Rencontre avec les éditions Ròt-Bò-Krik : l’aventure d’une amitié engagée

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C’est à l’été 2021 que quatre amis posent la première pierre des éditions Ròt-Bò-Krik. Sarah Frioux-Salgas, Jean-Baptiste Naudy, Mathieu Abonnenc et Dominique Malaquais. Ils forment une équipe de spécialistes aguerris, passionnés, fougueux. La ligne est claire : alimenter depuis la France et dans un contexte francophone le brasier intellectuel de la question coloniale en faisant bouillonner ensemble histoire, politique, arts, littérature. Objectif : des livres accessibles et beaux, peu chers, pas trop gros, adaptés à nos modes de vie contemporains, temps compressé et aliéné, lectures entrecoupées, mais sans renoncer à l’exigence, un peu comme dans les mariages traditionnels anglais de l’époque victorienne, quelque chose de vieux, de neuf, d’emprunté, de bleu… Faire vite mais bien. Très bien, même. Et pour durer.

Je les rencontre à l’atelier, il fait beau, les verrières sont ouvertes et il y a dans l’air ce quelque chose d’ancien, d’artisanal, ces liens d’amitié qui se sentent dès le seuil de la « maison ». J’ai plein de questions, je n’en pose presque aucune. Ce n’est pas nécessaire, la conversation à bâtons rompus entre trois inconnus (mais je comprends tout de suite que c’est comme si l’équipe était là au complet, je ne sais pas pourquoi, mais je ne les imagine pas beaucoup faire une seule chose en solitaire) se déroule simplement, avec fluidité et m’apporte toutes les réponses.

À l’été 2021 donc, les grandes lignes sont réfléchies et mises en place, quand, en octobre de la même année, la mort frappe Dominique Malaquais. Dès lors, la maison est en deuil, mais elle se doit plus que jamais de vivre, comme un hommage aussi à celle qui l’a tant portée.
Les premiers livres paraissent au printemps 2022 (Dieu t’a créé, tu as crié… ! de Michel Alimeck et Archéologie des trous de Stacy Hardy, épuisés aujourd’hui), toujours deux à la fois, comme pour leur donner plus de stabilité et d’élan : un essai, un texte de littérature, qui se répondent ou non, deux fois par an comme les équinoxes, soit quatre publications en tout.

Quelque chose de neuf et de vieux à la fois, passer d’un monde à l’autre, tenir le coup, partager. À ce moment-là, Sarah Fila-Bakabadio rejoint le projet, avant que Grégory Pierrot ne vienne grossir l’équipe du comité éditorial (entre temps Mathieu est parti, mais Sacha Shiro entre en scène récemment, et toutes et tous se complètent merveilleusement, font société à eux tout seuls). L’espace offert ne redouble pas les travaux universitaires, nécessaires mais aussi nécessairement adressés à un public beaucoup plus restreint, il comble un vide éditorial en faisant entendre des voix presque inaudibles, en remettant aussi en lumière des voix, des personnages, des textes existants, qui circulent déjà largement dans le monde anglophone et en rappelant inlassablement que Paris est une capitale des mondes noirs depuis longtemps. Le projet est de faire des livres de fond, qui resteront en librairie et continuent de s’écouler régulièrement bien après leur sortie, tout simplement parce qu’ils sont indispensables et que les questions jamais ne cessent de se poser.

Au cours de la conversation, Sacha et Jean-Baptiste insistent régulièrement sur cette répétition de l’histoire, pour ne pas dire son bégaiement, cette impression cuisante de toujours avoir à recommencer au même endroit. Le mouvement des banlieues ne découvre rien, il se réapproprie le mouvement décolonial français, comme celui-ci s’est nourri des luttes indépendantistes, comme il y a eu le Paris noir et le Marseille décolonial de Banjo. Les femmes noires n’ont pas attendu ces dernières années pour parler de patriarcat et pour revendiquer voix et indépendance. Ama Ata Aidoo et bell hooks, pour ne prendre qu’un exemple récent, écrivent dans les dernières décennies du XXème siècle. Il faut, inlassablement, recréer des généalogies qui rendent de l’espoir à la jeunesse, tenir compte du délai et du décalage qui existent entre les réflexions et les textes, entre paroles et actions, donner de la profondeur pour lutter contre une certaine politique d’effacement et de décrédibilisation, redire, par exemple, que « queer » et « racisé » relèvent de la même situation de subalternité, refuser l’instrumentalisation qui ferait des uns un symbole de civilisation sous couvert d’islamophobie, sans nier pour autant les divergences et les conflits internes. Pas de monument érigé là où il s’agit de les faire tomber, pas de réflexion toute faite là où ce qui compte, c’est de donner à penser et d’outiller intellectuellement (et en douceur) des générations de lecteurs de tous âges mais probablement unis par une même idéologie.

Quelque chose d’emprunté ? Mais bien sûr que tout est toujours emprunté, tout appartient toujours à l’immense bibliothèque mentale constituée jour après jour, individuellement et collectivement. Ròt-Bò-Krik n’a-t-elle pas été cette revue anticolonialiste créée en 1975 par Shaka Karebu ? Mais d’abord le nom d’un quartier de Cayenne ? La typographie elle-même renvoie à une certaine époque culturelle, elle est redessinée dans les années 60 et porte le nom évocateur ITC Souvenir. Tout est emprunté, parce que tout est réfléchi, mais une dernière chose peut-être doit être arrachée plus encore qu’empruntée : le temps, qui n’est plus à soi ni à personne dans le flot des images et des capteurs d’attention et qu’il faut se réapproprier, refaire sien. L’ambition des éditions Ròt-Bò-Krik n’est en effet pas moindre que de faire sortir de la consommation militante, ce qu’on pourrait appeler un certain militantisme performatif, pour entrer dans la quotidienneté. Là est prononcé un mot qui me plaît et que l’on n’entend plus tant que ça : le terme « ascétisme », comme une valeur ancienne, empruntée, retrouvée elle aussi, comme le temps perdu.

Motifs et dessins d'inspiration William Morris

Motifs d'inspiration William Morris, célèbre designer britannique au XIXe siècle, et activiste politique acharné.

Reste finalement quelque chose de bleu. Dans la symbolique victorienne, ce quelque chose est censé dire la fidélité et la pureté, raconter une histoire singulière en tout cas, comme ces motifs, bleus et chatoyants de couleurs, dessinés par William Morris (et pas seulement, glisse avec amusement Jean-Baptiste, il y a aussi ses continuateurs, notamment sa fille May) et qui jouent sur la notion même d’exotisme en parlant des mondes coloniaux de l’Angleterre victorienne justement, ceux de l’intérieur comme ceux de l’extérieur. Encore une fois les luttes se rejoignent et s’embrassent, parce que c’est ainsi, sans aucun doute, qu’on est plus forts, dans un mariage qui peut être houleux parfois, heureux souvent, mais un foyer où l’on se retrouve ensemble, unis au moins autour d’une même idée d’une humanité plus grande.

Je repose ma tasse et sors de l’atelier, rassérénée par un lieu, des voix, une certaine forme de partage universel qui donne un peu foi en l’avenir.
Depuis quatre ans, les éditions Ròt-Bò-Krik marchent sur leurs deux pieds. Bien identifiées dans un paysage éditorial pourtant très concurrentiel, elles sont présentes dans les librairies. Elles n’ont rien perdu de leur allant d’amitié, de leur verve militante et de leur joie première. Je retrouve la rue, le soleil déclinant de la fin d’après-midi, j’espère que cette maison, ces sonorités qui rappellent les formules du conte : Ròt-Bò-Krik !, résonneront de plus en plus fort et pour un public toujours plus large. Je pense aux derniers titres à paraître dans quelques jours, fin septembre 2026 : Sandeep Bakshi avec Frontières queer et Yasmine El Rashidi avec Tous les étés du Caire. Ils sont déjà attendus.

Annie Ferret


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