enfants – L’histoire racontée à mon petit-fils (2). – publié par sa maison d’édition.
En 2004 (avec Mauriciens, enfants de mille races) puis en 2006 (Mauriciens, enfants de mille combats), de L’Estrac écrit les deux premiers tomes d’une trilogie retraçant l’histoire du peuplement du pays. L’histoire racontée à mon petit-fils étant épuisée, il décide d’en refaire une nouvelle version sous une autre forme afin de toucher un nouveau public.
Koo Sin Lin étant, entre-temps, parti s’installer en Australie, il choisit pour l’illustrer le malgache Pov, caricaturiste vedette de L’express – dimanche. Cet album constitue une première pour Pov (3) qui ne comptait que des recueils de caricatures (4) à son actif. Le challenge était difficile à relever, le dessin d’Éric Koo Sin Lin dans la première version étant absolument superbe.
Le contexte dans lequel avait été fait ce premier livre illustré pour la jeunesse était très particulier. En février 1999, suite à un concert où il est arrêté pour avoir fumé de la ganja sur scène, le chanteur Kaya, inventeur du Seggae, meurt en prison. Cette disparition provoqua « les premières émeutes en trente ans d’indépendance. Les affrontements entre émeutiers et policiers, puis au sein même de la population entre communautés créole et hindoue, ont réveillé le spectre d’un « communautarisme » violent, la peur de revivre des affrontements ethniques semblables à ceux qui avaient précédé l’indépendance. (5)«  Les affrontements inter – ethniques recommencèrent à nouveau trois mois plus tard lors d’un match de football qui provoqua des scènes de destruction à Port Louis dont le jet d’un cocktail Molotov dans une maison de jeu qui fit sept morts. L’ouvrage de L’Estrac (6) visait à rappeler à la jeune génération tout le chemin parcouru et la particularité de l’histoire mauricienne faite de divers apports de population.
Cette bande dessinée prolonge donc cette démarche pédagogique bien qu’elle ne soit pas le premier ouvrage historique publié pour la jeunesse. En 1978, Berthe du Pavillon publiait Petite histoire illustrée de l’Île Maurice, aujourd’hui épuisé et en 1996, Annick Sadonnet et Lallmohamed sortaient une histoire de l’Île Maurice intitulée L’aventure mauricienne : un pays est né, ouvrage médiocre distribué dans les écoles de la République, grâce à un soutien public.
S’inscrivant dans une autre veine, l’album de Pov et De L’Estrac n’est pas un ouvrage historique de plus sur Maurice. Il ne donne aucune précision de date, ne cite aucun des personnages historiques importants du pays – hormis une allusion à Bernardin de Saint Pierre – et passe sur les évènements historiques sans jamais s’y arrêter. Le lecteur non – averti n’y trouvera que peu d’éléments pour appréhender le riche passé mauricien et ses quatre siècles d’existence.
De L’Estrac ne cherche pas à apprendre l’Histoire aux jeunes mauriciens mais à faire passer un message de tolérance en se servant du passé du pays. Sans phylactère ni dialogue avec un récitatif permanent, l’album est construit sur le monologue d’un vieil homme qui marche dans la rue avec ses petits enfants et leur raconte le passé de leur pays. Les couleurs très vives, le style humoristique non – réaliste de Pov rendent sa lecture aisée. Rendant hommage à chacun des groupes présents dans l’île, l’album revient sans concession sur des périodes douloureuses du pays, celle de l’esclavage, bien sûr, qui concerne la population créole et certains Indiens, mais aussi celle de l’engagisme qui lui a succédé et qui reste une souffrance pour les Mauriciens d’origine indienne. Les auteurs rappellent également des faits souvent passés sous silence concernant l’immigration chinoise qui a aussi été une immigration sous la contrainte (révolte des taipings, des boxers…) mais aussi l’immigration européenne, essentiellement due à la pauvreté. Enfin, l’album n’évoque pas la période contemporaine. La lutte pour l’indépendance n’est pas traitée ni le « miracle économique » mauricien, les auteurs ayant pris le parti d’évoquer dans les dernières pages, les combats actuels contre la pauvreté, l’injustice sociale et les préjugés qui minent la solidarité nationale.
Cet album n’est pas une auto glorification de l’histoire de Maurice, mais plutôt une invitation à la réflexion sur les maux de la société mauricienne contemporaine. Malgré les inquiétudes qu’il soulève en filigrane, il se clôt sur un message d’espoir : « Un jour, vous verrez, on finira bien par ne plus parler de toutes ces choses qui séparent les gens. On dira : on est tous pareils, on est tous mauriciens« .
Bien accueilli par le public, l’album a connu un beau succès en librairie, les 500 premiers exemplaires se sont écoulés en huit jours et le retirage qui a suivi est également épuisé. Espérons que le message de tolérance véhiculé par L’Île Maurice racontée à mes petits enfants incitera ses jeunes lecteurs à porter un regard neuf sur la société qu’ils auront à construire.

1. Une interview d’Eric Koo Sin Lin a été publiée sur Africultures : http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=7232
2. L’histoire racontée à mon petit fils de Jean Claude De L’Estrac, illustré par Eric Koo Sin Lin, Le cri du lézard, 1999. ISBN : 99903-935-1-6
3. Son blog est sur http://povonline.wordpress.com/
4. A Maurice : Vive l’alternance, Le cahier de Pov, 2006 et De A à…Z, Le cahier de Pov, 2007. A Madagascar : Composez le 18 et En voie de développement (2004). Pov apparaît également dans un ouvrage collectif de BD africaines : Africa comics 2005-2006.
5. Emeutes et élections à Maurice, Catherine Boudet, Politique africaine, N°79, octobre 2000.
6. Les émeutes de 1999 ont inspiré un roman de Carl de Souza (Les jours Kaya, L’Olivier, 2000) et un récit – reportage sur le vif publié localement par Thierry Château (Février noir, 1999).
NB : L’auteur tient à préciser qu’il a participé au découpage de cet album. L’opinion émise dans cet article lui est donc tout à fait personnelle et n’est pas forcément partagée par tous. D’ailleurs, des journalistes mauriciens ont émis des réserves sur certains passages de l’ouvrage, en particulier celui qui concerne l’esclavage, jugé trop neutre par rapport aux responsabilités des Européens. Aux lecteurs de juger.///Article N° : 8413

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