Les Étonnants Voyageurs à Brazzaville : quelles économies du livre en jeu ?

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La 24e édition du festival des Étonnants Voyageurs commence le 13 février 2013 à Brazzaville. Le programme est alléchant : 90 invités venus de 23 pays sont annoncés à travers 120 rencontres, débats et lectures répartis dans une dizaine de lieux différents de la capitale congolaise. Le cadre est posé : top départ d’un rendez-vous majeur de la littérature mondiale ! Dans cette petite réflexion, je pose la question de l’économie littéraire esquissée par les Étonnants Voyageurs, au moment de l’ouverture du festival à une plus large audience offerte par sa participation à la World Alliance.

What kinds of African books are in fact exportable from Africa to Europe ? […] There are no rules involved, since book markets defer heavily to fads and fashion […]. To learn about African publishing, where can a German publisher go, except to Britain or France ? (1)
« Dire le monde »… en littérature
Loin de Paris (Saint-Malo), de la France (Bamako, Port-au-Prince), les Étonnants Voyageurs (EV) confirment leur dynamique de décentrement, cette fois en Afrique centrale et en République du Congo. Notons bien l’argument soutenu par les EV depuis leur première édition, en 1990 : il s’agit de « dire l’urgence d’une littérature aventureuse, voyageuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire ». Dire le monde, s’ouvrir au monde tout en allant à sa rencontre… c’est ce qui constitue l’originalité des Étonnants Voyageurs, de ne pas se situer dans la rupture, mais plutôt de chercher à correspondre à une réalité (celle de la complexité, de l’hybridité ?). Originalité également de ne pas chercher à « briser » les frontières mais bien plus, comme lieux de collusion littéraire, musicale et cinématographique, de mettre en relation les genres, les cultures et les passeports, en cherchant à « habiter » la frontière pour mieux mettre en lumière leur(s) réalité(s).
Se conformer au réel, c’est aussi offrir un réajustement de la vision contemporaine de l’Afrique, une Afrique qui change, comme le monde vieillit, bouge et évolue, souvent plus vite que les mentalités.
« Un monde meurt, et avec lui bien de nos repères – un autre monde naît, dans le tumulte et le chaos, mais avec une formidable énergie. Crises, convulsions, terribles crispations, vertiges de destruction, prodigieux enfantement de monstrueuses mégapoles, surgissement de nouvelles générations imposant d’autres sons, d’autres rythmes, d’autres voix ! : un nouveau monde, vraiment », écrivent Alain Mabanckou et Michel Le Bris (2).
Ce nouveau monde, c’est aussi de nouveaux noms et la rencontre de deux générations d’écrivains. La première, celle « des Mabanckou, Waberi, etc. […]. Une génération qui s’est réunie dès les premières heures du décentrement des Étonnants Voyageurs à Bamako au Mali en 2000 ». Mais, comme le souligne Anne Bocandé, « aux côtés des Mabanckou, Waberi, une nouvelle génération émerge, celle dont Michel Le Bris veut parler à Brazzaville, à l’instar des Sud-Africains Niq Mhlongo, Koppano Matlwa ou encore Chimamanda Ngozi Adichie. Ce sont les enfants d’Internet. Ceux nés avec les réseaux sociaux à l’international. Ceux qui grandissent dans des mégalopoles et qui communiquent avec le monde entier malgré le chaos que provoquent par ailleurs ces exodes vers les villes » (3).
Du « Tout-Monde »… aux écrivains du monde entier
Cette nouvelle génération est donc celle d’une Afrique littéraire urbaine et desservie par le Sat-3 et le EASSy (4), connectée à la fibre optique et présente sur les réseaux sociaux. Avec les TIC, la théorie glissantienne du « Tout-Monde » (qui soutient l’aventure des Étonnants Voyageurs et la publication du « manifeste des 44 » en 2007) (5) prend un nouveau sens.
La nouvelle génération est aussi celle qui dépasse plus facilement qu’auparavant la barrière des langues, et dont les protagonistes voient leurs travaux mieux diffusés que jamais : pensons à l’importante médiatisation du Kwani ? Litfest au Kenya, des Caine Prizes, Golden Baobab Prizes, Commonwealth Writers Prizes, ou encore à la Monkey Bread Literary Agency d’Accra !
En conviant à leur table des écrivains et opérateurs culturels anglophones (6), les Étonnants Voyageurs s’adaptent avec cohérence à un contexte global : la culture doit être mondiale car elle est mondialisée, très simplement.
Cette ouverture linguistique est par ailleurs soutenue par l’adhésion des EV à la World Alliance en avril 2012 (7). La WA rassemble aujourd’hui huit des plus grands festivals de littérature dans le monde. Nick Barley, directeur de l’Edinburgh International Book festival, à la tête du réseau intervenait dans le cadre d’une réunion tenue à Saint-Malo le 27 mai 2012 avec les responsables de chacune de ces manifestations : « Grâce aux écrivains, l’imagination contribue à comprendre le monde […], actuellement, on parle trop de la crise en termes économiques, avec des mots comme consommation ou production ».
Du « monde-littéraire »… à une invisible édition africaine
Ma réflexion s’attache à la question de la production littéraire. Pour aussi variées que soient les nationalités d’écrivains présents et pour aussi grands que soient les enjeux issus de la World Alliance, l’origine des éditeurs représentés est, elle, beaucoup plus homogène. Parmi la flopée de maisons françaises (8), une seule enseigne congolaise avec Les éditions Hémar, dirigées depuis 1989 par Mukala Kadima Nzuji. En 2011, ce dernier décrivait les difficultés de son activité, expliquant qu’il n’y a pas de marché du livre à Brazzaville (9). Petit retour une vingtaine d’années en arrière : Auguy Badjio écrivait dans la revue Notre Librairie : « Le Congo, comme la plupart des pays d’Afrique Noire, ne dispose pas d’une maison d’édition des œuvres littéraires. Aussi les auteurs sont-ils obligés de confier leurs œuvres à des éditeurs étrangers tels que Présence Africaine, Les Nouvelles Éditions Africaines, Le Seuil, Robert Laffont, Albin Michel, Karthala, Hatier et autre Nubia, CLɅ […]. L’édition congolaise n’existe pas et il ne sert à rien de l’initier si les conditions de rentabilisation ne sont pas garanties […]. Aucune littérature ne peut prétendre exister vraiment sans édition. Tel est le dilemme » (10).
À l’aune du décentrement littéraire d’un festival-monde, la problématique éditoriale est-elle réellement pertinente ? On peut en effet se demander si la dimension géopolitique de l’édition a vraiment sa place au sein des Étonnants Voyageurs, festival littéraire et non salon du livre.
Un élément précis me laisse cependant penser que les organisateurs ont laissé une case vide dans leur programmation. Au cours du salon, une rencontre est intitulée « La révolution en Afrique ? Elle sera, elle est déjà, numérique ! » Vérone Mankou participera à cette table ronde. Cet ingénieur congolais a développé en 2012 « la première tablette numérique africaine », la « Way-C » (11). À l’heure du décentrement, la dématérialisation de l’écrit trouve en effet tout son sens. Comme on le sait, l’économie numérique prend de plus en plus de place dans l’économie globale du livre et il est notable qu’un développeur congolais ait pris position dans ce nouveau marché. Mais parle-t-on ici de la rentabilisation littéraire évoquée en 1988 par Auguy Badjio ? En l’absence presque complète d’éditeurs congolais et plus largement africains, le marché du livre qui se dessine derrière les Étonnants Voyageurs et la World Alliance est-il celui du décentrement, ou bien d’une nouvelle voie de communication littéraire pour les éditeurs du Nord ? De même, l’édition numérique peut-elle être un support pour des éditeurs africains, si ces derniers demeurent marginalisés ?
En guise d’ouverture vers d’autres discussions, je rappellerai qu’un des grands parrains du festival, Henri Lopès, publiait en 1971 son premier ouvrage aux éditions CLÉ de Yaoundé. Tribaliques a d’ailleurs été réédité par CLÉ en 2011, mais l’éditeur ne sera pas présent à Brazzaville. Les éditions Tropiques du Cameroun, qui avaient coédité en 2005 le recueil Enfances sous la direction d’Alain Mabanckou ne seront pas non plus invitées dans les débats. Ça aurait été une belle ouverture…

1. Schulz (Hermann), « Bringing African Literature to Germany », dans Logos, n°3, vol. 2, 1992, p. 93
2. Alain Mabanckou et Michel Le Bris dirigent le festival.
3. Anne Bocandé, « Les Étonnants Voyageurs à Brazzaville :’L’entrée en dialogue des différentes cultures du monde' » :  [article 11285]
4. Le South Atlantic 3 (SAT-3) relie le sud de l’Europe à l’ouest du continent africain. En 2009, le débit Internet africain reposait essentiellement sur quatre câbles sous-marins délivrant un débit maximal de 1300 gigabits/seconde, entre 2010 et 2012, pas moins de cinq câbles sous-marins de fibre optique et d’un débit largement supérieur ont été installés sur la seule côte ouest de l’Afrique. Le Eastern Africa Submarine Cable System (EASSy), long de 10 000 kilomètres, alimente la côte est africaine depuis 2010, doublé sur sa portion Nord par l’EIG et l’I-ME-WE et leurs 3840 gigabits/seconde respectifs.
5. Collectif, « Pour une « littérature-monde » en français », Le Monde, 15 mars 2007.
6. Noo Saro-Wiwa, Bryan Little, Teju Cole, NoViolet Bulawayo, André Brink, Nick Barley, Bontle Senne, etc.
7. Berlin, Édimbourg, Melbourne, Jaipur, Pékin, Toronto et New York. Cf. Olivier Berrezai, « Les Étonnants Voyageurs dans la cour des grands », Ouest-France, 28 mai 2012 [ici]
8. Actes Sud, La Découverte, Présence Africaine, Hoëbecke, Mémoire d’Encrier, Albin Michel, Jigal Editions, Zulma Editions, Seuil, L’Arbre à Paroles, Karthala, Fayard, Grasset, L’Arche Editeur, L’Harmattan, André Versaille éditeur, Flammarion, Le Serpent à plumes, Le chasseur abstrait éditeur, Gallimard, CNRS Editions, Jean-Claude Lattès, Vents d’Ailleurs…
9. Tshitenge Lubabu M. K., « RDC – Congo-Brazzaville : mon livre, ma bataille », Jeune Afrique, 19 juillet 2011 [ici]
10. Auguy Badjio, « L’édition », Notre Librairie, n°92-93, 1988, p. 206.
11. Jerôme Pichon, « Way-C : la tablette tactile africaine » : [ici].
///Article N° : 11301

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