Nouveau roman de Sami Tchak : Il y a longtemps… les fables du moineau…

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La quatrième de couverture le rappelle : les Fables du moineau célèbrent un anniversaire, celui des vingt ans de la collection « Continents noirs » créée chez Gallimard par Jean-Noël Schifano à la fin du mois de janvier 2000. Un an plus tard, le 3 janvier 2001 exactement, il y a donc dix-neuf ans, paraissait dans la même collection le roman de Sami Tchak qui allait devenir mythique, Place des fêtes.

 

En lisant et en relisant les Fables du moineau, je me suis demandé si ce texte aurait pu être écrit il y a vingt ans. Il est certain que non. Non pas, parce qu’il serait le livre d’un homme vieux, mais parce qu’il était imprévisible même pour son auteur. Le moineau et ses souvenirs ont surgi d’une étincelle de la forge. On est au centre du Togo, dans le village de Bowounda, situé à une dizaine de kilomètres de la grande ville de Sokodé. Salifou Métchéri Tcha-Koura, le forgeron, a engendré beaucoup de fils et de filles. Parmi eux, le tout premier, Aboubakar, est maintenant en âge d’aller à l’école, presque déjà de nourrir sa famille, grâce à la bourse que l’État lui octroie. C’est un élève studieux et appliqué qui aide son père à la forge depuis ses trois ans. Plus tard, celui que l’on considère comme l’incarnation de son oncle disparu, parcourt le monde et écrit des livres. De livre en livre, de pays en pays et de ville en ville, il continue de forger son parcours et d’aiguiser son regard.

Les Fables du moineau ne pouvaient pas exister il y a vingt ans, parce qu’il fallait passer par divers détours, plusieurs cycles romanesques, certains achevés peut-être, d’autres encore en pleine écriture, pour que l’auteur tente de rassembler ce qui peut être considéré comme une clé de lecture de tous ses autres textes, les romans déjà écrits et ceux à venir.

Un texte inclassable

Les petites histoires du moineau – au XVIème siècle on aurait dit « historiettes », et le mot retrouve toute sa signification ici – constituent un texte inclassable pour le public français d’aujourd’hui, habitué aux grandes catégories et aux classements bien nets des bibliothèques. Mais ailleurs dans le monde, ou plus loin dans le temps, un Rabelais, un Bandello ou un Des Périers, par exemple, ne se seraient pas interrogés sur son genre, mais auraient cherché à en extraire le sens. Partir de la forge est nécessaire, d’abord parce que c’est une image importante dans les textes de Sami Tchak, ensuite, parce qu’on ne peut pas lire les Fables du moineau sans avoir à portée de main Ainsi parlait mon père, le précédent texte de l’auteur, paru en 2018 aux éditions J.-C. Lattès. Une étincelle donc, surgie de la forge, a sauté de celui-ci pour engendrer celui-là…

« L’auteur tente de rassembler ce qui peut être considéré comme une clé de lecture de tous ses autres textes, les romans déjà écrits et ceux à venir. »

Engendrer ? Certes, un peu à l’envers…Avec la parution d’Ainsi parlait mon père naissait pour la première fois le personnage de Salifou Métchéri Tcha-Koura (ceux qui connaissent bien le travail de Sami Tchak se souviennent peut-être que cette figure du père faisait déjà une brève mais tonitruante apparition au début de La Couleur de l’écrivain, autre texte réputé inclassable). Cet homme naissait cette fois complètement : comme philosophe et auteur, c’est-à-dire comme une voix à part entière qui répondait sur un pied d’égalité à ce fils qui l’avait mis au monde et le remerciait de sa naissance. Ensemble, ils regardaient au loin – aussi bien haut vers le ciel, haut au-dessus de l’horizon, haut vers les maîtres anciens. Sami Tchak livrait avec ces leçons de la forge une réflexion, formée en grande partie en marchant au bord du canal et proche en cela des péripatéticiens de la Grèce antique, somme de ses lectures, de ses rencontres et de ses admirations (comme cette autre voix encore, « née précocement au chant du monde », la voix d’Ananda Devi, qui lui répond ici dans une magnifique postface).

« Le détour par la fable pourrait paraître des plus classiques, mais il s’effectue sans la délivrance d’une leçon de morale »

Dans ce second volet, le regard se porte cette fois vers le bas. Il revient à la terre pour ouvrir ce que, toujours au XVIème siècle, on aurait appelé (avec les majuscules) le Grand Livre de la Nature. Le dispositif est le même. Deux voix qui dialoguent, non plus dans la succession mais dans l’alternance, mais deux voix les plus humbles possibles, plus humbles encore que celles du forgeron immobile et de l’écrivain voyageur, deux voix à peine audibles, au point qu’il faut tendre les racines pour les entendre, et rendues apparemment plus insignifiantes encore, parce que placées à l’ombre du baobab :

Le baobab sourit, puis dit : « Moineau, il est vrai que je vivrai infiniment plus longtemps que toi, que physiquement, tu es insignifiant par rapport à moi, mais c’est aussi toi qui m’as rappelé que je ne fus qu’une petite graine et que cette graine n’était pas plus grosse que l’œuf d’où tu es sorti. Pourtant, l’adulte que tu es devenu, celui qui m’a donné une leçon, n’a même pas la taille de mon doigt. Donc, moineau, je ne crois pas que les histoires que nous avons à raconter soient proportionnelles à notre taille ni au temps de notre passage sur la terre, elles sont juste le reflet de la vie, le résumé de notre commune condition de passagers. » (p.11-12)

Sami Tchak, fabuliste pas moraliste

D’Ainsi parlait mon père aux Fables du moineau s’opère un changement d’échelle. Il me plaît d’y voir une manière de s’adresser au plus grand nombre, ceux qui veulent qu’on leur parle à la lumière des grands auteurs, qu’on s’élève à la hauteur des grandes questions et des grandes réflexions, et ceux qui préfèrent modestement rester à l’ombre dans la campagne ou dans leur jardin et à qui pourtant les petits remous de la terre n’échappent pas.

Deux manières différentes presque de dire la même chose : la question obsédante, lancinante de la mort et le seul sujet qui vaille en littérature : la condition humaine :

J’ai dit : « Nous ne parlerons donc pas des humains ? » Le moineau a dit : « Les humains sont des animaux, et les autres animaux portent les humains dans leur mémoire, comme ils habitent la mémoire humaine. » J’ai dit : « Nous allons donc construire nos souvenirs autour de la lumière qui court entre tous les vivants, qu’ils soient petits ou grands, visibles ou invisibles, nous allons construire nos souvenirs autour de cette lumière, cette belle lumière universelle : la mort. » Le moineau a dit : « Oui, la mort. » (p.15)

Le détour par la fable pourrait paraître des plus classiques, mais il s’effectue sans la délivrance d’une leçon de morale, à la place, plutôt des leçons de vie, qui rappellent, par exemple, que dans la comédie du pouvoir ceux qui nous gouvernent ne sont pas humainement si différents de nous. Les rois et les reines (humains, termites, fourmis) ne sont que des êtres banals tôt engraissés, ce qui relativise leur pouvoir :

… je sens cette masse qui peine à se déplacer, qui ne se déplace presque pas, et je pense à la migration, quand il faut organiser le transport de cette reine, la reine termite, mais je sais, je m’en souviens, que nous en raffolions de ce termite qui, de la taille normale des termites de son espèce, a été choisi par les siens pour être reine et qui, gavé, s’est enflé, a pris une taille impressionnante, combien de fois sa taille initiale, je ne le sais, et parfois, pour elle, dont nous raffolions, nous faisions, sans scrupule, des dégâts dans la termitière (…) mais que pouvaient-ils, les termites, contre nous, et nous la délogions de son château, cette énorme et blanche reine qui, dans le feu, se tortillait, dont, dans le feu, la masse diminuait, qui, la reine, succulence, dans notre bouche, mâchée, n’était plus grand-chose, mais le goût…(p.20-21)

La brebis qui perd son agneau ne souffre pas moins qu’une autre mère, ce qui relativise notre supériorité et notre pouvoir sur elle et le règne animal :

Je me souviendrai toujours de ta mine, de ton regard où se lisait toute ta douleur. Je ne sais à quel moment tu avais fini par comprendre que tous les soins que tu prodiguais à ton bébé étaient inutiles devant la décision, déjà radicale, de la mort. (p.17)

Dans ce regard sur le monde, il n’y a aucune volonté de changement. Sami Tchak fabuliste, répétons-le, n’est pas moraliste. Il ne fait qu’observer et enregistrer. Il s’aide du moineau comme d’un véhicule pour être en surplomb et jouir du recul nécessaire. Prendre du champ, c’est tenter aussi de « ne pas trop dire de bêtises », peut-être le seul résumé possible de la sagesse… Collectionner les instants, les anecdotes, les mettre bout à bout comme des leçons de choses, les comparer et se rendre compte qu’elles disent toutes la même chose : l’immense relativité de tout savoir.

J’ai vu des crapauds avaler des serpents, j’ai vu des grenouilles avaler des serpents. J’ai vu des serpents tuer et avaler des crapauds, j’ai vu des serpents tuer et avaler des grenouilles. Il m’a été dit par ma mère moineau que les serpents sont venimeux, ma mère moineau ne m’a pas parlé des grenouilles et des crapauds venimeux. J’ai vu (ma mère n’était plus là pour que je le lui rapporte) un serpent non venimeux voler le poison d’un crapaud pour devenir à son tour venimeux. Mère, tu n’es plus là, mais moi moineau, par moi-même j’ai appris que l’ordre du monde est beaucoup plus complexe qu’il n’en a l’air. Le serpent comme proie d’un crapaud, d’une grenouille : sont-ils nombreux, ceux qui le savent ? L’avais-tu su, toi, mère ? Moi moineau, je sais que le crapaud ni la grenouille ne sont, face aux serpents, forcément la proie. (p.75)

« On n’apprend peut-être jamais rien de nouveau si l’on n’accepte pas d’être surpris »

Retour au XVIème siècle encore. Le Grand Livre de la Nature y était déchiffré comme l’ordonnancement parfait de l’œuvre divin. Si le monde a l’air quelquefois de dérailler, s’il nous échappe, ce n’est pas dieu qui l’a déserté ou en a été un mauvais ouvrier, c’est simplement l’homme, imparfait par nature, qui ne parvient pas à lire ce qui lui est pourtant donné dans sa perfection. En ce sens, apprendre et tendre ainsi à devenir meilleur (s’améliorer sans considération de bonne morale) ne requièrent pas autre chose qu’observer. Il suffit pour cela de s’accroupir dans la cour, de grimper sur la branche du ficus, de rester tapi en brousse dans la posture du chasseur et d’attendre en silence, humblement et les yeux ouverts. Le savoir se donne par la vue, la sagesse se cueille comme une herbe nourricière à condition de garder assez de patience et la capacité de s’émerveiller

Leçon primordiale et retrouvée des historiettes du passé : on n’apprend peut-être jamais rien de nouveau si l’on n’accepte pas d’être surpris. Il n’y a rien de pire que de ne surtout pas vouloir être bousculé dans ses certitudes.

J’ai vu deux béliers en train de se battre violemment, le contact brutal de leurs cornes produit un bruit sec. J’ai vu un vautour fondre sur un plateau de raphia pour s’emparer d’une des boules molles fraîchement préparées à base de graines de néré, mises à sécher et qui, avec leur très forte odeur, constitue un ingrédient prisé pour les sauces. J’ai vu l’accouplement d’un canard et d’une cane, le gros mâle sur la femelle dont il caresse le plumage avec son bec, tout en s’agitant légèrement, et son sexe, tout rose, en spirale, sort, sort, sort, pour ensuite trouver le cloaque de la femelle, saillie qui dure un certain moment, avant que le mâle ne se retire de la femelle et que son sexe en spirale ne commence à disparaître en lui. J’ai vu un coq se tromper de partenaire et monter une canette. J’ai vu un chien et une chienne s’accoupler, ils se retrouvent pris au piège de leurs organes génitaux. Ils tentent de se libérer l’un de l’autre. Les enfants lancent des pierres au couple de chiens. J’ai vu deux mouches s’accoupler. J’ai vu des vers de terre se traîner sur le sol mouillé.

Le moineau a dit : « Aboubakar, les yeux qui voient doivent faire le tri dans le désordre des choses et des êtres. » (p.113-114)

Alors, de temps en temps, par une grâce qui ne s’offre pas souvent, à celui donc qui accepte la patience et l’émerveillement, il arrive qu’un fragment de l’ordre du monde soit révélé, alors la fable, par exception, est sauve et délivre sa petite musique familière :

Cette mère s’en est allée, décédée, l’enfant a grandi, elle est devenue une fille assez jolie. La voici, l’orpheline, elle a faim et regarde sa marâtre manger gloutonnement. Celle-ci, au bout d’un moment, s’arrête de manger et lui dit :

« Jamais ne descendra dans ton ventre ce qui est dans la bouche d’un autre.

Jamais, de ce que je mâche, moi, tu ne te nourriras.

Et jamais, avec les yeux, tu n’arracheras à un autre, surtout pas à moi, la nourriture qui t’est refusée, ahaaa ! »

L’orpheline, calmement, lui répond :

« La chienne mâche et régurgite pour nourrir son chiot.

De son bec, l’oiseau-mère envoie la nourriture dans le bec de son oisillon.

Marâtre, tu es méchante, certes, mais, de la vie, il te reste l’essentiel à apprendre. »

La marâtre, furieuse, se lève, et, pensant se jeter à bras raccourcis sur l’orpheline, tombe dans un feu affamé.

Le moineau a dit :

« Regardez partir en fumée le mauvais cœur.

La mort, en sa bonté, accueille même celles et ceux qui ne la méritent pas, sinon elle n’aurait pas consumé cette femme qui avait fait d’une orpheline son esclave. » (p.101-102)

Non, Les Fables du moineau n’auraient pas pu être écrites il y a vingt ans, parce qu’elles dévoilent non pas l’aboutissement, mais la construction pas à pas d’un parcours qui, chez Sami Tchak, s’affermit de livre en livre, et permet au lecteur de lire autrement les textes qui ont déjà fait leur chemin et d’espérer au plus tôt ceux en train de naître.

Annie Ferret

Sami Tchak, Les Fables du moineau, éditions Gallimard, janvier 2020.

 

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