à propos du Silence de la forêt

Entretien d'Olivier Barlet avec Nadège Beausson-Diagne

Cannes
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On retrouve dans  » Le Silence de la Forêt  » de Didier Ouénangaré et Bassek Ba Kobhio l’actrice Nadège Beausson-Diagne découverte dans  » Les Couilles de l’éléphant  » du Gabonais Henri-Joseph Kumba-Bididi. Entretien avec une comédienne dynamique qui cultive le franc-parler.

Vous jouez dans le premier rôle féminin dans ce qui se présente comme le premier film centrafricain.
Oui, mais je ne suis pas centrafricaine : je suis métisse, de mère ivoirienne et française et de père sénégalais. Le premier film centrafricain, c’est quand même un événement ! C’est l’histoire formidable d’un homme qui se rend compte que les Pygmées sont aussi maltraités que nous-même Africains pouvons l’être en Europe ou ailleurs. Nous nous rencontrons au début du film, nous tombons amoureux et il m’abandonne pour aller vivre dans la forêt !
C’est quoi cet homme qui vous abandonne ?
(Rires). Ce n’est pas exactement comme cela ! Mais je suis contente parce que pour une fois que je n’ai pas le rôle de la femme qui détourne l’homme de son foyer ! Je suis un peu la Pénélope centrafricaine parce qu’il va revenir quand même, et que je l’aurai attendu. C’est un très beau rôle, et je suis heureuse d’avoir joué avec Eriq Ebouaney, qui est un ami : nous avions déjà travaillé ensemble dans une pièce sur Martin Luther King. C’est agréable de jouer avec un ami proche, d’autant plus que c’était une histoire d’amour forte.
En quoi la problématique du film a-t-elle résonné en vous ?
En fait, cet homme, Jean Gonaba, qui est venu étudier en France, rentre chez lui. Le début du film se passe pendant la fête de l’Indépendance, tout le  » gratin politique  » est là, et il y a une scène qui choque le protagoniste : des Pygmées sont là pour la fête, mais pendant leur représentation, un homme lance un bout de poulet et tout le monde en rit, comme s’ils étaient des animaux. Il est choqué et prend conscience qu’ils sont traités comme des moins que rien. Après s’être battus contre la colonisation et le racisme, on reproduisait la même chose sur nos frères. Et on continue, même pendant le tournage… Ils étaient d’une patience incroyable : on leur demandait de chanter et danser jusqu’à 4 heures du matin pour enregistrer le son et ils le faisaient. Ils sont vraiment mal traités.
Moi qui connais bien Bassek Ba Kobhio, qui a écrit le film avec Didier Ouenangaré, je retrouve beaucoup de lui dans Jean Gonaba, cette espèce d’idéalisme et, malheureusement, peut-être d’utopie de l’unité africaine, et même d’unité des hommes.
Quel a été votre contact avec les Pygmées ?
La première fois que je les ai entendus chanter et danser, j’ai pleuré, parce qu’ils dégagent une telle force et une telle sérénité que cela nous remet les idées en place. Encore plus ici, à Cannes… Je suis là, mais en même temps je ne suis pas vraiment là, parce que je vois les gens qui courent avec leurs portables, et que j’arrive de la forêt et je me demande si nous avons vraiment raison ! C’est aussi cela le propos du film. Jean arrive avec ses idéaux et son instruction pour essayer d’aider la cause Pygmée. Mais les Pygmées lui répondent qu’ils ont leur manière de vivre. C’est une réflexion profonde, un beau film, et je suis fière d’être dedans.
Vous avez déjà un certain nombre de films à votre actif. Quelles différences ressentez-vous sur les tournages entre films occidentaux et films d’Afrique ?
Ce n’est pas sur les tournages que je ressens une différence, c’est dans les propos et les rôles que l’on me propose. En fait, heureusement que j’ai tourné dans Les Couilles de l’éléphant parce que c’est mon premier beau rôle de cinéma, et c’était un film africain. Dans les castings où l’on cherche des Africains, on me dit la plupart du temps que je ne suis pas africaine. Ils ne sortent pas des clichés, des stéréotypes : une Africaine doit être très foncée, un certain type de beauté, etc., alors qu’en Afrique, il y a une multiplicité de couleurs, de types. Au début, on me disait que je jouais bien, mais que je n’étais pas africaine. Si je ne suis pas africaine, je suis quoi alors ? J’ai mis du temps à comprendre que dans les clichés, je ne corresponds pas au type de beauté de l’Africaine telle qu’elle est vue en France. Pour moi, le fait qu’un réalisateur africain, ne trouvant pas sa comédienne en Afrique, vienne faire le casting à Paris et me choisisse était un très beau pied de nez. Et pour jouer une Gabonaise élevée là-bas, qui n’est jamais sortie de son pays ! Cela m’a permis d’enchaîner avec ce film. Après l’ouverture au Fespaco, j’ai rencontré d’autres réalisateurs et la roue tourne !
Mais vous n’avez pas seulement joué dans des films d’Afrique.
Effectivement. Le dernier beau rôle dans le cinéma français était en 2002 dans Les Baigneuses. Dans le film, il y a aussi une Asiatique, une Maghrébine, des Blanches… Du coup, on est dans la réalité. On retrouve dans le film les gens que l’on voit dans la rue. Malheureusement, aujourd’hui encore, quand j’allume la télévision, je me demande où sont les gens que je vois dans la rue ! Sans être forcément black-power, je sais que j’ai une formation, un métier, et j’aimerais qu’il n’y ait plus de barrières comme il y en a aujourd’hui encore.
Vous pensez que les barrières sont à quel niveau ?
J’entends encore :  » il n’y a pas d’acteurs noirs « ,  » ils ne savent pas jouer « ,  » ça n’intéresse pas les chaînes « . Il y a aussi des choses qui bougent, il y a eu Fatou, la Malienne. Mais c’est délicat, car pour moi c’est un peu de la démagogie tout ça. Il faut être vigilant. On ne peut pas accepter n’importe quel rôle. Parce qu’en tant qu’acteur africain, nous avons un rôle politique. J’ai vu des téléfilms plus que limite. Je ne veux pas dénoncer mes camarades, parce qu’après tout on est là pour travailler, mais on ne peut plus accepter n’importe quoi. En tout cas j’essaie de lutter, et j’ai de la chance, je touche du bois, j’ai enchaîné de beaux rôles.
Comment vous situez-vous par rapport aux revendications du Collectif Egalité ?
C’est un peu délicat. A un moment donné, je pensais que les quotas étaient peut-être la solution. Mais je ne sais plus trop parce que c’est pervers aussi, cela se retourne contre nous…, mais au fond, sans cela, nous n’existons pas ! Aujourd’hui, les choses bougent un tout petit peu, mais juste un tout petit peu !
On voit quelques présentatrices de télévision arriver…
Oui, on en met une et on dit que ça bouge ! Il faudrait qu’il y ait une unité entre les comédiens africains. Nous ne sommes pas forts parce que nous ne sommes pas unis. Nous ne sommes pas représentés, mais c’est aussi de notre faute, personne ne le fera pour nous. Et en attendant, il ne faut pas avoir la rage, pas avoir la haine, garder l’humour, mais c’est difficile ! Cela fait neuf ans que je fais ce métier !
Vous êtes basée à Paris ?
Oui, je suis née à Paris, j’y habite, je suis le fruit du métissage… Mais il est vrai qu’ayant les deux cultures française et africaine, j’ai envie de travailler dans les deux, pas seulement dans l’une ou l’autre. Nous, comédiens vivant à Paris, savons que lorsque l’on vient sur un film africain, nous ne pouvons pas avoir les même conditions financières, mais c’est aussi à nous d’aider le cinéma africain. C’est important : nous ne pouvons pas oublier d’où on vient.
Bien sûr, c’est difficile aussi, car les gens n’ont pas conscience de ce qu’est un tournage. Et quand tout le monde continue de parler alors qu’il faut se concentrer, et bien il faut faire avec ! Je préfère être là que dire trois conneries dans un film où je vais jouer la négresse de service. C’est terminé, je ne veux plus.
Un tournage à Bangui, j’imagine que ce n’était pas simple, avec tous les problèmes qu’a connu le pays. Vous n’aviez pas un peu peur ?
Non, c’est les gens qui avaient peur pour moi. J’ai confiance en Bassek, et je sais qu’il ne m’aurait pas envoyée sur un film si la situation était délicate. Ce qui est bizarre, c’est qu’il y a des militaires partout, qu’à l’arrivée à l’aéroport, on se fait fouiller, il y avait le couvre feu, interdiction d’être dehors à minuit… Il y a beaucoup de misère, c’est très violent.
Oui, Bangui est une ville marquée…
C’est assez déprimant d’arriver là-bas. On voit des habitations qui ont explosé. Là particulièrement, même si c’est partout en Afrique, on voit la misère des filles, qu’on voit avec des types parce qu’elles ont besoin de vivre. C’est une prostitution déguisée, mais pour moi c’en est une et pour moi, en tant que femme, c’est douloureux. Ce sont vraiment des jeunes filles. Je venais  » prendre le rôle  » d’une Centrafricaine parce que c’est un roman centrafricain qui a été adapté, et je le sentais. Je sentais qu’il y avait une espèce de haine contre moi, alors que je disais que j’étais là pour la même chose qu’elles : le cinéma africain. Malheureusement, personne là-bas n’avait le savoir-faire pour avoir un rôle principal dans un film, c’est pour cela que nous étions là, Eriq Ebouaney et moi.
C’était mal perçu ?
Nous étions carrément les étrangers qui viennent leur prendre les rôles. C’était violent, car j’arrivais avec la volonté et l’impression que nous étions là pour la même chose. Mais, non, on nous faisait sentir qu’on était des étrangers. Cela existe aussi…
Passons au théâtre. Le théâtre et le cinéma sont deux métiers différents, lequel préférez-vous ?
J’ai commencé par le théâtre, et il est vrai qu’il a été difficile de passer du théâtre au cinéma, pas par manque de volonté de ma part, mais parce qu’il y a beaucoup d’a priori par rapport aux comédiens de théâtre qui font du cinéma. Sauf quand ce sont des stars, mais en l’occurrence, quand on n’est pas une star, ça se fait naturellement, en passant des castings, etc.… Maintenant, j’ai du bonheur dans les deux. J’ai joué une pièce de théâtre sur Martin Luther King dans laquelle j’interprétais Gandi, ce qui n’est pas rien, puis j’ai enchaîné deux films. Ce n’est pas du tout le même travail, mais j’arrive à être bien dans les deux, et c’est important pour moi de faire de l’art vivant : je ne peux pas faire que du cinéma parce qu’il n’y a rien de plus fort que le rapport aux gens, de sentir qu’on les bouleverse. Tous les soirs sont différents, on est nourri de ce que l’on a vécu dans la journée, des gens qui arrivent avec des énergies différentes. J’adore les deux. J’ai d’autres projets de théâtre et j’en suis contente.
Vous avez une formation théâtrale. Le passage au cinéma vous demande de laisser quoi de côté ou de trouver quoi en plus ?
Cela demande de retrouver une spontanéité… Je me suis rendue compte au fur à mesure que je fais des films que mon travail évolue, que c’est comme de retrouver la fougue que j’avais adolescente quand je venais de commencer au théâtre. Après, on commence à connaître les ficelles pour travailler sur tel ou tel sentiment, et ça demande d’oublier tout ça et de retrouver cette spontanéité, cette jeunesse d’adolescence, et surtout d’oser plus, de ne pas avoir peur de donner des choses personnelles. On est vraiment plus à nu qu’au théâtre. Au théâtre, la carapace est là, au cinéma on ne peut pas tricher.
L’importance du texte ?
C’est aussi pour cela que je lutte parfois avec les réalisateurs, car lorsque l’on est scénariste, que l’on écrit, les mots viennent dans l’imaginaire, mais ensuite, pour les mettre en bouche, l’apport du comédien est important. Par exemple,  » mon Dieu « , c’est un truc que je n’arrive pas à dire… (Rires) Et il est important que le réalisateur entende cela aussi, qu’il puisse laisser une part… même s’il ne faut pas non plus être trop naturel ou tomber dans un langage grossier… Il y a aussi des gens qui écrivent, et où il n’y a rien à changer. On ne peut pas être le  » fantasme  » d’un réalisateur. J’aime bien amener ma petite touche, parfois certains n’aiment pas, et on parlemente.
Lorsque je revois Les Couilles de l’éléphant, il y a des choses que je n’aime pas du tout, que j’ai compris maintenant, que je n’avais pas compris à l’époque, ou que je n’étais peut-être pas encore prête à donner. On avance, et à un moment, il faut arrêter de voir les films, car c’est toujours bizarre : c’est nous et c’est pas nous. Psychologiquement, c’est une chose qu’il est difficile d’intégrer, et ça peut l’être aussi parfois pour l’entourage. Par exemple, mes frères ne veulent pas voir Les Couilles de l’éléphant car c’est un rôle sulfureux, sensuel, et je les comprends, c’est normal.
C’est une question un peu personnelle, vous répondez si vous le voulez : comment votre famille a-t-elle perçu le fait que vous soyez actrice ? Il est vrai qu’être acteur, c’est se mettre en avant, et qu’en culture africaine, on ne fait pas toujours une exacte différence entre la réalité et la fiction.
J’ai eu de la chance, car je savais à dix ans que je voulais être comédienne, je l’ai formulé, et ma mère m’a laissé faire ce métier, donc j’ai commencé très tôt, et au contraire, elle m’a poussée, elle est avec moi, et c’est important. Je n’ai pas eu à lutter, à la différence de certaines copines, j’ai même été soutenue dans les moments difficiles, car c’est un métier dur : on peut ne rien faire pendant un an, et à ce moment il est important d’être entourée. J’avais un peu peur du regard de ma mère par rapport aux Couilles de l’éléphant, mais elle n’a pas du tout été choquée. Elle arrive à voir que c’est un personnage.
Quelles opportunités vous donne le fait d’être à Cannes ?
C’est bizarre, car on rencontre des gens, mais on ne les rencontre pas vraiment, car les gens courent avec leurs portables ; et en même temps, ce soir on monte les marches, et je suis fière de monter les marches avec la délégation africaine. Cannes est quand même une belle vitrine, elle donne de la visibilité. En même temps, il faut rester les pieds sur terre, et ne pas croire que Spike Lee va venir me chercher ici demain ! Enfin, s’il veut venir, il n’y a pas de problèmes ! (Rires). Ce matin, j’ai rencontré dans la navette qui venait de l’hôtel une réalisatrice chinoise, on a sympathisé, et elle a flashé, on verra, …, c’est des choses comme ça. Après, il faut voir que ça suive…
Je suis aussi là pour voir des films, et je suis très contente parce que je suis cinéphile et c’est le bonheur. Par contre c’est un peu difficile de faire la queue, de lutter, c’est le côté moins glamour, de se battre pour avoir une invitation et aller voir un film, je trouve ça aberrant. Mais bon, on est là et c’est déjà bien.
Une dernière question : vers quoi votre cœur va le plus dans le monde du cinéma ? Votre film préféré ?
Il est toujours difficile de répondre car j’aime beaucoup de choses. Mon film préféré est de Mankievitch, il s’appelle  » All about Eve « . Et j’aime aussi François Truffaut. Ce sont plutôt des univers qui me plaisent, par exemple  » Spider  » de David Cronenberg, et là je dis oui, ça m’intéresse vraiment parce qu’il traite de la maladie mentale, et c’est un sujet qui me passionne. Il l’a abordé d’une manière qui me touche et me bouleverse. Après il y a des gens que j’aime beaucoup comme Abderrahmane Sissako, et son En attendant le bonheur, et le bonheur par exemple serait de tourner avec Abderrahmane.

///Article N° : 2899

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