A propos de 144 personnes : photographies de Loïc Le Loët

Entretien de Marian Nur Goni avec Loïc Le Loët

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Rencontre avec le photographe Loïc Le Loët, à l’occasion de la présentation à Bordeaux de « L 814 » (1), une série imposante et toute en finesse de portraits de 144 anciens combattants marocains ayant échoué à Bordeaux depuis le début des années 90 en quête de la reconnaissance de leurs droits. A voir dans le cadre de l’exposition « Les combattants d’Afrique » au Centre National Jean Moulin (2).

Dans le texte qui accompagne votre exposition au centre Jean Moulin à Bordeaux, vous expliquez être tombé sur le sujet des anciens combattants marocains « un peu par hasard ». Pouvez-vous nous raconter un peu plus en détail la façon dont cette rencontre s’est produite ?
Avant l’arrivée du tram à Bordeaux, la rue Vital-Carles qui est adjacente à la place Jean-Moulin (où se trouve le Centre homonyme) était une voie de circulation pour les voitures, j’étais alors arrêté dans un embouteillage, c’était en hiver, ce devait être au mois de décembre, et j’ai vu alors quelque chose de tout à fait insolite, que je n’avais jamais vu auparavant : des gens, une trentaine, voire une quarantaine d’hommes, alignés et en travers de la place, semblait attendre quelque chose. Ce n’était pas des SDF, ce n’était pas une manifestation, cette « scène » ne ressemblait pas à quelque chose que je connaissais déjà.
Peu de temps après, j’ai lu dans le journal un petit entrefilet que j’ai mis en parallèle avec ce que j’avais vu, j’ai alors compris que ces personnes étaient des anciens combattants marocains.
C’était en quelle année ?
C’était en 1999, ou plutôt à cheval entre 1998 et 1999.
Quinze jours après cette première expérience sur la place Jean-Moulin, j’en ai rencontrédeux : ils m’ont expliqué être des anciens combattants marocains et que, étant primo arrivants, ils étaient accueillis par l’Entr’aide protestante qui est située dans le quartier de Bacalan, sur les quais du port de Bordeaux. J’ai pris alors contact avec cette institution et j’ai commencé à faire des photographies des primo arrivants.
Comment avez-vous fait alors pour vous faire accepter auprès d’eux ?
Cela n’a pas été très compliqué, je leur ai dit que j’avais envie de prendre des photos d’eux pour, peut-être, faire quelque chose dans la presse. Je ne savais pas du tout ce que j’allais faire exactement mais j’avais envie de rentrer en contact avec eux, parce que pour moi l’appareil photo, c’est une façon de rentrer en contact avec des gens, c’est un prétexte.
Quelle était leur histoire exactement ?
Je l’ai apprise à leur contact et également en « fouillant » dans les livres et les articles : après que les colonies françaises aient repris leurs droits, ces anciens combattants, démobilisés, sont rentrés chez eux et ont pris leur retraite sur place. Ils sont revenus en France par la suite à cause de la « cristallisation », qui est un dispositif assez compliqué et subtil. Au départ, c’était quelque chose qui était prévu uniquement pour les Indochinois : l’État français avait décidé de leur donner leur dû en une seule fois. Ensuite, cela a été imposé aux « tirailleurs sénégalais » et, de façon plus générale, à tous les gens qui ont combattu pour la France, en fixant un taux pour leurs retraites qui n’allait pas varier. Mais, le temps passant, avec les augmentations successives du coût de la vie, les gens ne pouvaient plus vivre avec cela ; en 1988, le dispositif du RMI qui est alors mis en place donne droit aux anciens combattants « de toucher quelque chose » : voilà pourquoi ils reviennent.
Et ils reviennent à Bordeaux parce qu’ils dépendent de la région militaire de la ville. Le bouche-à-oreille a fonctionné ensuite : en 1999, ils sont 3 500 en ville. Au départ, lorsqu’ils n’étaient pas encore très nombreux, il y avait des associations qui essayaient de mettre en place des dispositifs d’accueil pour eux mais, plus tard, elles n’arrivaient plus à subvenir à leurs besoins. Pourtant, l’Entr’aide protestante avait « mis le paquet » : lorsque je suis arrivé au centre de Bacalan en 1999, il y avait cinq personnes qui y travaillaient à plein-temps.
C’était également un petit centre d’hébergement : il y avait une dizaine de personnes qui y vivaient. Les autres anciens combattants étaient repartis dans les foyers Sonacotra, qui étaient prévus à l’origine pour les travailleurs étrangers primo arrivants. En 2000, l’État français a choisi la solution de les répartir dans les foyers Sonacotra sur toute la France.
Avant cela, la sonnette d’alarme avait été tirée dans le courant de l’année 1999 et tous les médias étaient venus à Bordeaux pour voir ce qui se passait. Ensuite, avec le film « Indigènes », bien plus tard, ce problème a été connu par un plus large public au plan national.
Les photographies des anciens combattants que vous présentez à Bordeaux sont des portraits : cette forme s’est-elle imposée à vous naturellement ?
Au départ, je n’avais pas d’idées arrêtées quant à la façon de travailler avec eux, mais ce que j’avais compris était que ces gens étaient en quête d’identité. J’ai réalisé alors quelque chose qui pourrait ressembler à des photographies d’identités. J’allais quatre à cinq matinées par semaine dans le centre d’accueil de Bacalan pour les prises de vue – je travaillais dans l’urgence -, je revenais chez moi et je développais mes films, le lendemain je commençais à mettre les photographies les unes à côté des autres… En tout, j’ai photographié cent quarante-quatre personnes. Peu à peu, je me suis mis dans l’idée que j’allais présenter cela sous forme de carré de photographies…
Pourquoi le carré ?
J’ai organisé les photographies par douze, cela formait un carré et j’ai commencé à imaginer que cela pouvait ressembler au carré de la tortue des Romains. Douze personnes, c’est aussi une petite section de combattants dans l’armée française et cent quarante-quatre personnes forment une compagnie.
Je connaissais toutes ces informations d’ordre militaire, et elles me sont revenues intuitivement lorsque j’ai mis en forme mon travail.
Que deviennent les gens que vous avez photographiés ?
Beaucoup sont morts, puisqu’ils étaient déjà âgés lorsque je les ai connus, il y en a d’autres que j’ai retrouvé, comme Monsieur Minezane. Lui, il est là depuis 1991… Quand j’y pense, cela me fait mal.
Les anciens combattants photographiés ont-ils pu voir la forme finale de votre travail ?
Oui, bien sûr ! J’ai eu de la chance : je voulais faire une exposition de ce travail et lorsque j’ai commencé à démarcher, je suis tombé sur Guy Lenoir de l’association culturelle bordelaise MC2A (Migrations culturelles Aquitaine Afriques), le thème de leur programmation était « Mémoire de soldat » !
Pour le reste, ce travail a été essentiellement exposé en Aquitaine. Des gens m’ont contacté de Lille mais quand je leur ai dit qu’il fallait un camion pour déplacer l’exposition, ils n’avaient pas les moyens de prendre en charge les frais annexes…
Lorsque j’ai travaillé à la forme que je souhaitais donner à ce travail, je n’avais pas du tout pensé à cet aspect-là.
Quels sont vos projets actuellement ?
Je vais en Palestine depuis 1999, même si depuis 2005 je n’y suis pas retourné, faute de temps et d’argent… Ce travail reste en suspens. Je travaille sur les conflits en général. Et c’est la Palestine qui m’a amené à travailler sur ce genre de sujet. Depuis, je suis allé en Géorgie. En France, chaque fois qu’il y a des manifestations, je prends des photographies, j’ai beaucoup suivi les manifestations anti-CPE, contre la réforme des retraites…
J’ai un autre travail en cours, « Jusqu’aux étoiles de l’aurore ». C’est une série très poétique que j’effectue sur mon environnement quotidien et les lieux de mes balades… Je travaille à la périphérie des endroits où je me trouve. Dans une ville, je ne fais jamais de photographies au centre, je suis toujours dans un « entre-deux ». J’essaye de laisser les choses comme elles sont… C’est surtout un travail de natures mortes, à partir de traces de vie, là où il y a eu un passage de vie mais sans qu’il n’y soit plus réellement… C’est un travail de photographe, donc jusqu’à la fin !
Je l’ai appelé « Jusqu’aux étoiles de l’aurore » parce que je lis beaucoup René Char, c’est un extrait du poème « Post-merci » qui est publié dans le recueil « Recherche de la base et du sommet » aux éditions Gallimard. Ce travail, je l’ai commencé en 1993, mais c’est seulement dans les années 2000 que je me suis rendu compte que je m’inspirais beaucoup de sa poésie. Cette série de photographies a été exposée à Gentilly, à la Maison de la photographie Robert Doisneau, qui m’a beaucoup aidé et a exposé également le travail sur la Palestine. C’est un travail qui est en évolution, je continue de faire des photographies…
Le travail de portrait des anciens combattants était donc un peu à part dans votre parcours de photographe ?
Oui, complètement. En effet, j’avais commencé à faire des portraits en Roumanie. J’y suis allé en 1998 avec une association de Bordeaux qui avait un projet sur les enfants de rue. Leur projet, c’était de recueillir des enfants de rue ou des orphelins et de les placer dans un centre adapté. Ils étaient dans un tel état, ces enfants… Le projet de l’association n’a pas pu se faire tel qu’il avait été imaginé au départ mais je me suis retrouvé avec eux à visiter des asiles psychiatriques où ces enfants étaient placés, ce, alors qu’ils avaient parfois des problèmes bénins. Il n’y avait pas de soutien à cette époque-là pour eux. Par exemple, un enfant qui avait un petit retard scolaire, passait devant une commission médicale et, par manque de structures adaptées, il n’y avait pas d’autre endroit que de le mettre dans un asile psychiatrique, avec des adultes. C’était affreux, pour moi cette expérience a été un véritable choc. Je me suis dit alors que je voulais y retourner pour faire des photographies mais je ne savais pas du tout sous quelle forme j’aurais pu travailler. Ceci m’a suivi pendant trois semaines – j’y pensais jour et nuit – et à un moment donné, j’ai trouvé la solution. Il fallait que je fasse des portraits, mais sans montrer le milieu dans lequel ces enfants vivaient parce que ç’aurait été trop sordide, et cela n’aurait pas respecté leur dignité. C’est là-bas que j’ai réalisé mes premiers portraits. Ensuite sont venus les anciens combattants marocains et actuellement j’ai repris à nouveau le travail avec eux.
Racontez-nous la suite…
Un regroupement d’associations, leRAHMI (Réseau Aquitain sur l’Histoire et la Mémoire de l’Immigration en Aquitaine)a été créé sous l’égide de Monsieur ManuelDias. Des associations locales telles que MC2A et l’ALIFS en sont membres. Trois groupes de travail ont été créés en 2008 : au sujet des anciens combattants marocains (avec l’association ALIFS), des réfugiés espagnols de la guerre de 36, et des réfugiés économiques portugais des années 60. Nous avons été formés par des historiens de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI). Pour notre part, nous avons choisi vingt-deux anciens combattants marocains, des interviews ont été réalisées : elles vont intégrer les Archives départementales de la Dordogne, de la Gironde et de la CNHI. Pour clore ce travail, une exposition de portraits aura lieu à l’Hôtel de Région d’Aquitaine en janvier 2011.
Ce travail a été réalisé avec les historiens Pascal Blanchard et Eric Deroo.
Qu’est ce qui différencie ces nouveaux portraits de ceux, réalisés en 1999, qui sont exposés actuellement au Centre Jean Moulin ?
En 1999, les anciens combattants arrivés à Bordeaux étaient en quête d’identité, et maintenant ils sont dans l’attente.
Dans l’attente de revenir au pays, et de récupérer tous leurs droits, comme l’État français aurait dû le faire depuis que ce problème existe, et puis ils attendent la mort aussi, quelque part… Ici, ils sont dans la solitude, dans l’ennui.
Et comment donnez-vous forme à cet autre état de fait ?
Pour cela, il faudra voir l’exposition. Désolé ! (rires).
C’est un travail en cours, en couleur et en noir et blanc, et sur divers formats.
J’ai travaillé avec une chambre photographique, donc avec un grand format de négatif, au format carré (6×6) en noir et blanc et en numérique pour la couleur.
La Région souhaite donner un grand retentissement à cette exposition, j’espère que les anciens combattants en bénéficieront.
Comment et quand êtes-vous arrivé à la photographie ?
Elle s’est imposée à moi. Je ne sais pas comment vous expliquer… C’est un peu surnaturel comme histoire… Je me suis vu en train de filmer, ceci à plusieurs étapes de ma vie. J’ai eu des flashs… Je me suis dit alors qu’il y avait quelque chose à creuser !
Je ne pouvais être que photographe. Je travaillais alors chez IBM, je faisais un travail qui ne me plaisait pas, j’ai demandé alors à faire un congé de formation. Je suis parti à Toulouse pendant une année scolaire suivre ma formation à l’ETPA (Établissement supérieur spécialisé dans l’enseignement de la Photographie et du Multimédia). En revenant pendant trois ou quatre mois dans l’entreprise, j’ai vu que rien ne bougeait pour moi, côté professionnel. J’ai démissionné et j’ai commencé à travailler à Bordeaux pour une entreprise qui s’occupait de photographie industrielle et publicitaire. Comme le travail que je menais n’était pas très sérieux, j’ai commencé à faire des recherches d’emploi : je suis tombé sur une petite annonce pour un tireur noir et blanc. Sans faire de recherches, comme on fait aujourd’hui, au sujet de l’employeur, je suis monté à Paris pour un entretien et j’ai été embauché chez Pictorial Service. Je ne savais pas alors que je mettais les pieds dans une entreprise qui avait été la première à faire du tirage sur Paris, après la guerre. C’était l’entreprise de Monsieur Gassmann, issu d’une famille de juifs allemands qui s’était réfugiée à Paris. Les parents de monsieur Gassmann étaient radiologues, et tout petit Monsieur Gassmann les aidait à développer les radiographies. Après la guerre, ce monsieur a baigné dans la mouvance surréaliste à Paris avec Man Ray… Il voulait faire de la photographie mais comme il n’avait aucun talent pour cela, il s’est rappelé à un moment donné qu’il connaissait la chimie : il s’est mis à faire des tirages pour les photographes. Ce laboratoire existe toujours dans le 11ème arrondissement de Pars : c’est Picto. C’est une belle histoire…
Monsieur Gassmann trouvait que je travaillais dans un bon esprit et, de temps en temps, il allait chercher des plaques de verre de Tabard, de Munkácsi, un hongrois réfugié aux Etats-Unis… Sacrée école hongroise de la photographie !
Donc, il avait des plaques de verre de ces photographes et les sortait de temps à l’autre pour faire des travaux : on faisait les tirages ensemble. J’ai eu une grande chance ! En plus, comme c’était un laboratoire très réputé, tous les grands photographes passaient par là, Richard Avedon, Josef Koudelka…
Je me suis fait œil chez Pictorial Service pendant trois ans, ensuite je suis revenu à Bordeaux en 1992 et j’ai commencé à travailler pour le journal Sud-Ouest. Entre-temps, en 1991, je me suis présenté à l’agence Vu, j’ai été pris en tant que « photographe distribué ». Avec eux, j’ai fait une belle exposition collective, pour les vingt ans de l’agence : « 80+80 photo_graphisme »où80 graphistes ont travaillé avec autant de photographes, j’ai eu la chance de travailler avec des personnes qui ont répondu vraiment au cahier des charges qui était fixé, ils ont respecté mon travail !

(1) « L814 » est le nom d’un document administratif que les anciens combattants doivent remplir pour ouvrir des droits à la retraite, à condition de résider sur le sol français pour la percevoir.
(2) « Les combattants d’Afrique »
Jusqu’au dimanche 31 octobre 2010
Centre Jean Moulin
Place Jean Moulin
33000 Bordeaux
http://www.bordeaux.fr/ebx/portals/ebx.portal?_nfpb=true&_pageLabel=pgPresStand11&classofcontent=presentationStandard&id=1100
Entretien réalisé en Juillet 2010
Pour en savoir plus sur les travaux de Loïc Le Loët :

http://www.maisondelaphotographie-robertdoisneau.fr/rubrique/expo_loc/expo8.php?rub=7
http://www.agencevu.com/stories/index.php?id=571&p=54
Autres liens :
le RAHMI : http://www.rahmi.fr/index.html
ALIFS : http://www.alifs.fr
MC2A : http://www.web2a.org////Article N° : 9747

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Série "L 814" © Loïc Le Loët
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