Gorée Institute ou la nécessité d’imaginer l’Afrique autrement

Entretien de Tanella Boni avec Breyten Breytenbach,

Seconde partie de l'entretien de Tanella Boni avec l'auteur Sud-Africain Breyten Breytenbach qui revient sur les objectifs du Gorée Institute dont il est le directeur exécutif depuis 1992.
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Quels sont les programmes de Gorée Institute ?
Nous avons une approche triangulaire de nos programmes. Depuis le début, nous avons essayé de garder clairement dans notre esprit cette espèce de trépied : politique-développement – culture. Nous sommes convaincus que les processus de démocratisation, ceux du développement et ceux qui sont d’ordre culturel sont intimement liés. Les questions de société sont beaucoup plus portées de manière percutante par les créateurs, les gens de culture dans nos pays que par les politiques. Les questions d’identité, de diversité culturelle, de responsabilité civique, de la mémoire de même que la nécessité d’imaginer l’Afrique autrement, tout cela est au cœur des processus de la créativité au quotidien. Pour nous, ce n’est pas un anachronisme que de vouloir faire cheminer ensemble ces réflexions et ces activités dans ces trois domaines-là. Car nous savons là où cela se recoupe d’une manière ou d’une autre.
Pour nous il s’agit d’abord de contribuer à renforcer par tous les moyens les capacités de la société civile afin qu’elle puisse participer pleinement à toute forme d’activité la concernant (processus économique, social, de développement, mais aussi culturel). Il s’agit donc de doter les organisations et les membres de la société civile des moyens nécessaires pour pouvoir prendre leurs responsabilités en tant que citoyens. Ce qui signifie être citoyen dans un contexte plus large, et pas seulement dans son propre pays. Car lorsque nous travaillons en Afrique nous sommes obligés d’être citoyens et pas dans un seul pays.
Cela signifie donc prendre en compte non seulement le Sénégal mais aussi l’Afrique dans son ensemble ?
Cela se traduit bien sûr par des projets relativement concrets. Il s’agit de recherches, d’analyses, beaucoup d’ateliers de réflexion et par la suite des interventions et des collaborations pour renforcer les capacités. Cela se fait par des missions, la formation etc. il est vrai que, malheureusement, l’instabilité et la déchéance politiques dans laquelle nous vivons dans la région nous amènent à essayer de penser les causes des conflits, de les prévenir ; nous restons donc le plus près possible des différents secteurs de la société civile, par exemple des organisations de femmes, des ONG culturelles et autres pour leur reconstitution par la suite. C’est un peu dommage, car cela prend l’essentiel de notre énergie. En effet, on ne peut pas parler de démocratie tant qu’il y a des conflits.
Gorée Institute construit et reconstruit les capacités parce qu’il croit aux forces de changement que recèle la société civile ?
Nous en sommes convaincus, même si cela est extrêmement pénible, lent et se passe dans des conditions terribles à tout point de vue : le manque de moyens, cette espèce de lassitude qui s’est installée, la corruption, le manque de compréhension de nos autorités, le cynisme de nos gouvernants, l’arbitraire… Malgré tout cela, nous savons, par expérience, que l’on peut forger des outils qui peuvent être utilisés par d’autres. En effet, les organisations se transforment et les individus s’emparent de ces outils. Par exemple, nous avons maintenant au sein de l’Institut toute une unité qui s’occupe de la préparation et de l’accompagnement des élections surtout en Afrique de l’Ouest.
Cela se passe, je suppose, avec des financements extérieurs ?
Nous avons un financement international. Il s’agit-là d’un moyen précis, très concret, d’essayer de faire avancer la démocratie. Il reste néanmoins un débat ouvert dont les termes sont les suivants : les élections, telles qu’elles se déroulent en Afrique – en Afrique de l’Ouest particulièrement – sont-elles causes de conflits ou possibilité de sortie d’un conflit ?
Quels sont les autres volets de l’activité de l’Institut ?
Depuis le début nous avons eu des activités culturelles. Nous avons par exemple un atelier de gravure sur l’île. C’est l’une des très rares facilités qui existe sur les côtes en Afrique de l’Ouest. Nous avons publié des portes-feuilles de gravure avec des artistes comme Souleymane Keïta et d’autres. Les salles que nous utilisons pour les ateliers et les conférences sont des lieux d’exposition.
Nous avons organisé une formidable caravane de la poésie de Dakar à Tombouctou ; Il y a un film documentaire de cette expérience. En outre, Jan Kees a publié deux livres suite à cette caravane. Il y a eu beaucoup d’ateliers de création, en musique (Youssou Ndour était avec nous), littérature, cinéma, arts visuels etc. Nous sommes en train de renforcer les capacités de ce volet de nos activités car il est à la fois facile et très compliqué de travailler dans le domaine culturel. Car ce n’est pas facile, pour les puissants du monde, de comprendre l’intérêt ou l’importance de la chose culturelle.
Cependant, donner corps et sens à ces trois domaines (politique, développement, culture), ce n’est pas la même démarche. En politique, malheureusement, nous avons appris depuis trop longtemps la langue de bois. On peut susciter facilement la participation de toute une strate de gens qui ne savent plus penser puisqu’ils ont tout en bouche, ils s’expriment avec élégance, mais cela ne veut strictement rien dire. Quand j’entends un politique parler de démocratie en Afrique je sais qu’il ment. C’est pour essayer de nous faire croire, à nous, pauvres Africains, que c’est de cela qu’il s’agit et non pas de l’enrichissement des dirigeants et du pillage du pays par les puissants. On fait croire aussi au monde extérieur qu’il s’agit de démocratie puisqu’on a besoin de soutien. Il y a, à ce niveau, un travail philosophique à faire.
En quoi consistera précisément ce travail ?
Il faut s’interroger sur le sens des mots. Quel rapport y a-t-il entre les mots qui, souvent, ne sont pas d’origine africaine, et le contenu ? Quand on parle par exemple de corruption, on pense à l’économie. Mais qu’en est-il de la corruption de l’esprit, de la langue, du concept ? C’est beaucoup plus grave. On se contente de nager dans un monde convenu où nous pensons parler de la même chose. Nous utilisons une langue démagogique qui ne veut rien dire parce qu’elle ne correspond pas à la réalité. Nous ne sommes pas tenus d’être responsables pour les mots que nous utilisons, c’est une longue histoire… C’est peut-être aussi cela le sens de la poésie.
(à suivre)

///Article N° : 8418

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