Tels des astres éteints

De Léonora Miano

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Dans ce 3e opus, Tels des astres éteints, Léonora Miano continue d’explorer ce lien profond qui la rattache à l’Afrique en déplaçant cette fois-ci la réflexion de la quête identitaire sur le sol français : elle s’inscrit par là même dans cette vague d’auteurs africains qui écrivent depuis l’Europe sur la perception, ô combien problématique, de la couleur noire, cette « révélation permanente (…) d’une condition trouble » (p. 17), comme la dépeignent aussi Yémi et W. N’Sondé (dont elle partage le goût de l’écriture musicale), ou encore D. Biyaoula, C. Beyala et S. Tchak… « La couleur s’insinuait dans tout ce qu’on faisait. Elle codifiait tout. Régentait tout. » (p. 224) Mais au-delà du constat, L. Miano déroule une mélopée à la fois soul et jazze, où les points de vue divergent, se confrontent et s’arc-boutent sans jamais devenir moralistes. La structure originale est directement inspirée par des thèmes du répertoire jazz américain des années 1950-1960, dont les trois personnages livrent leur interprétation : Afro Blue (1) déroule leur vision partiale et souvent pessimiste de l’Afrique ; Straight Ahead (2) nous fait part de leur évocation idéologique d’un monde divisé entre Blancs et Noirs ; Angel Eyes (3) est une ode à l’amour à la fois fantasmé et réel, Round Midnight (4) apparaît comme le temps des remises en question, Left Alone (5) s’apparente à une conclusion ouverte sur leur histoire douloureuse.
Les frontières imaginaires du Mboasu (6), ce pays d’Afrique rendu exsangue par la guerre, ont cédé la place aux banlieues parisiennes, tout aussi chaotiques et cauchemardesques, même si la capitale n’est jamais citée: surnommée intra muros, elle fait éclater la claustrophobie (7) de personnages en lutte avec leur identité. Si Amok, Schrapnel et Amandla vivent au Nord, ils partagent cette même douleur de l’errance, ce sentiment d’être apatrides (8) et de vouloir s’enraciner quelque part, comme le suggèrent les paroles de Billie Holliday, en exergue de Left Alone : « There’s no house that I can call my own (…) » (9). L’Afrique reste au centre du répertoire : à la fois proche et inaccessible, édénique et infernale (p. 298) elle devient le lieu de toutes les cristallisations. Pour Amok, descendant d’un Africain qui a trahi les siens en aidant le colonisateur, le pays représente cette enfance meurtrie et violente dont il ressent la « blessure inguérissable« , cette culpabilité historique impossible à appréhender (10) : « Le pays, c’était cet indestructible en soi. (…) Pour Amok, la distance n’avait pas fait du pays un paradis perdu. Il ne s’agissait toujours que d’un séjour infernal dont il cherchait la sortie. » (p. 45). Pour Schrapnel, son compatriote, l’Afrique est au contraire injonction à penser son identité de Noir au Nord : « Le monde noir avait besoin, non pas qu’ils rêvent à des mythes, mais qu’ils existent en tant que Nordistes rattachés à la matrice subsaharienne. » (p. 80) Quant à Amandla, née en Guyane, l’Afrique incarne « le rêve du Pays Primordial » (p. 83), l’origine du peuple noir, la source à laquelle il faut aller s’abreuver et vivre pour retrouver son identité. Ces trois personnages marginaux, en quête d’eux-mêmes, échafaudent un triptyque inquiétant de l’identité noire, sur fond de panafricanisme, de nationalisme ou de rastafarisme. « J’ai voulu montrer comment cette conscience de couleur pouvait produire des formes pathologiques de crispations identitaires » confiait L. Miano dans un entretien (11). Et c’est bien ce qu’elle explore finement à travers cette fiction tout en nuances où chacun porte le fardeau d’une histoire coloniale impossible à dépasser. L’auteur ne cherche pas ici à affirmer des vérités, elle explore plutôt « du dedans », par touches successives, à la manière d’un musicien de jazz, les idéologies identitaires sous-tendues par la tyrannie de cette couleur origine, pour dessiner le portrait d’une communauté noire en mal d’existence, cette « noirie » (p. 332) aux accents très fanoniens : discrimination à l’emploi, racisme, impossibilité d’exister dans le champ des médias… tels sont les maux les plus visibles de cette communauté qui gravite toujours à la périphérie de la société française, incapable de trouver sa place. Roman donc d’une réflexion et d’une prise de conscience sur ce que L. Miano appelle « les identités frontalières« , celles que la seule origine, en somme, ne saurait définir.

1. Afro Blue est un des premiers morceaux qui mélange jazz latin et traditions africaines : composé par Oscar Brown Jr. Et Mongo Santamaria, il a été repris par John Coltrane qui l’a rendu célèbre.
2. Straight Ahead est un album engagé composé par Abbey Lincoln et Mal Waldron sur la condition des Noirs (Africains et Américains) dans les années 1960.
3. Angel Eyes a été composé par Earl Brent et Matt Dennis pour un film noir, Jennifer (réalisé par Joel Newton en 1963), où se mêlent histoire d’amour et enquête policière.
4. Round Midnight écrit par Bernie Hanighen et Thelonious Monk est un thème à la beauté mélancolique et triste. D’après Miles Davis, c’était un thème dur à apprendre et jouer en duo avec Monk à cause de sa mélodie complexe et de toutes les harmonies qu’il recelait.
5. Left Alone est une chanson écrite Mal Waldron en hommage à la vie de la chanteuse Billie Holiday sur la difficulté de s’enraciner.
6. Ses deux romans précédents, L’Intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient se passent là-bas.
7. La focalisation interne vient d’autant plus renforcer cette impression d’étouffement qu’elle nous fait partager l’intériorité fragmentée des personnages.
8. D’ailleurs, « en quittant le pays, (Amok) ne s’était rendu nulle part. » (289)
9. On pourrait traduire par : « Il n’est pas de maison qui m’appartienne (…) »
10. Le père d’Amok était extrêmement violent et battait constamment sa femme devant tout le monde. Ce geste peut se lire comme la métaphore d’une violence autre, la violence historique de la colonisation dont certains Africains se sont fait les alliés.
11. Cf. entretien avec Léonora Miano sur : http://dailymotion.alice.it/tag/livres/video/x48svg_interview-de-leonora-miano-tels-des_news (consulté le 25 juillet 2008)
Tels des astres éteints, de Léonora Miano. Ed. Plon, 2008.///Article N° : 8029

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