A Madagascar, des dessinateurs sans public ?

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La bande dessinée se porte toujours bien à Madagascar, merci pour elle, mais cela ne se voit pas beaucoup.

Il y a donc un problème, mais il ne tient pas à l’art pratiqué par des bédéistes de plus en plus frottés, par la grâce d’ateliers et de voyages à l’étranger, au professionnalisme en vigueur ailleurs, et en particulier en Europe. L’ambition s’affiche dans le travail et les propos, elle ne trouve guère son public. Il est aisé de définir le hiatus entre les créateurs et les lecteurs potentiels puisqu’il ne touche pas seulement la BD : le niveau des revenus est insuffisant pour que les Malgaches pensent même un instant à l’achat de livres, sauf exceptions. Pour ces dernières, recrutées chez les expatriés, les touristes et une frange infime de la population, le coût d’un album cartonné et imprimé en quadrichromie n’est pas prohibitif. Les autres ne se posent pas la question.
Hormis les dessinateurs de presse qui ont un emploi et des lecteurs fidèles (les plus connus sont Elisé Ranarivelo et Aimé Razafy), la plupart des dessinateurs malgaches en sont ainsi réduits à vivre d’autres activités. Ou à chercher des fonds auprès de ceux qui sont prêts à coopérer. Ce n’est pas un hasard si les derniers albums parus ont été édités par ou avec l’aide d’organismes français, et en français : en 1997, Retournement d’Andriankototiana Ratovohery et Les Jeux sont faits, celui-ci étant, à l’occasion des jeux de la Francophonie, une œuvre collective comme, l’an dernier, Sary gasy.
Roddy, un des pionniers parmi ceux qui animent aujourd’hui le petit monde de la BD malgache (il publiait déjà en 1979 et appartenait, en 1984, aux lauréats du premier Festival BD à Madagascar, organisé par… le Centre culturel Albert Camus), met le doigt sur les coûts d’impression qui conduisent à un prix de vente prohibitif. « Au milieu des années 80, explique-t-il, on pouvait vivre de la BD. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. » Des associations se créent, on en compte au moins cinq dont Mada-BD, responsable de Sary gasy. La vérité oblige à dire qu’elles semblent moins motivées par le travail en commun que par la recherche de partenaires financiers. On tourne en rond.
Pourtant, la situation n’est peut-être pas désespérée. Encore faut-il, comme le font les dessinateurs de Soritra, accepter de revoir ses ambitions à la baisse, oublier la norme européenne en matière d’albums et se tourner vers les Comic Books, avec un prix de vente serré au maximum et l’argument de feuilletons à suivre, sur lesquels se succèdent différents dessinateurs. Une quinzaine de titres sont parus à un rythme mensuel, chaque livraison de 24 à 48 pages est vendue entre 1500 et 4500 Fmg (soit environ de 1,50 à 4,50 FF) et tirée à 3000 exemplaires qui s’écoulent, en deux à cinq semaines, dans quelques grandes villes : Antananaviro bien sûr, mais aussi Toliara, Fianarantsoa et Toamasina.
D’autres associations semblent sur le point de suivre le même chemin, ce qui pourrait redonner à la bande dessinée malgache une existence réelle dont elle s’est, bien malgré elle, éloignée. Les auteurs sont conscients de ce qu’ils doivent s’adresser à un public populaire, donc en malgache et non en français. Ils ne renonceront pas pour autant à des projets susceptibles de leur offrir une audience internationale – leur présence dans les festivals est constante, Jocelyn Rajaomahefarison a même été publié en… néerlandais – mais cherchent à rencontrer les attentes de lecteurs dont on aurait tort de croire qu’ils se contentent des télénovelas diffusées par les chaînes locales.
« Toute distraction est bonne à prendre« , fait remarquer Hery, de Soritra. On en veut pour preuve l’accueil fait à la première bande dessinée historique actuellement publiée par L’Express de Madagascar et dans laquelle Didier Hariniaina R. Randriamanantena restitue des pages appartenant à la mémoire collective.
Les sujets ne manquent donc pas, ni la bonne volonté ni le talent. L’exercice rigoureux du scénario joint à une audace graphique déjà présente chez certains donneront encore aux lecteurs des occasions de se réjouir. 

///Article N° : 1576

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