L’empreinte des pas sur la terre. Mémoires nomades d’un personnage de fiction

De Breyten Breytenbach

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« N’est-ce pas cela la vie, dit-il, feuilleter le livre de soi-même et découvrir des histoires inconnues que l’on n’a encore jamais lues ? »

Ces quelques lignes tirées du Cœur-chien (1), ouvrage publié en 2005, pourraient aussi s’accorder à ces mémoires nomades d’un personnage de fiction.
Jeux de piste, souvenirs, traces (parfois même photographiques), fictions et reconstruction : l’ouvrage emprunte en effet toutes ces voies, poursuivant le travail de mémoire et d’écriture engagé par le poète ces dernières années (2).
Une autobiographie ? Certes, non ! Une construction fine, fragile, car le biographique, s’il est évidemment une des sources majeures du texte, ne se présente que sous des profils changeants, insaisissables. Tout se joue ainsi dans l’échange entre deux entités principales : Doggod, le je-narrateur, créateur créature entre Dieu et chien et « Breyten-fou-des mots », le personnage du poète mis en scène au travers des pages. Duo auquel on ne saurait oublier d’ajouter Simon Snow, personnage en devenir d’un prochain roman et dont la fonction de croque-mort n’est pas étrangère à l’interrogation lancinante sur la vieillesse et la mort qui hante le texte.
Entre ces diverses facettes, tout se passe comme dans un jeu de miroirs et un dialogue se noue, auquel le lecteur, constamment interpelé, est invité à prendre part :
« Ecrire, c’est inventer un individu qui n’existe pas, l’écrivain. Le livre sera notre lieu de rencontre et notre expérience partagée. Bien sûr, je fais le lit dans lequel tu te coucheras pour moi afin de te murmurer des histoires à l’oreille. » (3)
C’est donc à un voyage plein de charme et de détours, où la ruse tient le premier rôle (comme le rappellent d’ailleurs les citations liminaires) que nous convie l’auteur. « A la recherche de la route », magnifique premier texte, ouvre ainsi l’ouvrage comme l’étoile du berger, mais pour mieux perdre le lecteur le long de multiples pistes qui suivent, sinueuses, les méandres de l’histoire et la vie de l’auteur, entremêlant faits réels et reconstructions oniriques.
Déambulations poétiques donc, qui nous entraînent dans les multiples lieux de vie : de la terre natale Merdeland et sa ville-mère, à l’Europe, celle de l’Espagne et de la France, qui recueillent l’exilé, aux Etats-Unis ou à l’île de Gorée où l’écrivain a contribué à faire naître le Gorée Institute dont il est aujourd’hui le directeur exécutif.
Déambulations dans l’espace qui sont aussi – et surtout – une plongée dans le temps, les souvenirs et l’histoire de l’Afrique au plus brut, au plus brûlant. Car l’on ne saurait oublier l’action militante de l’auteur, sa lutte contre le régime d’apartheid, et les longues années d’emprisonnement (4) que cet engagement lui vaudra.
Chez Breyten Breytenbach peut-être que plus que chez tout autre auteur sud-africain, poétique et politique sont intimement liées, dans la charge révolutionnaire qui les constitue viscéralement.
Mais les pages, encore parfois volontiers rageuses, sonnent pourtant la fin des illusions, tout en se laissant envahir par la violence du présent qui frappe à la porte, quotidiennement, avec ses passagers clandestins, ses rapports Nord/Sud plus que jamais inégaux – et dont le 11 septembre est aussi une conséquence et une manifestation -, ses corruptions et ses lâchetés.
La densité du monde et son poids de souffrance, irradie d’ailleurs souvent les lignes, malgré la beauté saisissante des images poétiques et l’humour jamais absent. Mais l’on sent toujours, tapi dans l’ombre – et particulièrement lorsque l’expérience carcérale sous-tend le texte – comme un « cœur noir » du récit. Irracontable sans la ligne brisée, l’invention, le travail sur le mot, « seul interstice de liberté ».
Car toutes les destinations de l’auteur se constellent autour de ce centre unique, la littérature.
C’est le livre qui est le voyage, et la littérature le moyen de déterrer les os de sa vie, de les ronger, de faire apparaître – ou d’inventer – la structure qui soutient l’ensemble.
L’image du fossoyeur n’est pas si éloignée de l’ouvrage, et la présence de la mort contribue à en démultiplier la force. Comme le souligne lui-même l’auteur : « A certains moments, j’aperçois l’immensité et la fermeture absolue de la mort. C’est une dimension avec laquelle on marche, du coin de l’œil, comme un écho énorme qui se répercute et tellement plus fort que le son original. » (5)
Une présence qui donne au texte une aura toute particulière.

1. Le Cœur-chien, Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2005
2. L’empreinte des pas sur la terre s’inscrit dans un cycle (à poursuivre) que Breyten Breytenbach nomme lui-même « Le quartet du monde du milieu », et dont le premier texte est L’étranger intime, livre d’écriture (à Mme Lectrice), publié par Actes Sud en 2007 mais le présent ouvrage entretient par ailleurs des affinités assez fortes avec Le Cœur-chien (op.cit). Pour plus de précision sur « Le quartet du monde du milieu », voir Pierre Haski, Breytenbach, l’africain blanc, des prisons de l’apartheid à Gorée (rue89, juillet 2008)
3. L’empreinte des pas sur la terre, page 162.
4. Breyten Breytenbach, ayant épousé en France une eurasienne, tombait déjà dans les années 70 sous le coup de la législation interdisant et les relations sexuelles et les mariages interraciaux. Surtout, il fut en exil un artisan majeur de la lutte anti-apartheid. Fondateur de l’organisation Okhela, qui organisait les réseaux de blancs au service de l’ANC, Breyten Breytenbach fut arrêté en 1975 alors qu’il tentait de rentrer clandestinement en Afrique du Sud et passa 7 ans en prison, dont il sortira en 1982.
5. L’empreinte des pas sur la terre, page 404.
L’empreinte des pas sur la terre. Mémoires nomades d’un personnage de fiction, de Breyten Breytenbach, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guiloineau. Actes Sud, collection « Lettres africaines », 2008. 427 pages, 25 €///Article N° : 8027

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