Filles de Mexico

De Sami Tchak

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En ouvrant Filles de Mexico, on ne peut s’empêcher de songer aux très célèbres paroles de Luis Mariano que l’auteur rappelle avec un malin plaisir au détour d’un chapitre, comme un clin d’œil suranné à l’identité cette ville contrastée : « Mexico, Mexico… / Tes femmes sont ardentes / Et tu seras toujours / Le Paradis des cœurs / Et de l’Amour. » (p. 83). Le titre de Sami Tchak convoque d’un seul trait tous les clichés que nous pourrions avoir sur la ville pour mieux les déconstruire à chaque nouvelle page, à travers notamment des intertitres qui rappellent l’univers plus noir d’un Mongo Béti ou d’un Bernard Dadié (1). Cette intertextualité vient aussi tisser des fils entre deux continents que les inégalités sociales et raciales peuvent rapprocher, l’Afrique et l’Amérique du sud.
Par ailleurs, si les femmes d’Amérique du Sud sont ardentes et sensuelles, sous la plume de notre écrivain, elles n’en sont pas moins la sève vitale qui donne corps et âme à cette ville tentaculaire, à la fois réelle et fantasmée. Sami Tchak reprend ici ses thèmes de prédilection, sur une tonalité plus intimiste où le récit de voyage côtoie étroitement la fiction : une écriture du corps et de la chair où s’alternent constamment jouissance et survie, baroque et carnavalisation, un récit qui place les femmes au centre. Djibril Nawo, universitaire togolais parti à Mexico pour faire quelques conférences sur la prostitution, apparaît à la fois comme un double de l’auteur et un personnage romanesque faisant partie intégrale du récit. Il se laisse surprendre par les gens qu’il rencontre en arpentant les quartiers riches ou malfamés de Mexico, puis de Bogota. « Tepito était un peu à l’image de Mexico, la ville au-dessus des formules définitives et des études exhaustives. Se laisser pénétrer autant qu’on pouvait le supporter par ce monstre à l’énorme queue. Se laisser inonder par la semence de ce monstre ondulant. Ici, comment supposer que la mort venait faire assez souvent son petit cinéma, dans un endroit comme ça où on trouve la vie à foison ? » (p. 53) Il voyage en réalité pour mieux se perdre (p. 51).
Ainsi, le dernier « Roman-vérité » (p. 45) de Sami Tchak est l’occasion de brosser des « vies minuscules aux grandes souffrances » (p. 41), projet littéraire qui traverse d’ailleurs toute son œuvre (2) et qui pose la question de la véracité : comment donner du sens à un monde dont on ne fait pas partie ? Comment dire un espace qui nous est étranger, tout en essayant de rester « fidèle » aux gens rencontrés ? Comme l’avoue le narrateur, « Ici, ma littérature se heurte à mes propres limites, je n’ai pas de mots suffisamment élastiques pour avaler cette réalité qui me rejette à ses marges comme un déchet sur la plage d’un océan en furie. » (p. 53) Sami Tchak opte donc pour une série de portraits sincères et fascinants qui permettent de dire en filigrane les fêlures d’une société clivée qui n’a pas vraiment digéré son passé colonial et les inégalités flagrantes d’un pays où « (l)a beauté est blanche » (p. 12) : l’histoire de Melinda qui a « choisi d’être pute » (p. 14) alors qu’elle est fille de notable, celle de Deliz Gamboa qui l’emmènera jusqu’en Colombie, celle de Nelo Vives, « poète et militant politique noir » (p. 117) qui disserte sur le traumatisme de la colonisation et de l’esclavage et les impossibilités du métissage, celle de Fanny, la domestique noire de Deliz qui raconte la douleur de sa couleur de peau (3), ou encore celle d’Antonio et d’Ernesto (4), enfants des rues de Tepito qui évoquent Le Paradis des chiots : « Je mesurais à l’aspect des canines de la meute toute la violence qui habitait ces corps en apparence fragiles (…). Vermine urbaine, délices des bourlingueurs, cibles des rapaces, corps souples pour hédonistes friands des proies des marges. » (p. 57)… Dans ce monde de contrastes, Djibril Nawo ne passe pas inaperçu : la couleur de sa peau suscite fascination et désir chez certains, mépris et violence chez d’autres, mais surtout une solitude extrême chez le narrateur, « Fatigué de constater comme la peau, si légère, est toujours si lourde de conséquences pour beaucoup de vivants. » (p. 86) Sami Tchak nous entraîne ici encore plus loin dans sa peinture de l’âme humaine, où le fantasme vient souvent l’emporter sur une réalité crue mais jamais larmoyante.

1. Ville Cruelle (Paris, Présence africaine, 1955) fait allusion au titre éponyme de Mongo Béti, tandis que La Ville où nulle ne meurt (Paris, Présence africaine, 1969) rappelle un roman de Bernard Dadié.
2. Dès son premier roman, Place des fêtes, Sami Tchak parle de « vies sans horizon » (10).
3. Elle confie au narrateur : « Le seul avantage d’être nègre en Colombie, c’est d’avoir la chance d’envisager la mort comme une sorte de prison… » (97)
4. « C’est le fils de Linda, sa mère est une pute (…). Je sus que cette petite voix allait m’habiter pendant longtemps, qu’elle ferait désormais partie de mon univers, la voix d’Ernesto. » (61) Sami Tchak a fait d’Ernesto un des personnages principaux de son roman précédent, Le Paradis des Chiots.
Filles de Mexico, de Sami Tchak, éd. Gallimard, Coll. « Le Mercure de France », 2008///Article N° : 8028

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