Le débat littéraire serait-il une impossibilité en Afrique ?

Entretien de Taina Tervonen avec Samy Tchak

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Auteur togolais publié chez L’Harmattan pour ses essais et Gallimard pour ses romans, Samy Tchak pose un regard extrêmement critique sur l’édition africaine.

Quel avantage à publier chez un éditeur français, un  » grand éditeur  » de surcroît ?
Ce qui se passe là n’aurait pas pu se passer ailleurs. Ce n’est pas chez L’Harmattan que j’aurais pu faire un livre qui se vend à 3000 exemplaires et qui pourrait intéresser des éditeurs à l’étranger, quelle que soit sa qualité ou sa médiocrité d’ailleurs. Quand on est dans une maison qui a une distribution efficace, on a au moins la satisfaction de savoir que le livre est partout.
Tes livres se retrouvent-ils également dans les librairies en Afrique ?
Non. Un auteur africain qui pense retrouver ses livres en Afrique, c’est qu’il ne sait pas ce qu’est un livre, qu’il ne connaît pas le marché du livre et qu’il ne connaît pas l’Afrique. Il n’y a que peu de librairies en Afrique, et qui ne vendent pratiquement que des fournitures scolaires ou des poches. Les livres publiés ici n’ont aucune vie possible en Afrique.
Tu ne te fais donc pas d’illusion ?
Dans ma tête, ça ne compte même pas. Ce n’est même pas un regret ou une envie, c’est une chose que j’ai comprise très tôt. Quand on parle de culture, surtout en termes de littérature, pour moi l’Afrique ne compte pas. Je ne suis pas un militant mais un réaliste. Pour accéder à la sphère de l’écriture, on doit être un exilé et un exilé bien dans sa tête qui comprend qu’il vient d’un espace culturellement médiocre ou impuissant. Ce n’est pas propre à l’Afrique. On pourrait poser la question à tous les auteurs latino-américains qui publient en Espagne.
Et toi personnellement, tu aurais envie de voir tes livres présents en Afrique, indépendamment des réalités économiques ?
En théorie, oui… C’est un milieu qui accumule pauvreté et médiocrité dans la culture. La culture ne peut avoir une certaine aura que s’il y a une base critique. En Afrique, il n’y a pas de vie possible pour le livre, parce que même les gens qui lisent n’ont pas le réflexe de faire vivre un produit culturel. Mon premier roman a été publié à Lomé, je connais cette réalité et je vois comment mon premier éditeur arrive à un stade de déchéance totale. La diffusion se fait uniquement au Togo et personne n’achète les livres. On publie alors pour rien, parce que les livres ne seront jamais distribués en France. Ces livres se retrouveront au mieux dans des libraires spécialisés comme L’Harmattan ou Présence Africaine, à la portée de quelques spécialistes.
As-tu envisagé de publier ton deuxième roman au Togo ?
Oui, je l’ai envisagé au début, quand je venais d’arriver en France. Je n’avais pas encore pris les habitudes en France et je continuais à raisonner avec la mentalité que j’avais en arrivant ici. Je continuais à envoyer des manuscrits dont certains ont été acceptés mais que l’éditeur togolais ne pouvait publier, faute de moyens. Jusqu’au moment où j’ai compris que ça ne servait à rien de dire que je vivais ici et que je publiais au Togo. J’étais dans une conception tellement erronée de la chose. Heureusement que cela n’a pas été fait. Aujourd’hui les NEA me demanderaient un manuscrit pour le publier, je ne le leur donnerais pas. Pour une coédition, oui, à la rigueur. Je ne vois pas quel intérêt j’aurais à publier un livre à Lomé, je ne publie pas seulement pour faire vendre le livre mais aussi dans un contexte où il peut faire l’objet d’un certain débat.
Tu penses que ce débat ne serait pas possible au Togo ou il ne t’intéresserait pas tel qu’il pourrait avoir lieu au Togo ?
Le CCF achète quelques exemplaires quand mes livres sont publiés et on organise des débats où je suis invité. Il y a des professeurs d’université qui font venir leurs étudiants qui ne sont absolument pas intéressés par la chose mais qui viennent par respect pour leurs profs. Le débat n’est pas possible.
Pourquoi ?
Les gens n’ont pas cette habitude. En France, il existe une vie culturelle où on peut débattre des livres. Un auteur africain a au moins dix occasions de parler de son livre dans l’année de parution de son livre : dans des salons, des bibliothèques… On passe notre temps à faire des débats en voyageant en France ou à l’étranger. Il y a des milieux où on parle de nos livres. Il y a un public qui a pris la peine de lire nos livres et qui connaît la littérature.

///Article N° : 3204

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