Lire en été 5 – Tchicaya U Tam’si a violé la lune et Boniface Mongo était là !

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L’été est souvent l’occasion de prendre davantage le temps de lire. Africultures, jusqu’en août, vous conseille quelques œuvres parues ces derniers mois et de grands entretiens. Cette semaine, c’est l’écrivain Sami Tchak qui vous parle du dernier ouvrage de Boniface Mongo-Mboussa, Le viol de la lune.

Je viens de terminer la lecture de Tchicaya U Tam’si, Le viol de la lune. Vie et œuvre d’un maudit, une biographie que le critique littéraire Boniface Mongo-Mboussa consacre à l’un des auteurs majeurs de langue française, celui que Senghor qualifia avec affection et admiration de poète bantou, qui reçut les encouragements d’Aimé Césaire, que Patrice Lumumba adouba.

Le premier mérite de Boniface Mongo-Mboussa, c’est d’abord le fait d’avoir pensé à consacrer une biographie à Tchicaya U Tam’si, exercice peu fréquent au sujet des écrivains africains. Non seulement eux-mêmes se sont racontés, se racontent, rarement à la manière d’un Gabriel Garcia Marquez du Vivre pour la raconter, mais encore plus rarement leurs spécialistes se sont penchés sérieusement sur leur vie, alors que l’on a abondamment glosé, en en faisant des papyrus pour thèses et mémoires anthropologiques, sur leurs écrits, tous genres confondus.

Qu’apprenons-nous dans le livre de Boniface Mongo-Mboussa ? D’abord un pan de la vie de l’auteur de la biographie lui-même, l’introduction autobiographique sur sa vie, à lui Mongo-Mboussa, en URSS. Puis, tout, ou presque, sur Tchicaya U Tam’si : son œuvre décortiquée par un passionné, un amoureux, une immersion dans les méandres de la souffrance intime, des rêves, de la grandeur du créateur et parfois de sa vanité sonore quant aux attentes d’honneurs validés (Nobel, Goncourt).

Ensuite, aussi, l’histoire des mouvements littéraires et des idées d’une époque, un pan important de l’Histoire de l’Afrique depuis la dernière décennie de l’époque coloniale, jusqu’à la fin des années 1980 (le père de Tchicaya fut député à l’époque coloniale), les liens personnels entre Tchicaya et Patrice Lumumba qu’il considérait comme son père spirituel et dont l’assassinat constitua pour lui une tragédie d’où il tira bien de ses plus puissants poèmes… Aussi son amitié avec leurs ambiguïtés avec Sony Labou Tansi (brouille avec le fils spirituel, le métèque, dirait-on, Sony Labou Tansi, qui, contrairement à nombre de ses confrères congolais à l’élégance presque élitiste, n’était habillé finalement que de l’élégance et de l’originalité éblouissantes de son verbe, de quoi écraser même ceux qu’il admirait…).

On entre dans Tchicaya et on ressort du livre en prenant soudain conscience de toute l’ignorance dans laquelle l’on se trouvait à l’égard d’un poète qu’on croyait bien connaître. Car tant d’éléments importants, déterminants, nous sautent maintenant et en même temps à la figure. Mis en rapport entre eux, ils tracent une géométrie de la tragédie intime d’un poète et peut-être les contours d’un passé collectif trouble qui a déjà obéré le futur. L’enfance de Tchicaya U Tam’si, ses rapports conflictuels avec son père, puis, plus tard, ses rapports tout aussi conflictuels avec son propre fils, l’image de sa mère à laquelle le père l’avait arraché, son pied-bot, sa solitude, les sources multiples de son inspiration, son parcours d’homme, ses poèmes, ses romans, ses discours…

On ressort de cette biographie (qui donne envie, à partir des poèmes illustrant le propos, de relire l’œuvre du poète) avec le sentiment que l’on vient de se payer le luxe de violer un auteur, d’entrer dans son intimité, surtout au moment où il est déjà délesté, par le destin filou, de son droit basique de dire oui ou non. Nous le possédons à notre rythme, à notre fantaisie pour notre jouissance qui nous rend redevables à ses restes qui écrasent de leur poids ce que nous croyons être, dans notre création, le meilleur de nous-mêmes.
À un moment, je m’étais arrêté, là arrêté vraiment, la larme à l’œil : devant l’immensité de la vanité solitaire du mal reconnu, de celui qui fut desservi par sa réputation de poète hermétique. Je cite Mongo-Mboussa : «  Alors qu’il est en quête d’un prix littéraire à Paris, on murmure son nom à Stockholm, ainsi que ceux du Kenyan Ngugi wa Thiong’o et du Nigérian Wole Soyinka pour le Nobel. Le numéro 197 du quotidien norvégien Morgenbladet du 15 janvier 1985 lui consacre un article qui confirme la rumeur. Et voilà que notre Tchicaya U Tam’si croit de plus en plus en ses chances. Vantard, il note dans son carnet (10 octobre 1986) : ‘‘Demain je serai prix Nobel de littérature. Le monde étonné s’apercevra de mon existence qu’il a voulu ignorer. Au sortir de ce purgatoire, je n’aurai qu’un mot à la gloire de Dieu, qui m’a fait juste et digne d’être aux pieds de son fils unique. Je bénirai la mémoire de mon père. Muni d’un tel visa d’accès au paradis céleste, je m’ouvrirai le cœur d’où sortira le plein chant que nul n’a chanté avant. Dès ce jour, je dis adieux aux limbes. La gloire me chausse et m’habille de lumière, je ne serai plus l’éternel soumis mais la part du soleil du peuple des élus » » (pp. 101-102)

Et à Boniface Mongo-Mboussa de poursuivre, page 102 :  » Déjà, il se projette face à ses éditeurs chez Albin Michel. Ceux-là qui n’ont pas reconnu son talent à sa juste valeur : ‘‘Je vois d’ici la gueule de Penchembre et d’Esménard ! Mais je serai bon prince. Je m’écrierai, voilà. Je sors de la solitude. À moi les cœurs enfin »« .

Il n’eut pas le Nobel, attribué à Wole Soyinka, et il écrira :  » J’ai passé une nuit blanche, les nerfs en boule. Je n’avale pas le Nobel de S.  » Ou encore :  » Tout est accompli, Soyinka prix Nobel. Il ne le mérite pas plus que moi. Mais voilà, je n’ai rien fait pour l’avoir. Tout a conspiré contre moi. Je suis victime de la tapageuse et politicarde gloire de Senghor. L’ombre maléfique qui plane sur moi passera. Ma gloire sera éclatante. Ce jour viendra. J’y arriverai par ma seule œuvre. Jusqu’ici, j’ai trop joué à l’effacement » (pp. 103-104).

En 1987, son quatrième roman Ces fruits si doux de l’arbre à pain est sur la liste du Goncourt : même espoir déçu. Pire, Tchicaya U Tam’si a été relativement tôt oublié dans certains milieux de légitimation. Cependant, la réédition de son œuvre complète aux éditions Gallimard (le volume de la poésie complète a déjà paru, et celui des romans suivra), la biographie que lui consacre Boniface Mongo-Mboussa et d’autres témoignages de cette qualité le ramèneront à la dense vie du poète et du romancier, le meilleur prix à lui décerner, même si, nous le savons, les morts n’ont plus la bonne éducation qui les eût conduits à danser de joie, hélas !

Tchicaya U Tam’si, Le viol de la lune. Vie et œuvre d’un maudit, Éditions Vents d’ailleurs, 18€.///Article N° : 12296

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