Le Continent du tout ou presque rien : nouveau roman inclassable de Sami Tchak

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Depuis La couleur de l’écrivain, depuis surtout le diptyque Ainsi parlait mon père et Les Fables du moineau, on entend parler de Sami Tchak, qui a publié son premier roman en France en 2001 (Place des fêtes), comme d’un écrivain inclassable. On pourrait répondre avec un peu de provocation que c’est bien le minimum d’être « inclassable », quand on est écrivain. Le Continent du tout et du presque rien n’échappera pas à ce constat, récit d’une double initiation, celle de Maurice Boyer, jeune ethnologue qui revient sur ses années de formation et son immersion dans un village tem du centre du Togo à la recherche d’un continent tout entier « inventé » par l’occident : l’Afrique, et celle, en creux, d’un narrateur parvenu à la fin de sa vie, en quête désormais de son propre continent intérieur. Roman de formation, roman-monde donc, où l’on ne trouve – narrateur comme lecteur – que soi-même, mais surtout et avant tout, un très grand roman.

L’Afrique au ventre

L’Afrique, il croit la connaître, mais il l’a au ventre comme un fantasme mal digéré et non exempt d’un peu de misérabilisme et de condescendance.

C’est dans le village de Tedi que Maurice Boyer pose ses valises la première fois qu’il met le pied sur le continent africain et c’est là qu’il entame thèse et initiation personnelle. Il est jeune. Il a des rêves de reconnaissance plein la tête et l’espoir de marquer l’histoire de sa discipline, l’ethnologie, mais le récit qui s’ouvre dès les premières pages est celui d’un homme dont le parcours est déjà très largement derrière lui. Or l’Afrique, il en est revenu depuis longtemps et à tous les sens du terme, il est désormais un vieil homme (ou qui se sent tel, ce qui est pire), qui a peur de la maladie et de la mort et sa carrière d’universitaire est passée, surpassée même par celle de sa plus brillante étudiante, qui est aussi sa maîtresse. Que lui reste-t-il donc? Et bien, elle, justement, Safiatou la Malienne. De son mariage bien des années auparavant avec Aurélie La Châtaigne, on le sent plutôt satisfait, il s’y trouve en tout cas suffisamment libre pour ne pas avoir besoin de cacher sa liaison, mais c’est une union qui, en dépit de sa complicité physique (autrefois), intellectuelle (toujours), de la vie commune construite en duo, n’est plus si passionnée que ça. Maurice s’abandonne alors de plus en plus dans les bras de Safi, sa part d’Afrique au féminin, vision réductrice à le dire ainsi, mais Maurice n’échappe pas à quelques clichés et quelques poncifs. On sent que le narrateur se moque gentiment de ce héros un peu faible, un peu en retrait, un peu trop occidental, quand il utilise lui-même dès le début cette image, considérant que sa part d’Afrique « au masculin », la figure à l’origine de l’idée de sa thèse, c’est Safiou Wouro-Mola, le meilleur ami devenu meilleur ennemi, plus que rival, celui qui renverse toutes ses prises de position et qui le place face à des contradictions qu’il refuse de voir. L’Afrique, il croit la connaître, mais il l’a au ventre comme un fantasme mal digéré et non exempt d’un peu de misérabilisme et de condescendance. Il faut observer le « héros » de Sami Tchak à deux fois, et même peut-être un peu plus, pour déchiffrer l’ironie de l’auteur et mieux comprendre la manière dont les deux parties s’imbriquent. À ceux qui seraient tentés d’y lire deux livres distincts, on pourrait répondre que le personnage et la vie de Maurice ne sont pas l’illustration d’une théorie, si Maurice met en lumière quelque chose, c’est plutôt l’ignorance et la relativité de tout savoir, qui est d’abord et avant tout une construction hégémonique de ceux qui s’en emparent et font métier de le transmettre.

Le rouleau compresseur du temps

Un lecteur averti de l’œuvre de Sami Tchak reconnaîtra là un des thèmes récurrents et obsessionnels qui parcourent inlassablement ses livres, fiction comme essai, des plus apparemment personnels aux textes les plus distanciés.

Le personnage de Maurice n’est pas seulement un personnage ambigu, parvenu à un chemin avancé de la vie, il est harcelé par les angoisses de l’existence et obsédé par la mort. Laisser une trace dans la pensée, dans la grande aventure scientifique de l’humanité, œuvre qu’il sait qu’il n’a pas pu accomplir, est une idée fixe aussi à cause de cet impératif-là, celui de se continuer, d’une façon ou d’une autre, de se survivre et de faire mémoire, ce qui suppose de prendre en considération la postérité. Gageure par définition, puisque, même si on y parvenait, on ne serait précisément plus là pour le voir, projet qui se mord la queue et qui est voué par essence à l’échec. Pour cela, cependant, il n’hésite pas à s’approprier l’œuvre de Safi, l’ancienne étudiante devenue la compagne de ses derniers jours, « soleil de [s]on crépuscule », mais aussi la seule source possible de reconnaissance, c’est pourquoi, sans vergogne, Maurice va jusqu’à publier un ultime ouvrage (l’œuvre culte dont il rêve ?), Afrique fermentée, empruntant le concept de Safi sur « l’empoubellement », déployé dans un livre au titre exactement similaire à un article près, l’Afrique fermentée, Safi qui est déjà reconnue et célèbre avec un seul livre, Safi qui défend longuement ses vues lors d’une rencontre à Montreuil, où Maurice l’accompagne et où se déploie toute la complexité d’un regard aussi salvateur que clivant sur l’état d’une société et la verticalité intrinsèque des rapports qui la sous-tendent. Bien sûr, elle va beaucoup plus loin et elle est la seule des deux capable des nuances d’une vraie finesse intellectuelle. Elle seule peut oser affirmer à une salle venue l’écouter « qu’un pays fondé sur des bases racialistes fonctionn[e]logiquement avec une vision du monde où les hiérarchies renvo[ient]à la couleur de peau :

La France est un pays de Blancs, insista-t-elle, donc un pays où les Blancs, d’où qu’ils viennent, Italie, Espagne, Portugal, Pologne, Hongrie, Russie, Grèce…, qu’ils soient caucasiens ou juifs, finissent par appartenir à la Souche, pas seulement parce que leur intégration est favorisée au bout d’un moment par ce que j’appellerais une proximité civilisationnelle séculaire mais surtout parce qu’ils sont blancs, avec des patronymes francisés ou non. (p. 243),

tout en appelant ces jeunes gens issus de l’immigration subsaharienne, maliens d’origine comme elle pour la plupart, mais nés en France, à se mettre debout sans nier les rapports d’inégalité, les modèles plaqués, les valeurs nullement partagées d’une République qui ne leur a guère permis de trouver leur place, ni les dispenser pour autant de se prendre en mains, leur refusant la facilité de l’inertie et de l’acceptation de la défaite :

Croyez-moi, vous ne serez de véritables Françaises et Français que si vous n’oubliez pas d’où vient votre sang. Vous êtes d’ici, ce pays est le vôtre, vous n’avez pas à le mériter, mais à vous en montrer dignes. Ce pays est le vôtre, vous le portez en vous avec fierté, mais vos origines, du moins celles de vos parents, constituent une richesse pour vous-mêmes et pour votre pays, la France. (p. 240)

Ce combat, on doute que Maurice, qui fait profil bas et se conduit comme un vaincu, voire un valet au service de Safiatou lors de cette conférence, puisse le comprendre et même le penser. Élève moins doué que celle qui est devenue par inversion des rôles son professeur, il imite mal et surtout fait ce qu’il peut pour mériter sa jeunesse et son intelligence. À ses côtés, il se revivifie et tente d’apprivoiser sa peur de la mort :

Enfin, ce jour-là, dans ce jardin où beaucoup de personnes étaient venues écouter Safi, moi, en la regardant, Safi, si belle dans sa robe de basin bleu, avec ses jolis colliers, j’avais compris, alors que cela était maintenant moins possible, que je devais vivre avec elle pour être en intime harmonie avec moi-même. (p. 268)

Un lecteur averti de l’œuvre de Sami Tchak reconnaîtra là un des thèmes récurrents et obsessionnels qui parcourent inlassablement ses livres, fiction comme essai, des plus apparemment personnels aux textes les plus distanciés.

L’invention de l’occident

La singularité de ce roman fascinant, de ce Continent du tout et du presque rien, est qu’il ne se contente pas de déployer, sur un plan épistémique, toute l’histoire de la pensée africaniste, partant bien évidemment de la figure tutélaire de Georges Balandier, point focal du texte, puisque les échanges que Maurice entretient avec lui entremêlent ses propos véritables à d’autres, que lui prête l’auteur dans la continuité de ce que furent ses essais, aboutissant au chef-d’œuvre de Valentin-Yves Mudimbe, l’Invention de l’Afrique, ouvrage essentiel et depuis longtemps considéré comme un classique dans le monde anglo-saxon qui vient à peine d’être traduit en français (mai 2021), en passant par les multiples références littéraires, philosophiques, anthropologiques et ethnologiques qui nourrissent abondamment la réflexion personnelle et l’écriture de Sami Tchak. Encore une fois, c’est en cela que les deux parties font corps et chair ensemble, la fiction s’enrichit de la pensée sans jamais en faire trop, sans aridité, sans rupture, au contraire, dans une merveilleuse connivence. Se fait jour alors, tout doucement, comme une image d’abord floue à l’arrière-plan et qui se précise au fur et à mesure, un autre « continent » qui s’invente : l’occident. Sami Tchak pose sur lui un regard dépassionné, le plus objectif possible, cet occident dominateur et qui écrase le reste du monde en toute quiétude, qu’est-il finalement ? Serait-il incarné par le genre d’universitaires, tel Maurice, pas toujours si profonds, parfois verbeux et superficiels, animés également d’intentions nobles, de convictions fortes, d’idéaux préservés avec bonne foi sous une épaisse couche d’illusions ou de refus de voir ?

En définissant l’occident, Le Continent du tout et du presque rien pose une question essentielle et vient remettre en cause une force qui s’est imposée comme un modèle unique et hégémonique au monde entier et qui mesure tout à sa propre aune. Les valeurs que l’on croit définitives, les certitudes les mieux assises vacillent sous la plume de Sami Tchak. Et si le lecteur occidental découvrait, comme le nez au milieu de la figure, sa suffisance, quand il se pense ouvert et bienveillant ? N’a-t-il pas été élevé à se considérer comme le plus fort, inconsciemment supérieur en tout cas à l’Autre, cet étranger que l’on « rencontre » à l’époque du voyage aux Indes, c’est-à-dire en Amérique, au XVIème siècle, le « bon sauvage » ? Osons nous demander s’il ne serait pas temps de déconstruire un autre mythe, celui du « bon occidental ». Ce qui est certain, c’est qu’on sort grandi d’une telle lecture, un peu penaud, un peu abasourdi, on y apprend mille choses, on y découvre certes un monde lointain, mais, comme souvent, c’est encore plus à la rencontre du plus proche que l’on court et c’est bien ce qu’on devrait toujours attendre d’un grand livre, qu’il nous secoue et nous rappelle que nous ne savons rien.

Annie Ferret

Sami Tchak, Le Continent du tout et du presque rien, éditions Lattès, 2021

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