Calebasses en fête

Entretien d'Amara Camara et Charlotte Morantin avec Ba Cissoko

Entretien paru dans Africalia, The Newsletter paraissant à Bruxelles et reproduit en partenariat avec Africalia
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La 4e édition de la journée « Africa < > Tervuren », intitulée Calebasses en fête s’est déroulée au Musée Royal d’Afrique Centrale de Belgique le 7 mai dernier (1). L’objectif de cette journée était de faire découvrir au public belge la grande diversité d’utilisations que connaît la calebasse, objet naturel et courant de la vie quotidienne en Afrique subsaharienne. Africalia était partenaire de cette édition.
La journée s’est clôturée par un concert de Ba Cissoko, un groupe de quatre jeunes virtuoses guinéens. Cette formation musicale est reconnue pour son approche moderne du jeu de la kora en intégrant des influences musicales telles que le reggae, blues, rock… joués sur des instruments traditionnels africains (kora, balafon, krin).

Que signifie Ba Cissoko ?
Le groupe porte mon nom et mon prénom parce que je suis le leader du groupe. Ba c’est mon prénom et Cissoko mon nom. Je suis l’homonyme de mon grand-père. C’était un grand joueur de Kora. En fait, Ba veut dire grand. Les trois autres membres du groupe sont mes cousins.
Pourriez-vous résumer votre parcours artistique ? Pourquoi et comment votre oncle, le grand maître de la Kora M’Bady Kouyaté, a-t-il pu vous convaincre de devenir joueur de kora ?
Je suis griot, j’ai trouvé la musique dans la famille, mais moi je voulais être un footballeur. Mon père était contre cette idée. Il me disait : « je suis griot et ta mère est griotte, donc la musique doit continuer dans la famille ». Il faut que tu apprennes à jouer trois ou quatre morceaux de Kora, au cas où un jour tu seras obligé d’en faire ton métier ». Je lui ai dit : « d’accord, je vais voir ».
Mon oncle maternel M’Bady Kouyaté, un des grands maîtres de la Kora en Guinée, est venu nous rendre visite à Koundara. C’est ma ville natale. Mon père lui annonça que je n’allais pas à l’école et que je ne jouais pas de la Kora non plus.
Mon oncle M’Bady m’a dit : « Ba, je vais voyager avec toi pour te « montrer la Kora ». En voyageant de village en village au Sénégal, en Gambie et en Guinée Bissau, il me faisait comprendre que la Kora est un instrument qui a toujours été présent dans la famille, qu’elle en fait partie intégrante en insistant sur son utilité dans la tradition.
C’est en Casamance, au Sénégal, que l’amour pour la Kora m’a finalement gagné.
En y voyant les jeunes de mon âge qui jouaient très bien, je me suis dit : « pourquoi pas moi ? ». A la fin de cette tournée, mon oncle et moi sommes partis ensemble à Conakry pour achever mon apprentissage de la Kora.
A Conakry, il m’a fait entrer au Théâtre National de l’Enfant. C’est là que j’ai rencontré N’Faly Kouyaté et Prince Diabaté. Quelques années plus tard, j’ai commencé à jouer avec certains artistes guinéens très connus comme Ibro Diabaté et beaucoup d’autres.
Ensuite, j’ai formé en 1987 un groupe d’animation dans l’hôtel Mariador de Conakry et un autre groupe en 1992 que j’ai nommé Tamalalou (« voyageur » en malinké). La création de ces deux groupes m’a aidé à faire de la musique moderne avec la Kora.
Les clients de l’hôtel nous demandaient de jouer de la salsa, du reggae… Le directeur de l’hôtel nous donnait les CD à interpréter, donc nous étions obligés de jouer des morceaux inconnus. Cette expérience m’a permis de comprendre qu’on peut faire de la musique moderne avec la Kora.
Tous les éléments que je viens de citer m’ont donné envie de devenir un joueur de Kora. A mon tour, j’ai su en donner le goût aux plus jeunes de la famille.
Tous les jeunes de ma famille jouent de la Kora. Le fait de respecter le conseil de mon oncle, d’assurer la survie de la Kora dans ma famille en donnant envie aux plus petits de devenir joueur de Kora, a rendu mon oncle M’Bady très fier de moi.
Comment l’introduction de l’électronique dans la kora a-t-elle été accueillie par les amateurs de la kora en Guinée et par les professionnels ?
Au début, ils étaient catégoriquement contre. Ils disaient que nous avions déformé la Kora. Que la Kora est un instrument traditionnel ! Et c’est vrai. Nous avions tous appris la Kora traditionnelle.
Les morceaux classiques tels que Allalakè, Djedou, Kaira, Abdou Ndiaye, M’Bolopa ont été créés par nos maîtres. Et tous les joueurs de Kora les interprètent.
Vu que je sais jouer ces classiques, je me suis dit, puisque nos aînés ont créé, nous sommes aussi capables de créer. C’est ainsi que j’ai commencé à jouer du jazz, du rock, du blues à la Kora…
Ensuite, grâce à Sekou qui avait rapporté une pédale wah-wah d’une de ses tournées à Paris, nous avons décidé d’ajouter celle-ci à la Kora traditionnelle.
Nous avons tous trouvé que c’était très bon. A notre première sortie à Bamako en 1999, nous l’avons testé et tous les gens ont adoré. Cela nous a encouragé. Aujourd’hui, notre musique est écoutée dans le monde entier grâce à la modernisation que nous avons effectuée sur la Kora. Du coup, la Kora a été relancée.
Mory Kanté a été le premier à relancer la Kora dans un style moderne avec le tube Yèkè-Yèkè. C’est une illustration de la modernisation de cet instrument.
C’est ce que nous voulons faire nous aussi pour faire connaître la Kora.
Quelles sont vos sources d’inspiration et vos influences musicales ? La nuit est mon moment privilégié d’inspiration.
Je sors souvent entre minuit et 2 heures pour aller jouer de la Kora sur la plage de Taouyah. Du coté musical, j’aime écouter du reggae (Alpha Blondy, Bob Marley…), du jazz, du blues, du rock…. Bref je suis éclectique. J’écoute aussi d’autres joueurs de Kora tels que Toumani Diabaté, Soriba Kouyaté, N’Faly Kouyaté, Djeli Moussa Diawara, Djeli Moussa Condé etc. Les rencontres sont très importantes dans ma vie d’artiste. J’ai rencontré le célèbre pianiste congolais Ray Lema.
Les musiques que j’écoute et les rencontres que je fais constituent mes principales sources d’inspiration.
Un petit mot sur votre deuxième album ? Le deuxième album va seulement sortir en Europe en septembre 2006.
A la différence du premier album, ce nouvel album n’a pas été enregistré en live. Nous avons eu trois semaines de travail en studio. Pour sa réalisation, nous avons invité d’autres artistes (Tiken Jah Fakoly, Les Nubians, K’Naan).
J’aime faire du métissage musical, j’aimerais aussi un jour le faire avec la musique occidentale.
Le deuxième CD est mieux travaillé que le premier et il est tranquille.
L’environnement de l’artiste est ma principale source d’inspiration et les actualités guinéennes sont mon principal environnement. Il ne peut donc pas échapper à mes chansons.
Vous aviez déjà un lieu café-concert pour accueillir les jeunes artistes. Avez-vous d’autres projets du même style ?
Nous n’avons pas que ce café-bar pour accueillir les jeunes, nous avons aussi un centre culturel. Dans ce centre, on y joue de la musique traditionnelle, de la Kora, du rap, du hip-hop, du théâtre, de la danse et, quand je suis en Guinée, j’y joue chaque dimanche.
Cette année aura lieu la deuxième édition du Festival International Kora et cordes M’Bady Kouyaté. Ce festival est ma propre initiative. A la première édition en 2005, j’ai invité des artistes de plusieurs pays : Mali, Guinée Bissau, Gambie, Sénégal, Togo et des artistes guinéens bien sûr. La deuxième édition aura lieu en septembre prochain à Conakry. Je suis en quête de financement. J’aimerais aussi un jour transformer le centre culturel en un studio.
Ces deux dernières années, Africalia a soutenu le projet Cauri et son Festival Mimi-Sud à Kinshasa auquel vous avez participé. Comment l’avez-vous vécu ? Que pensez-vous de ce genre d’initiative ? Est-elle propice à l’échange artistique ?
Le Festival Mimi-Sud à Kinshasa était très bien organisé. Ce fut une découverte pour nous, car c’était la première fois que nous foulions le sol d’un pays d’Afrique Centrale. Le public était superbe.
Le peuple de cette région ne connaît vraiment pas la Kora. C’était donc une découverte pour lui aussi.
C’est une excellente initiative, très fructueuse sur le plan artistique. Nous y avons eu beaucoup de contacts.
Nous comptons d’ailleurs inviter pour la deuxième édition du Festival international Kora et cordes M’Bady Kouyaté beaucoup d’artistes que nous avons rencontrés là-bas.

(1) Voir l’agenda via les liens ci-contre pour le programme de cette journée.///Article N° : 4552

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