Hommage à Tanella Boni : penser pour sortir de l’assignation

Print Friendly, PDF & Email

Tanella Boni est morte le 15 septembre 2026 à Toulouse. Elle nous quitte beaucoup trop tôt. Elle laisse un magnifique héritage philosophique, poétique et littéraire, elle qui nous a accompagnés à Africultures sur une quinzaine d’années, nous offrant 113 articles tous lisibles sur le site. Comment lui rendre hommage quand les mots ne suffisent pas et que l’émotion nous gagne ?

Où trouver le mot juste / De la porte du silence / Pour ouvrir la danse du conte /
Près de ma peau de femme / Que le bon Dieu a inventée / Comme un instrument de musique inédite
(Il n'y a pas de parole heureuse, p.11)

Je me souviens. C’était au MASA d’Abidjan en mars 1997. Je logeais chez le peintre et poète psychanalyste Zirignon Grobli qui avait invité mon grand ami critique de cinéma Jean-Servais Bakyono, Diegou Bailly qui dirigeait le journal Le Jour, et l’écrivaine Tanella Boni, qui enseignait la philosophie à l’université. Nous discutions de l’actualité : leur espoir était de voir Laurent Gbagbo accéder au pouvoir. Elle sera d’ailleurs plus tard sous sa présidence directrice de la Francophonie au ministère ivoirien de la Culture. Tanella était une femme discrète face à ces hommes expansifs mais je remarquais la pertinence de ses analyses.

Nous restons en contact tandis qu’avec l’équipe de la Lettre des musiques et des arts africains et quelques autres, nous fondons Africultures comme revue mensuelle en format livre dont le premier numéro sort aux éditions L’Harmattan en octobre 1997. Un réseau de correspondants se constitue peu à peu et je lis propose de participer. Tanella collabore à Africultures durant une quinzaine d’années. Elle y écrit 113 articles de 2001 à 2016, tous lisibles sur le site d’Africultures. Et participe activement à nos réunions et séminaires de rédaction. Elle publie par ailleurs dans notre collection La Bibliothèque d’Africultures à l’Harmattan son ouvrage La Diversité du monde : Réflexions sur l'écriture et les questions de notre temps (2010).

photo de Frédéric Lecloux lors d'un séminaire regroupant toute l'équipe rédactionnelle d'Africultures aux Pilles (Drôme).

A relire aujourd’hui ces articles, je retrouve Tanella, les discussions que nous avions où j’apprenais beaucoup, ce à quoi elle tenait, sa façon d’avancer par questions, par images, par alertes. Et toujours la même exigence : ne jamais laisser les personnes devenir de simples objets de discours. Elle ne réduisait ni l’Afrique, ni les femmes, ni les migrants à des catégories produites de l’extérieur. Il fallait leur restituer voix, histoire, pluralité et pouvoir de pensée.

Dans l’introduction au dossier du numéro 82 d’Africultures qu’elle coordonne en 2010, « Penser l’Afrique : Des objets de pensée aux sujets pensants », Tanella constate que les espaces publics accordent peu de place à une pensée critique, occupés qu’ils sont par « d’autres types de discours en rapport avec la vie immédiate : politique, économique, sportive ou religieuse ». Elle rappelle aussi combien les pensées africaines restent classées dans la « marge » ou parmi les « pensées de l’ailleurs ».

Tanella savait bien que l’ailleurs n’est pas seulement une distance mais surtout une hiérarchie. Dans ce texte, elle refuse l’opposition entre des pensées centrales, universelles par nature, et les autres, locales, particulières, bonnes à observer mais non à prendre comme ressources intellectuelles. Elle appelle en réponse à penser « par nous-mêmes », à être « libres et responsables de nos mots et de nos concepts ».

Elle refuse cependant de sanctuariser une identité africaine, mais au contraire, de déconstruire le mot « Afrique », devenu une étiquette qui « colle à la peau », à la pigmentation, à l’origine supposée. L’Afrique peut être louée comme berceau de l’humanité et simultanément reléguée à la périphérie, à la dépendance. Des artistes et intellectuels africains sont admis individuellement dans les espaces internationaux, alors que leur continent demeure imaginé comme un lointain dehors.

Penser l’Afrique ne peut donc consister à répéter une définition identitaire. C’est produire des outils critiques capables de tenir compte des situations, des sciences, des technologies, des droits et des mutations contemporaines. C’est faire de l’Afrique non un objet à étudier, mais un lieu depuis lequel se fabrique de la pensée.

Quand l’identité devient une arme

Cette attention aux mots et à leurs effets était déjà psente dans une correspondance aux lecteurs d’Africultures publiée en introduction à « L’ivoirité, ou les dérives d’un discours identitaire » (2003). Le texte part de la crise ivoirienne, mais sa portée dépasse largement la Côte d’Ivoire. Tanella y décrit la dérive d’un « peuple » désormais incapable de se penser comme une communauté politique partagée : « Le peuple, au singulier, est devenu une chimère. »

Alors même où l’ivoirité envahit le discours politique, elle refuse la fiction d’un peuple homogène, qui fabrique inévitablement des exclus. Elle y voit une technique de séparation qui transforme l’origine en critère de légitimité, le patronyme en preuve, la filiation en frontière., et qui installe le soupçon au cœur de la citoyenneté. Elle oppose à ce mécanisme une politique de la pluralité. Non une pluralité abstraite, mais une pluralité vécue comme condition de toute société. L’identité ne doit pas devenir une police.

Les femmes, au pluriel

Ils disent / Que la femme n'est qu'une femme / Ils disent / Que ses mots sont des réserves d'oublis/ Gravés par le vent à la porte du Temps / Mais ils ignorent que là où nos mots / Tombent en poussière de larmes / La Vie monte la garde / Contre les tueurs de tous acabits
(Il n'y a pas de parole heureuse, p.39)

La même méfiance envers ce qui se fige anime sa réflexion sur les femmes. Dans « La femme n’est-elle qu’une femme ? » (2001), Tanella interroge les images et les rôles dans lesquels les femmes sont enfermées. Le titre lui-même est une provocation critique : une femme peut-elle être réduite à son sexe, à ses fonctions familiales, à une place sociale prescrite ?

Elle ne cherche pas pour autant à créer un autre cliché qui serait « la femme africaine ». Elle alerte : que vivent les femmes ? Quels corps contrôlés, quelles vies empêchées, quels droits niés, quelles paroles censurées ? Mais aussi : quelles capacités de résistance, de création, de transmission et de réinvention ?

C’est son approche dans son livre Que vivent les femmes d’Afrique ? : une « mosaïque de situations multiples ». Le pluriel est une méthode. Il interdit de parler au nom de toutes. Il oblige à regarder les différences de classe, de génération, de lieu, d’instruction et de trajectoire. Il rappelle surtout que la dignité ne se divise pas : elle concerne l’intégrité du corps, l’accès au savoir, l’autonomie, la sécurité et le droit de paraître dans l’espace public autrement que comme objet de contrôle ou de compassion.

Migrer : de la catégorie à la personne

Avec par exemple « Entre ici et là-bas, nulle part » (2006), Tanella applique cette attention à la condition migrante. Elle commence par interroger le vocabulaire lui-même. Pourquoi parle-t-on de « flux migratoires » ? Que devient une personne lorsqu’elle est ramenée à un flux, une masse, une donnée statistique ou un dossier administratif ?

Elle explore le regard qui réduit les migrants à des catégories : clandestins, sans-papiers, réfugiés, demandeurs d’asile. Ces termes peuvent être nécessaires dans le droit et l’administration ; ils deviennent aliénants lorsqu’ils épuisent l’identité d’un individu. Tanella veut retrouver ce qui échappe aux classements : les peurs, les silences, les souvenirs, le deuil, l’espoir, l’effort pour conserver une image de soi.

Cela l’amène à demander : comment se déplace-t-on « dans sa tête et dans son corps » ? Migrer n’est pas seulement franchir une frontière. C’est vivre entre plusieurs lieux. C’est parfois perdre le pays quitté sans trouver de place dans celui où l’on arrive. C’est habiter cet espace douloureux : « entre ici et là-bas, nulle part ». Le « nulle part » n’est pas une absence de territoire. C’est une absence de reconnaissance. Il peut exister dans les marges urbaines, dans la précarité, dans l’humiliation administrative, dans la peur d’être arrêté ou expulsé. Avec la sensibilité qu’elle savait déployer, Tanella donne de l’épaisseur sensible à cette expérience.

La poésie comme vigilance

Tanella Boni en 2007, photo Frédéric Lecloux

Dans « Les mots d’un cyclone et la mer du poème » (1999), comme dans ses nombreux textes consacrés à la poésie, Tanella Boni défend une parole qui ne se détourne pas du monde, mais qui l’affronte autrement. La poésie n’est pas un luxe. Elle devient une vigilance. Elle maintient ouvertes les blessures que les discours officiels, médiatiques ou politiques voudraient refermer trop vite.

On le voit, Tanella combattait avec constance le même mécanisme : l’assignation. Elle nous apprenait que les mots ne décrivent pas seulement le monde. Ils le distribuent. Ils peuvent marginaliser, exclure et rendre invisibles. Mais ils peuvent aussi restituer une présence. À condition de les travailler, de les interroger et de ne jamais oublier qu’aucune personne ne se réduit à l’étiquette qu’on lui applique.

Ici il n'y a pas de parole heureuse / Il y a des rires et des larmes qui marient / Leurs rythmes ensemble / A la tombée du matin / Il y a la bêtise humaine qui n'est plus un mot / C'est l'air qui tue sans en avoir l'air jamais / L'homme et la femme / à coups de bombe insecticide / Il y a la / Foutaise / Ce cri de victoire / Sur les forces occultes du silence
(Il n'y a pas de parole heureuse, p.56)

Parmi ses derniers gestes dans sa collaboration avec Africultures, Tanella nous avait envoyé un poème de résistance : Nous sommes Bassam et bien plus.

Merci Tanella.


Laisser un commentaire