à propos de Dog Eat Dog

Entretien de Françoise De Moor avec Niq Mhlongo

Entretien paru dans Africalia, The Newsletter paraissant à Bruxelles et reproduit en partenariat avec Africalia
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Niq Mhlongo, jeune auteur Sud-Africain est un des récents invités du literairCAFElittéraire, rencontres mensuelles organisées par l’asbl BeCAME et Green Light/KVS, en partenariat avec Africalia, au Centre Culturel Jacques Franck et à Pasa Porta à Bruxelles.

Dans ce premier roman, vous avez opté pour une écriture simple et directe avec des dialogues qui sonnent juste, sans effets de style, comme si vous vouliez coller au plus près de la réalité quotidienne vécue par chacun de vos personnages, et c’est une réussite… A travers vos études, vos lectures et la formation littéraire que vous avez reçue, quels sont les écrivains qui vous ont marqué, voire inspiré pour écrire ce roman ?
En tant que collégien, je lisais déjà beaucoup. Mon frère, qui étudiait à l’Université de Natal, avait l’habitude de ramener des livres dont la plupart étaient interdits, comme, par exemple, Long Walk to Freedom de Nelson Mandela, ou I write what I like de Steve Biko. J’ai aussi lu Detained de Ngugi Wa Thiongo, The Beautiful ones are not yet born de Ayi Kwei Armah et House of hunger de Dambudzo Marechera. Ainsi, mes influences actuelles proviennent de la lecture d’ouvrages d’écrivains africains originaires de différentes régions du continent, tel Things Fall Apart de Chinua Achebe. Ce sont ces oeuvres qui ont contribué à me faire aimer la littérature et qui m’ont donc influencé.
Lorsque je suis entré à l’Université, en 1994, j’ai choisi la Littérature comme matière principale. C’est là que j’ai eu la possibilité d’aborder des écrivains américains, britanniques et caraïbéens, tels que George Lemming avec In the Castle of my Skin, dont le style a exercé sur moi une forte influence. J’ai également aimé Black Boy de Richard Wright. J’ai ainsi commencé à ouvrir les yeux et à penser : Si d’autres peuvent écrire, je peux le faire moi aussi.
Comment le livre a-t-il été accueilli par vos lecteurs et plus particulièrement par les jeunes à qui vous le destiniez ?
Pendant que je rédigeais, j’écrivais comme un jeune Sud-Africain qui serait affecté par les problèmes évoqués dans le roman : le chômage qui touche tellement de jeunes, la délinquance, la pauvreté, la xénophobie… Ce sont tous les problèmes qui ont commencé à émerger après la fin de l’Apartheid, en 1994. Je décrivais les difficultés auxquelles je devais faire face en tant que jeune vivant en Afrique du Sud, tout en exprimant mon point de vue sur une situation qui concerne encore tous mes jeunes frères sud-africains appartenant à cette nouvelle génération que j’appelle la « Kwaito Generation » (1).
Actuellement, en Afrique du Sud, le nombre peu important de lecteurs parmi les jeunes pose problème. Les livres sont trop chers pour eux. Le roman fut très bien accueilli dès sa sortie par la génération plus âgée, bien que je n’aie jamais pensé écrire pour elle, du fait que la plupart des problèmes que j’évoquais n’étaient plus les siens. Comparativement, parmi la jeune génération, l’impact fut bien moins important. Tout cela est dû aux difficultés économiques de l’Afrique du Sud.
Votre livre a pourtant obtenu un réel succès dès sa sortie en 2004.
Je le pense car il présentait un nouveau genre d’écriture en Afrique du Sud et qu’un nombreux public attendait cela.
Tout le monde en avait assez de la plupart des livres qui ne traitaient que de l’Apartheid.
Le roman débute en 1994, à la naissance de la démocratie en Afrique du Sud, et il a été publié exactement dix années plus tard, en 2004. J’ai le sentiment qu’il a joué un rôle en montrant ce que les sud-africains, après dix années de démocratie, sont en train de vivre actuellement, spécialement les jeunes, ce qu’ils disent à propos de l’Apartheid, quels sont les rapports entre la jeunesse noire et la jeunesse blanche…
Fort du succès obtenu par ce premier roman, quels sont vos prochains projets littéraires ?
Je viens d’achever un autre manuscrit qui, je le pense, est meilleur. Je continue à me concentrer sur les mêmes questions qui concernent actuellement la jeunesse sud-africaine. Entre-temps, j’ai été amené à participer à différents projets. Par exemple, j’ai écrit trois nouvelles dont l’une, The Dark Side of our Street, est publiée en allemand dans une anthologie allemande intitulée Yizo Yizo.
Je reviens récemment du Kenya, où j’étais invité par le Caine Prize à un atelier d’écriture. Là-bas, j’ai écrit une nouvelle intitulée Gollywood Drama qui sera publiée dans le recueil du Caine Prize.
Mon livre vient d’être traduit en Espagnol.
Cela me fait vraiment plaisir d’avoir cette ouverture vers les pays hispanophones.
La mémoire de l’apartheid remonte régulièrement à la surface du récit, comme une plaie impossible à cicatriser, au sein d’une population enfin libérée mais qui reste profondément meurtrie. Elle semble, en effet, avoir encore beaucoup de mal à sortir de ce cauchemar où le racisme, l’injustice et la violence étaient le lot quotidien imposé par le pouvoir blanc à toute la communauté dite « de couleur ».
Oui, les vestiges de l’apartheid sont encore présents. Même dans mon livre, leurs traces sont visibles car c’était quelque chose d’intégré aux structures de la société. Cela ne peut disparaître d’un seul coup. La réconciliation en Afrique du Sud est en train de se faire, mais les injustices passées seront toujours présentes pour nous rappeler d’où nous venons et où nous allons.
Je pense que la nouvelle génération n’a pas été affectée par l’apartheid comme le fut celle de nos parents. Actuellement, les jeunes sud-africains n’envisagent pas leurs rapports sur des bases raciales.
Mais cela ne signifie pas que nous avons circonscrit pour autant l’influence de l’apartheid. Il faut aussi tenir compte du fait que parmi les neuf provinces d’Afrique du Sud, il y en a certaines où le concept de race est plus présent qu’ailleurs. Par exemple, si vous allez à Cape Town, il y a encore des restaurants où vous trouverez plus de Blancs que de Noirs.
Comment pouvons-nous éradiquer définitivement le racisme ? Je pense que la jeunesse rejette cette idéologie et cela se manifeste plus spécialement à Johannesburg où les différentes communautés se sont mélangées et sont en train de se forger une nouvelle identité qui s’éloigne du concept de race. Avec la nouvelle génération qui arrive, celle de la « Kwaito Generation », née dans les années 90, la question du racisme n’a plus autant d’importance. Cela vient du fait que, lorsqu’ils sont nés, on les a envoyé à la crèche avec des gamins blancs qui étaient exactement comme eux ; ils ne savent plus grand chose du racisme. C’est par leur intermédiaire que des changement vont peut-être s’opérer.
Pensez-vous que l’écrivain a un rôle à jouer auprès de la jeunesse sud-africaine prise entre la mémoire des parents qui ont combattu l’apartheid et ses propres aspirations dans un nouvel environnement démocratique où tous les problèmes socio-économiques ou culturels sont encore loin d’être résolus ?
Mon livre, par exemple, soulève des questions qui concernent actuellement les jeunes sud-africains : que vont-ils faire ? Quelles sont leurs peurs ? Leurs anxiétés ? Leurs aspirations ?… D’une certaine façon, par le biais de l’écriture, je représente cette jeunesse dans chacun de ses aspects. C’est aussi à travers des livres comme celui-ci que des lecteurs étrangers peuvent se faire une idée de ce que vit la jeunesse sudafricaine en ce moment : est-il prudent de se rendre en Afrique du Sud si la jeunesse y est toujours aussi violente – si les jeunes sont effectivement aussi violents qu’on le dit – et s’ils sont encore racistes… Vous lisez le livre et vous en tirez vos propres conclusions.
Nous avons un rôle majeur à jouer pour conscientiser la jeunesse sud-africaine et celle du monde entier. Nous sommes en train de jouer un rôle culturel, pour la simple raison que les gens qui souhaitent venir chez nous ont besoin de savoir dans quelle sorte de pays ils vont mettre les pieds. La Coupe du monde de football aura lieu en 2010 en Afrique du Sud, et les très nombreuses personnes qui voudront se rendre dans mon pays se poseront des questions telles que : « Est-ce que je risque d’être agressé en sortant de l’aéroport ? », dans la mesure où ces gens pensent que la criminalité est partout. C’est donc aussi à travers nous que ces voyageurs pourront mieux comprendre notre pays.
Vous avez écrit récemment « It is a pity that there are so few fiction writers in South Africa today » (Il est dommage que l’on trouve si peu d’auteurs de fiction en Afrique du Sud aujourd’hui…). A votre avis, à quoi attribuez-vous le fait qu’un pays aussi puissant que le vôtre sur le continent n’ait pas favorisé la naissance d’une nouvelle génération de romanciers depuis la fin de l’apartheid ?
En Afrique du Sud, les écrivains n’ont aucun soutien financier de la part des structures gouvernementales et ils n’ont pas la possibilité d’accroître leur audience dans le pays. C’est pourquoi, les gens d’ici, et spécialement les jeunes, considèrent que la littérature est une chose qui ne concerne que la vieille génération. La plupart des écrivains publiés actuellement appartiennent à la vieille génération et les jeunes n’écrivent pas parce qu’ils estiment que cela ne rapporte pas assez.
Et puis, les livres sont trop taxés. Si vous achetez mon livre en Afrique du Sud, vous constaterez qu’il coûte très cher. Le gouvernement devrait également contribuer à améliorer le niveau d’apprentissage de la lecture en milieu scolaire dans la mesure où cela devient très gênant qu’une population de plus de 45 millions de citoyens ait aussi peu de lecteurs : ils sont moins d’un million, dont seul un millier est susceptible d’acheter un livre.
En 2004, nous avons publié environ 3.000 exemplaires, et la plupart d’entre eux ont été écoulés et vendus en Europe. Ainsi, le premier tirage de mon livre est presque entièrement épuisé et nous sommes en train d’envisager un nouveau tirage, car il y a en juin une grande Foire du Livre en Afrique du Sud qui sera la plus importante foire du livre d’Afrique.

(1) Ndlr : le terme « Kwaito Generation », qu’introduit l’auteur, fait référence au courant musical populaire, à une « sub »culture urbaine des jeunes des années ’90.Niq Mhlongo, Dog Eat Dog, Kwela Books, Cape Town, 2004, 222 p., disponible en ligne notamment sur www.kalahari.com
Info sur ces cafés littéraires : [email protected]
C.C. Jacques Franck, chaussée de Waterloo 94 – 1060 Bruxelles
Passa Porta, rue Dansaert 46 – 1000 Bruxelles///Article N° : 4553

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