Quand Sami Tchak fait tomber les masques d’Al Capone le Malien

Entretien de Christine Sitchet avec Sami Tchak

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Il est né au Togo en 1960. Al Capone le Malien est son septième roman. Il s’y fait « explorateur des ténèbres », celles d’un microcosme décadent où sévit le « mélange explosif argent-sexe-pouvoir. » Personnage central du récit, un escroc financier de haute voltige, hédoniste aguerri, Al Capone. Quand il est question de se définir, Sami Tchak aime à cultiver la sobriété. Il nous dit qu’il est « un écrivain dont le bonheur se trouve dans la lecture ». Et que « son véritable voyage », il le fait simplement « à travers les grands livres venus de tous les siècles et de tous les horizons ». En 2004, il s’est vu décerner le Grand prix littéraire d’Afrique noire pour l’ensemble de son œuvre. En 2007, il a reçu le prix Ahmadou Kourouma. Début février, Sami Tchak participait au festival « Étonnants Voyageurs », qui a déroulé sa scène en Haïti deux ans après avoir dû annuler l’événement en raison du séisme. Il était allé à Port-au-Prince seize ans auparavant. Y retourner était pour lui « un rendez-vous avec une ville qui, même si elle a montré sa fragilité devant les forces de la nature, ne manquera pas de (lui) rappeler qu’elle (lui) survivra forcément ».

Sami Tchak, pour vous qu’est-ce qu’être écrivain ? Et pourquoi écrivez-vous ?
J’ai toujours du mal à répondre à ces questions, surtout à la première : Qu’est-ce qu’être écrivain ? Je n’ai jamais réussi à trouver des mots convaincants pour le dire. Je mets cependant au cœur de toute prétention à être écrivain, parce qu’on publie des livres, l’illusion de dire et de sentir le monde avec une certaine originalité. Sans que cela soit une pirouette, je dirais qu’être écrivain, c’est se convaincre qu’on l’est et croire que les autres le pensent aussi. Selon moi, être écrivain, cela veut tout dire et cela ne signifie plus rien. Pourquoi j’écris ? Parce que je le sens d’abord comme une nécessité personnelle et m’illusionne en pensant que les autres trouvent dans ce que j’exprime quelque chose qui rejoint leurs propres questions sur eux-mêmes, sur le monde. Mais comme les autres n’ont aucun visage précis, je n’écris pour personne en particulier. Chaque livre né de mon besoin personnel s’en va comme une part de moi qui pourrait rencontrer des hommes et des femmes que je n’aurai que rarement la chance de rencontrer moi-même. J’écris pour ces personnes que je ne connais pas, qui ne me demandent rien et envers qui je n’ai aucun compte à rendre.
« Argent-sexe-pouvoir : ce triptyque suffirait à lui seul à dire la complexe histoire de l’humanité »
Dans Al Capone le Malien, un journaliste français – le narrateur – se rend en Guinée pour un reportage sur un balafon sacré vieux de huit siècles, inscrit par l’Unesco sur la liste du patrimoine mondial immatériel (1). Il est accueilli par Namane Kouyaté, qui se fera son guide. Il se retrouvera plus tard plongé dans un microcosme décadent gravitant autour d’Al Capone… Dans une nouvelle éloquente que vous avez écrite lors d’une résidence d’auteur à Alger, Le Regard en dedans (2), vous vous dites « explorateur des ténèbres » et précisez : « Rarement ma curiosité a cédé la place à la prudence. Je fonce corps et âme vers tout ce qui pourrait m’interroger et me permet d’interroger ». Quelles sont les principales interrogations qui vous ont taraudé pendant l’écriture de votre septième roman ?
J’aime l’idée de masques. Chaque individu en a, d’assez flagrants et de très intimes. Les interrogations que je me pose peuvent se ramener à une question : au lieu de la question récurrente « Qui sommes-nous ? », je me demande toujours « Qui pourrions-nous devenir ? » Dans cette question assez simple, banale, je tente de voir comment je réagirais devant telle tentation, telle situation, quelle part endormie de moi-même j’exprimerais qui pourrait surprendre, voire choquer ceux qui pensaient avoir déjà saisi de moi l’essentiel, comme s’il y avait la moindre possibilité de traduire un individu par une formule définitive genre H2O.
L’idée de masque ne renvoie pas juste à nos infinies capacités de dissimulation, mais aussi à bien de nos facettes dont nous ne sommes pas forcément conscients, qu’un contexte particulier nous révèle. En situation, nous pouvons naître soudainement en quelqu’un d’autre à nos propres yeux. Mon narrateur est construit selon cette optique. Au contact de Namane Kouyaté et d’Al Capone, on assiste à ses métamorphoses psychologiques. Bien sûr, d’autres interrogations me viennent de cette fascination pour les ombres : la mort, le mélange explosif argent-sexe-pouvoir – ce triptyque suffirait à lui seul à dire la complexe histoire de l’humanité…
Comment est née en vous l’idée d’utiliser pour personnage central un escroc financier, inspiré par le feyman camerounais Donatien Koagne (3) ?
C’est vrai que surtout dans sa deuxième partie, le roman est dominé par la figure d’Al Capone, disciple de l’escroc célèbre Donatien Koagne, mais ce personnage ne m’aurait pas tant intéressé s’il n’avait constitué un élément me permettant de décrire les liens assez classiques entre le monde de l’escroquerie et celui de la politique, non que je considère les hommes et femmes politiques comme des escrocs, mais parce que je suis convaincu qu’il n’est pas possible de gérer les affaires complexes des nations, d’abord dans leurs logiques internes, ensuite dans leurs rapports les unes avec les autres, sans sortir des principes éthiques souvent affichés. Ensuite, les États, que Nietzsche considère comme les plus froids des monstres froids, sont des joueurs, des tricheurs, des tueurs, des menteurs, des stratèges, des prédateurs, mais aussi d’abstraites entités fascinantes, quoiqu’incarnées par des êtres humains de chair et de sang. Ils sont la source inépuisable d’intrigues scabreuses, sulfureuses.
Je pense que les escrocs, qu’ils soient organisés en mafias bien hiérarchisées ou en groupes plus ou moins amateurs, trouvent dans les institutions et personnalités politiques comme des alliés naturels. Les amitiés réelles entre les individus de ces deux mondes me semblent inévitables. Leurs alliances finalement logiques. Al Capone et son maître Donatien Koagne m’ont permis de rappeler de telles évidences qu’on oublie parfois. Lorsque j’ai découvert l’histoire de Donatien Koagne, de toute la tragédie humaine qui l’accompagne aussi – l’assassinat par égorgement de sa petite sœur par exemple -, je me suis dit que j’allais la réécrire.
J’aurais d’ailleurs voulu disposer, concernant le king de la feymania camerounaise, d’éléments beaucoup plus consistants, par exemple le récit de son enfance, son évolution dans la vie, comment il a fait ses premiers pas dans le monde de l’escroquerie, à quoi doit-il une telle réussite (il s’agit bien d’une réussite), quels étaient ses rêves, ses angoisses… Mais je sais que ce n’est pas facile de recueillir auprès de ses proches, de sa famille, de tels éléments. Pourtant, c’est seulement grâce à de telles informations que j’aurais pu faire ressortir de sa vie une dimension humaine beaucoup plus profonde, plus universelle. Extérieurement si différent de moi, j’aurais cherché à découvrir en lui ce qui en fait non seulement mon frère, mais tout simplement le frère de l’Homme.
« La feymania n’a nulle originalité, Madoff précède Koagne… »
Le récit est situé géographiquement (un village en Guinée, un hôtel de luxe à Bamako…). Mais les histoires mêlées que vous mettez en scène dans ces lieux dépassent, me semble-t-il, ces cadres particuliers. Dans quelle mesure diriez-vous qu’en nous faisant entrer dans les coulisses d’un feyman, vous avez cherché à sonder une humaine condition plus qu’une condition humaine localisée ? D’ailleurs, la feymania, n’en n’avons-nous pas eu un exemple récemment en Occident avec le scandale Bernard Madoff ?
En effet, si nommer un espace précis équivaut aussi à une forme de contrainte précise dans l’écriture (au moins une certaine vraisemblance dans la description des lieux et une certaine crédibilité des personnages qu’on y met en scène), dans pas mal de mes romans, les lieux ne sont pas précisés. Dans Al Capone le Malien, des lieux sont nommés, bien situés, cependant leur multiplicité ne renvoie pas à la nécessité de dire une humaine condition, celle-là même que tout écrivain tente de dire, à la limite de ses ressources intellectuelles, même lorsqu’il situe ses scènes dans sa salle de bain.
Après tout, ce qui nous reste comme la plus importante leçon des grands auteurs, dont nous nous nourrissons toujours, n’est-ce pas la confirmation de l’idée de Montaigne, à savoir que chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ? Celle-ci ne s’obtient pas juste avec une sorte de décloisonnement géographique, elle dépend de la qualité avec laquelle de chaque individu on a tenté d’extraire ce qui le dépasse pour parler des autres. Ce qui est aussi évident, c’est que la feymania n’a nulle originalité, que Madoff précède Koagne, que les mafias les plus huilées sont plus vieilles que certaines nations modernes.
« Le monde des escrocs est riche de gens raffinés »
Les personnages centraux du récit – Naname Kouyaté et le prince Edmond VII, alias Al Capone – sont mus par deux visions du monde qui semblent s’opposer. Qu’incarnent à vos yeux ces deux voix/voies ? Et que nous disent le succès rencontré par Al Capone et l’insuccès de la voie défendue par Namane ? Namane qui confie : « je souffre parce que, si nos enfants courent derrière la breloque, qui des mines d’or de ma mémoire fera alors un trésor durable ? […] L’or, le vrai, il est dans ma tête et les enfants me l’ont renvoyé à la figure pour courir à s’essouffler derrière la breloque. »
En apparence, les deux personnages principaux de mon roman incarnent des valeurs qui ont peu de choses en commun, mais je ne vois jamais les choses avec une aussi nette opposition. Ce que Namane tente de défendre et ce qu’Al Capone reflète, tout cela s’inscrit dans les complexités, les paradoxes des sociétés et des êtres humains. On aurait pu avoir par exemple le même personnage qui soit à la fois le porte-parole d’un passé glorieux et un escroc international. Ce sont des choses assez fréquentes dans la vie, Docteur Jekyll et Mister Hyde. Al Capone, s’il est un escroc, un hédoniste qui affiche une certaine légèreté, une certaine insouciance, est aussi assez cultivé. Il a de profondes réflexions philosophiques, des considérations assez pertinentes sur la littérature. Mais Al Capone a fait des études de philosophie, c’est normal. Et le monde des escrocs est riche de gens raffinés, cultivés, d’une profondeur intellectuelle fascinante. Madoff n’aurait pu avoir le succès qui a été le sien s’il n’avait été aussi un homme d’une richesse intellectuelle convaincante.
Cette image d’un individu qui exprime deux facettes en apparence opposées des valeurs humaines est un peu l’emblème de la société elle-même. Il n’y a aucune valeur positive d’aucune société qui ne soit contredite au même moment par son revers. Namane et Al Capone incarnent la même société, une part de la même société. Ils sont tous deux le reflet de la même fragilité : le passé glorieux est fragile devant les impératifs du présent, l’escroc, même le plus béni, est un élément fragile, il est d’autant plus vulnérable qu’il tente de convaincre de sa puissance. Namane est aussi vulnérable qu’Al Capone, car il est conscient du peu d’attrait des valeurs qu’il défend. D’ailleurs, il l’exprime bien dans le passage que vous citez. Ce que ces deux personnages me permettent de souligner, ce serait ceci : il n’y a pas de sociétés simples, il n’y a pas de sociétés dont les valeurs admirables ne soient aussi atténuées par d’autres aspects, assez flagrants, peu glorieux. Aucune société n’est idéale, cela n’existe pas. Lévi-Strauss l’a démontré dans Tristes tropiques.
Le narrateur, personnage d’une confondante passivité, est une sorte d’anti-héros, sous l’emprise des autres – d’Al Capone, de Namane Kouyaté, d’une série de femmes. Qu’avez-vous voulu mettre en scène à travers lui ?
René Chérin ressemble à nombre de mes narrateurs, un voyageur faussement naïf, qui est avant tout un observateur efficace, dans la mesure où, sous le charme des autres, il devient une oreille inoffensive dans laquelle on déverse tous les secrets. Il devient une sorte d’égout pour l’évacuation de toutes les paroles pourries qu’on n’aurait jamais osé exprimer en face d’une personne qui affiche son esprit critique, son droit de porter des jugements moraux. Grâce à cette naïveté, réelle ou feinte, mais avec une capacité assez grande de restitution, mon narrateur devient le seul qui nous permette de mieux comprendre les différentes intrigues qui se sont déroulées à des périodes différentes, à des endroits différents. Il devient notre unique fil conducteur. En tant que lecteurs, nous dépendons de lui.
Pour qu’il s’intègre à la famille de mes narrateurs – comme ceux notamment de Filles de Mexico (2008) ou Le Paradis des chiots (2006) -, René Chérin ne pouvait être un Français connaissant ou convaincu de connaître « l’Afrique », celui dont le regard aurait pu sembler hautain. Cependant, ce qui a fini par le fasciner, ce n’est pas l’Afrique, cette réalité tangible et abstraite, précise et vague, mais un personnage, Al Capone. Et Al Capone, c’est le symbole de ce qui aurait pu le fasciner en France, en Russie, au Japon, au Mexique, en Australie : l’argent, le sexe, la jouissance facile. Bien sûr, la parole de Namane l’a tout autant fasciné, mais il a suivi l’argent et le sexe. Cela se passe dans un pays africain, mais nous aurions pu nous retrouver partout ailleurs dans le monde.
« Effacer les frontières entre le réel et l’imaginaire me permet d’entrer un peu mieux dans toute la complexité de l’humain »
Le récit accorde une grande place aux rêves – et cauchemars – du narrateur, dont le sommeil est souvent « peuplé de rêves érotiques ». Quel rôle joue pour vous cet univers onirique ?
J’ai grandi dans une société où la réalité et le rêve n’ont pas de frontières étanches. La conscience humaine est éveillée même dans notre sommeil. Cela n’est pas propre à une société mais un fond universel. Dans Al Capone le Malien, ce n’est pas toujours qu’on parvient à dire clairement où finit le réel et où commence le rêve. Les éléments qui apparaissent dans les rêves, mêmes dans les pires cauchemars, reviennent dans la réalité. René parvient à entrer, dans ses rêves, dans le monde réel d’Al Capone. Ainsi, a-t-il vu dans son sommeil une femme égorgée avant qu’Al Capone ne lui parle de la princesse Koagne, la petite sœur égorgée de Donatien Koagne.
J’ai pris conscience des ressources littéraires que représente ce bannissement des frontières entre les rêves et la réalité surtout grâce à la lecture de certains romans d’auteurs latino-américains, par exemple L’Invention de More d’Adolfo Bioy Casares, Une certaine mulâtresse de Miguel Angel Asturias, pour n’en citer que deux. Ces écritures hallucinées m’ont séduit, elles me renvoient à l’univers de mon enfance. Effacer les frontières entre le réel et l’imaginaire me permet d’entrer un peu mieux dans toute la complexité de l’humain.
Un nouvel opus en gestation ?
Je suis en pleine rédaction de mon prochain roman, dont les actions se déroulent dans trois pays européens : Allemagne, France et Italie. Je ne peux dire s’il sera prêt pour une sortie en septembre 2013. Je n’en dis pas le titre puisque ce premier élément ne vient de façon définitive qu’à la dernière minute.

1. [http://www.unesco.org/bpi/intangible_heritage/guineef.htm]
2. Sami Tchak, Le Regard en dedans, Ancrage africain, Éditions APIC, 2009, 254 p.
3. Donatien Koagne est la plus grande figure de la feymania (terme utilisé au Cameroun pour désigner un phénomène d’escroquerie internationale, le feyman étant l’escroc). Ce personnage de renommée internationale a acquis la réputation de l’un des plus grands escrocs financiers de tous les temps. Il fut amené à collaborer avec les services secrets de nombreuses nations occidentales. Il est décédé dans une prison yéménite en 2010.
New York, février 2012

Lire également la présentation de Al Capone le Malien [art. 10607]///Article N° : 10608

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Les images de l'article
Sami Tchak © Catherine Hélie




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