8 mai 45 : la cicatrice indélébile

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Après avoir été longtemps entouré d’un profond silence, l’infâme massacre du terrible printemps de mai 1945 refait surface. Au-delà des cérémonials de circonstance et des gerbes de fleurs déposées au carré des martyrs, que reste-t-il des palabres et des discours commémoratifs en ce 63ème anniversaire ?

Ces dernières années, les mea-culpa abondent. Il a été question de « tragédie inexcusable » et d' »événements qui ont fait insulte aux principes fondateurs de la République » (1). Ont été clairement été dénoncés les « fautes impardonnable » et les « crimes du passé colonial français » (2). Enfin, tout récemment, la reconnaissance des crimes au nom de l’Etat français a fait un pas de plus. Déposant une gerbe de fleurs à la mémoire des victimes, le représentant de l’Etat français, n’a pas hésité à parler de « Tragédie terrible » et d' »épouvantables massacres » en dénonçant clairement le « déchaînement de folie meurtrière dans lequel les autorités françaises de l’époque ont eu une très lourde responsabilité » (3). Est-ce la fin des dénégations des injustices, des fautes et des crimes du passé ?
La question a été au centre des débats de la 6ème édition du colloque international qui s’est terminé hier, à l’université de Guelma. La lumière reste à faire sur ces événements et sur toutes ces victimes innocentes (4). La cicatrice doit impérativement se refermer, si l’on veut reconstruire ensemble le futur. L’accès aux sources des archives écrites, audiovisuelles et cinématographiques doit être rendu possible. Après soixante-trois années de refoulement, il est temps de dire la vérité à la jeune génération sur cette période historique, et au-delà sur la résistance, l’héroïsme et les sacrifices consentis pour la libération du pays des affres de la colonisation.
Hormis quelques rares historiens et les familles des victimes chez qui la blessure demeure toujours aussi vivace, en vérité, peu de monde sait exactement ce qui s’est passé durant ce printemps dramatique. Se recueillir pour réveiller et entretenir le souvenir, c’est bien, l’enraciner dans les mémoires et faire face à l’histoire, c’est mieux. Mais voilà que cette dernière pose problème. Longtemps, des pans entiers de notre passé ont été occultés ou à peine évoquées dans les manuels scolaires. Alors que dans tous les villages de France et de Navarre, les cloches de la libération fêtaient la capitulation du IIIème Reich, à Sétif, Guelma, Kherrata, Draa Benkhedda, Saïda, Bordj Menaïl, Tigzirt, Cap Dinet, Nassiria, Annaba, Batna, pour ne citer que quelques lieux où l’horreur avait atteint des limites, l’armée française, aidée par la police, la légion étrangère et les colons constitués en milices, célébrait la victoire dans le sang et dans l’horreur. 45000 êtres humains furent sacrifiés sur l’autel de la bêtise. « Nous avons maté la révolte », écrivait Duval, le responsable en chef de la répression, « mais, s’il n’y a pas de réforme, cela recommencera dans dix ans ». Les « indigènes de la République », ces ouvriers agricoles, ces paysans, ces femmes, ces enfants, ces vieillards, et même les « tirailleurs » et les « goumiers », qui venaient de verser leur sang sur les champs de bataille européens, furent victimes d’un véritable crime contre l’humanité qui renvoie aux horreurs de la conquête de l’Algérie.
La France coloniale et son rapport schizophrénique à l’histoire
Ainsi donc, après des décennies d’amnésie, les langues se délient. Beaucoup de choses ont été dites. La guerre imposée aux Algériens a retrouvé son nom. Les cadavres désignent leurs auteurs. Les suppliciés de mai 1945 sortent de l’oubli. Emboîtant le pas aux rares journalistes et historiens courageux, qui ont osé dénoncer les tortures et les massacres, de hauts responsables politiques, encouragés par les médias, ouvrent à leur tour la boite de Pandore des exactions coloniales. Un peuple effaré découvre la terreur, qui s’est abattue sur l’Algérie au lendemain de la libération, une terreur qui n’avait rien à envier à celle de l’Allemagne hitlérienne. Les directives venaient d’en haut. Ordres étaient donnés par l’Etat français à la police, à l’armée, à l’aviation, à la marine et à toutes les forces terrestres de briser « l’insurrection » et de noyer toute « révolte » dans le sang. Des douars furent brûlés. Des villages entiers furent effacés de la carte. Ratissages, tortures, enfumages, liquidations physiques devinrent le lot quotidien des « arabes » (5), dont 12000 d’entre eux, sous les ordres du Maréchal Juin et du Général De Montsabert ont sacrifié leur vie sous le drapeau français, à Monte Cassino, en Corse, à l’Ile d’Elbe et sur d’autres fronts.
Le temps, qui s’est écoulé depuis, ne diminue en rien la flamme du souvenir et la responsabilité des auteurs des massacres collectifs. Ces crimes de « lèse-majesté » comme les a qualifiés A.P. Esquivel, le prix Nobel de la paix de 1981, dont rien ne peut atténuer l’horreur, demeurent à tout jamais imprescriptibles. Il est grand temps pour la France d’aujourd’hui de se débarrasser de son complexe et d’affronter l’impensé colonial. De la reconnaissance officielle des responsabilités qui étaient les siennes, elle ne sortira que grandie. « On s’honore en disant la vérité, parfois en demandant pardon », disait à juste titre Bertrand Delanoë, le Maire de Paris, à propos de « la barbarie de Sétif ». Au lieu de tergiverser sur le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » (6), l’élite politique ferait mieux de mettre fin à la guerre des mémoires pour s’atteler enfin à l’écriture des pages tragiques de son histoire.
En rendant les fractures plus profondes et les manifestations pacifiques inutiles, le sang versé en Algérie, durant tout le mois de mai 45, a rendu inéluctable l’insurrection générale de 54. Ce fut le grand signal, le prélude à l’éveil des consciences. Les atrocités vécues allaient forger la conviction de l’indépendance et ouvrir, neuf années plus tard, les véritables hostilités contre les coloniaux qui, 132 ans durant, piétinèrent les principes moraux et humains. La conscience de l’humanité, qui s’indigne chaque année de l’holocauste juif, semble peu concernée par les génocides et ses ethnocides de la colonisation sur lesquels pèse une lourde chape de plomb amnésique.
Les attitudes ont évolué. On sent le vent tourner. Le moment est venu d’exorciser ce passé afin de le dépasser et de renouer des liens encore plus étroits sur les plans politique, économique, social, culturel et humain. Quelques chercheurs et historiens sérieux des deux rives s’y attellent. En croisant leurs témoignages, ils ont déjà réussi à faire sortir cette guerre de l’oubli. Le travail d’histoire doit se poursuivre. Cinéastes, écrivains, journalistes doivent à leur tour sortir du silence et s’investir pour faire connaître cette histoire tumultueuse et passionnée, avant que ne resurgisse l’hydre xénophobe et raciste qu’alimentent les incompréhensions et l’oubli.
Exorciser le passé afin de le dépasser
La colonisation, une page d’histoire qui n’en finit pas de s’écrire, une histoire que l’on s’évertue à ne regarder que par le petit bout de la lorgnette. Le rituel est désormais immuable. Il donne la mesure du triste état dans lequel se trouve actuellement le débat historique et politique. Phraséologie outrancière et obsessions dénonciatrices animent le melting-pot politique. Les plateaux des chaînes de télévision déroulent leurs tapis rouges pour recevoir les nécrophages, ces vers qui viennent se repaître de la décomposition de la chair. Plus préoccupés par la mystification idéologique du passé que par l’histoire elle-même, les « témoins » qui se succèdent revivifient les années traumatisantes au lieu de les exorciser et de les dépasser. A travers leurs pamphlets satiriques et leurs clichés éculés, on constate que la page est loin d’être tournée.
L’histoire des historiens sérieux des deux rives n’intéresse personne. Tout autant que le cinéma, la télévision continue de bouder la mémoire historique. L’absence de documentaires, de films de fiction et même d’ouvrages sur les périodes tragiques de notre histoire, est assez symptomatique. Seuls les opportunistes ont droit de cité. Par leurs jugements sommaires, ils règlent des comptes. Avec un sens poussé du ridicule, les apprentis historiens n’ont pas hésité à plonger leurs plumes sur les plaies encore ouvertes et à pratiquer la provocation outrancière (7). Soutenue avec continuité, obstination, hargne parfois et beaucoup d’aveuglement, L’histoire coloniale officielle s’acharne à masquer les crimes d’Etat contre un peuple. Nous sommes loin du travail précieux d’investigation et des témoignages qui font sortir cette guerre de l’oubli (8).
A force d’en rajouter ici et là, on aboutit fatalement aux clichés et à la démesure. Et comme on ne le sait que trop bien, tout ce qui est excessif est insignifiant. Oublié, le véritable visage de la conquête coloniale. Oubliée, l’OAS fascisante et ses affres. Oubliés les drames de la guerre d’indépendance, les pillages, les assassinats, les tortures. En attendant que les excellents travaux d’historiens accèdent à la sphère médiatique, en attendant que les compétences discrètes et efficaces s’expriment…

1. Hubert Colin de Verdière le 26 février 2004, appuyé par son ministre des affaires étrangères, Michel Barnier, en visite officielle le 13 juillet 2004
2. Le Président français, en visite officielle à Constantine, en décembre 2007
3. Bernard Bajolet, ambassadeur de France, le 22 avril 2008
4. L’instrumentalisation du nombre de morts est symptomatique : de 45 000, on passe à une fourchette de 6 à 25 000 pour les historiens français, pour aboutir à 7000 victimes pour les autorités françaises.
5. Lire, à ce propos, « L’Algérie hors la loi » éd. Seuil 1995 et Mustapha Lacheraf, « Algérie et tiers-monde » éd. Bouchène 1989.
6. loi Fillon votée par le Parlement français la veille de la commémoration du 8 mai 1945).
7. « Un mensonge français. Retours sur la guerre d’Algérie », Georges Marc Benamou Ed.Robert Laffont, 2003.
8. Lire « Algérie, une guerre sans gloire », éd. CalmannLevy 2005 et éd. Chihab Alger. Voir également le film documentaire de Yasmina Adi, 2008, « L’autre mai 45. Aux origines de la guerre d’Algérie », qui lève un voile sur les mécanismes et les conséquences de la répression coloniale qui ont mené au 8 mai 45.
///Article N° : 7607

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