à propos de Kabala

Entretien d'Olivier Barlet avec Assane Kouyaté

Cannes mai 2002
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Sept ans à faire ce film : pourquoi tant de temps ?
Le montage financier a été très difficile. En 1996, le Fonds Sud a accepté de soutenir le projet mais ce fut la période de flottement de l’Union européenne et cela a duré presque trois ans avant que nous obtenions son soutien. La difficulté fut aussi de trouver un partenaire sûr au Nord et lorsque Mandala Productions l’a pris en main, la collaboration a été fructueuse.
Quel est votre objectif en prenant un thème aussi rural que l’eau ?
Le film peut avoir une certaine lourdeur car j’ai tenu a y instiller une certaine pédagogie. Je destine le film non à un public de festivals mais aux masses rurales de mon pays : mon rêve est de pouvoir montrer mon film dans les plus petits villages du Mali. C’est pourquoi j’ai tenu à le faire jouer essentiellement par des gens du village. Je voudrais qu’ils se reconnaissent dans ce film et que cela les aide à voir leurs problèmes avec davantage de distance. Je pose le problème de l’eau : j’appartiens au Sahel où il y a des endroits où chaque litre d’eau doit être géré tant les pluies sont parcimonieuses. C’est pourquoi le personnage central de mon film est le puit.
Hamala a été exclu de par sa naissance. Quand il revient au village, c’est avec son expérience de la vie aussi bien que technique : il veut reprendre sa place. Je pose ainsi le problème du rôle de chacun dans le développement de nos pays. Toutes les traditions ne sont pas rétrogrades mais certaines s’opposent au développement. La réhabilitation du puit se fera par tous les membres du village ensemble. Il faut que nous arrêtions de penser que le développement viendra de l’extérieur : il ne faut pas se fermer à l’extérieur mais si tu appelles les gens pour tuer le lion il faut toi-même en tenir la tête, sinon personne ne viendra ! Kabala peut représenter l’Afrique.
Vous donnez une certaine place à la magie, expression d’une culture, mais critiquez aussi la tradition : la frontière est un peu floue. Dans quelle position vous situez-vous ?
En Afrique, il n’y a pas souvent de frontière entre ces deux mondes. Bakary, le seul intellectuel du village, ne vit pas à Kabala : il ne vient que lorsqu’on l’appelle. Même les plus grands intellectuels africains croient en ces choses-là. La période des élections est vache grasse pour tous les féticheurs ! La démarcation est difficile et cela joue sur la conception des Africains. Le problème est d’éviter le folklorisme tout en rendant compte de l’existence des croyances qui sont à la base de notre culture.
Un public malien va s’identifier à votre film. La sélection à la Semaine de la Critique à Cannes vous ouvre à un autre public, occidental. N’avez-vous pas peur que ce public se reconnaisse avec votre film dans les clichés de l’Afrique immémoriale qu’il cultive si volontiers ?
Pour poser le problème de l’eau, je ne pouvais tourner dans une grande ville. Kabala a été tourné à 40 km de Bamako. Le village a été construit pour le film, dans un endroit où il n’y a pas d’adduction d’eau ni de raccordement électrique. J’ai voulu être proche des préoccupations des gens : l’eau, l’amour, l’opposition tradition-modernité, le manque de repères de la jeunesse, l’asphyxie des velléités de développement par la tradition etc. Le prochain film sera tourné en ville et dans celui-ci elle n’est pas loin : les 4×4 y viennent facilement.
Comment pensez-vous qu’un public occidental va percevoir ce film ?
Certains n’aimeront pas mais d’autres vont saisir mon propos. On attend en Occident que les cinéastes africains leur documentent les villes et ce qui s’y vit. L’expression de « cinéma calebasse » vient de gens qui ne connaissent pas l’Afrique. Dès que l’on quitte la ville, on tombe sur des villages comme celui de Kabala. Il ne s’agit pas d’occulter cette réalité avec les quelques grandes villes que nous avons. Il faudrait arrêter ce faux débat.
Vous n’avez pas abordé la politique comme l’avait fait par exemple « Ta donna » d’Adama Drabo.
Oui, c’est exprès. La politique est présente au sens où on parle de cité et de choix. Mais je n’ai pas voulu aborder la politique étriquée de manière frontale. Il n’y a bien sûr pas de problème plus politique en Afrique que celui du développement. Je n’ai pas voulu le registre de la dénonciation, simplement être narrateur d’une histoire où les gens se reconnaîtront.
On retrouve au générique tous les grands noms des techniciens maliens.
Arrêtons de faire des films avec des techniciens de l’extérieur. Et assumons ce risque. Bien sûr, la qualité du son et de l’image peut s’en ressentir, mais la richesse n’est pas la même. Bakary Sangaré peut saisir des nuances de sa culture. Dès que le tournage s’arrêtait, il sortait pour aller capter des sons ailleurs. Pour la scène de l’accouchement, il est allé dans une vraie salle d’accouchement pour en avoir les vrais sons. Un ingénieur du son européen ne le ferait pas ! Jean-Michel Humeau à l’image, c’était s’assurer la rapidité du tournage avec quelqu’un de très expérimenté. Par contre, j’ai refusé un assistant français pour que ce soit un Africain qui se forme. Les occasions de travailler pour les techniciens maliens sont rarissimes. J’ai préféré faire un film avec des maladresses : ce n’est pas ce qui importe pour la qualité du film, si ce qu’on veut faire passer a du fond. Humeau n’a pas hésité à m’écouter, parfois avec quelques frictions bien sûr. C’est un Européen qui a une âme africaine.
Vous avez aussi travaillé avec Andrée Davanture.
En allant pour mes études à Moscou, j’avais été bloqué à Paris quelques jours et ne pouvait payer un hôtel. Andrée l’a appris, nous a accueilli chez elle et a réglé tous nos problèmes de billets. Ce sont des choses qui ne s’oublient pas. J’ai été heureux qu’elle puisse faire le montage de mon film, aussi parce que c’est une Africaine, au sens véritable du terme : elle en a la sensibilité, la compréhension, la patience et la générosité.
A travers le départ d’Hamalla apparaît dans le film la réalité très dure des chercheurs d’or.
Oui, j’ai tenu à le montrer parce que je suis mandingue : mon père m’en parlait toujours. Ses cousins et oncles qui n’avaient pas eu la chance d’aller à l’école devait allait chercher de l’or entre les deux saisons de pluie. C’était misérable : ils pouvaient travailler trois jours pour trouver un gramme d’or, d’une valeur de 10 euros ! Ces gens creusent à dix mètres sous le sol et cela s’écroule souvent : ils risquent leur vie pour des clopinettes ! J’ai tenu à y faire référence dans ce film, de façon quasi-documentaire.
Vous abordez la folie comme un moyen d’arriver à ses fins. Les imprécations d’Hamalla ne sont pas si folles que ça…
Il joue au fou, sauf quand il est frappé par le sorcier. En Afrique, on tolère le fou car la folie est sacrée, ce qui le protège. Mais il glisse des messages, parle de rupture, de malédiction… Il sait qu’il est seul : il n’y a que deux femmes qui l’acceptent mais qui ne peuvent rien. Il se rend compte que les gens du village sont engoncés dans la tradition et ne l’écoutent pas. Hamalla est comme moi, comme ces intellectuels africains qui ont voulu prêcher la bonne parole dans les années 60-70 mais n’ont pas été suivis.
Pourquoi la folie est-elle sacrée ?
Un fou ne décide plus, ne fait plus la différence entre le bien et le mal. On ne peut donc le juger. Il est intouchable. L’origine de la folie est un mystère et on n’y touche pas. Le personnage m’intéressait car quand il dit qu’il n’est pas fou, on pense que cela fait partie de sa folie.
Le marabout Fakourou Kanté a fait des choses terribles mais il ne sera pas rejeté.
Personne ne le juge. J’ai voulu prendre chaque personnage dans son moi. Fakourou représente les traditions et ne pense pas qu’il puisse en être autrement : ce n’est pas les autres qui sont en rupture avec elles mais c’est lui-même, d’où ce long mea culpa et son désir de mourir délesté de ce qui pèse sur sa conscience. J’ai essayé de ne pas prendre de position. Même Sériba, on lui dit de se juger lui-même selon sa conscience. Il devra partir de lui-même. Si on ne fait rien pour l’Afrique, se pose la question du pourquoi on est là.
Ce processus de responsabilisation prend beaucoup de temps. N’y a-t-il pas là un danger de renforcer le manque d’Etat de droit et l’impunité que l’on constate un peu partout sur le continent ?
Je suis pour la sensibilisation des gens : les positions tranchées n’avancent rien. Personne n’est détenteur de la vérité. Je ne juge personne. Si les gens doivent payer de par leurs comportements, ils paieront. Je ne veux pas prendre des positions politiques ou citoyennes. Je le fais en racontant une histoire, sans juger les personnages mais en les plaçant dans leur logique. L’histoire parle d’elle-même et chacun cherchera sa solution.
Quelle impression tirez-vous de Cannes ?
C’est la quatrième fois que je viens au festival mais la première fois avec un film ! Cela implique angoisse et responsabilité ! La présence d’un film malien est un élément de grande fierté pour moi. Sinon, c’est très speed, programmés du matin au soir, on n’en a pas l’habitude, mais on est là pour ça !

///Article N° : 2353

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