Abyss

De Jacques Schwartz-Bart

Coup de cœur
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Il y a deux ans « Soné Ka La », le premier album personnel de ce musicien guadeloupéen célébrait, avec une ferveur encore un peu brouillonne, les noces fertiles du jazz et du gwoka, déjà annoncées plus fougueusement par un autre grand saxophoniste, son aîné le Californien David Murray. Le martèlement immémorial des tambours ka (ici Olivier Juste au boula, Sonny Troupé au makè, tous deux absolument éblouissants) continue de forger une identité musicale personnelle qui dévoile progressivement son intimité, dans une lumière irisée, entre pudeur, désir de dire, plaisir de jouer et même de séduire, pourquoi pas !…
Le titre « Abyss » se prête à bien des interprétations dont la première, autobiographique, est aussi obscure que transparente. Jacques Schartz-Bart pratique avec passion la plongée sous-marine. Il est ainsi de ceux qui connaissent les dessous de l’océan, cet envers originel de notre planète qui n’est pas l’enfer mais le plus vaste des déserts, ignoré de la plupart des Terriens, même de ceux dont les ancêtres, comme les siens, ont eu à le traverser contre leur volonté. Dans ce cd défilent des paysages oniriques qui ne semblent pas tous terrestres, où notes et rythmes se fondent dans ce grand bleu mythique (« kind of blue ») aussi flou que fou dans lequel baignent le blues et le jazz depuis leur naissance. À propos de naissance, « Abyss » est sûrement aussi un clin d’œil aux Abymes, la cité voisine de Pointe-à-Pitre où Jacques Schwartz-Bart a vu le jour…
L’expérience de la plongée – par la maîtrise du souffle qu’elle exige – explique (probablement plus que son apprentissage à la fameuse Berklee School de Boston) sa maîtrise du saxophone (ténor, soprano) et de la flûte (dont il joue parfois dans le style des Peul)…
Jacques Schwartz-Bart est en effet un saxophoniste tardif, et n’avoir pas appris dès l’enfance cet instrument est en général rédhibitoire. Pour remonter la pente, ce quadragénaire diplômé de Sciences-Po a heureusement sacrifié sa carrière bien balisée de haut fonctionnaire pour se livrer éperdument à sa passion musicale.
Le résultat est là, aussi impressionnant que réconfortant.
Un disque n’a jamais été qu’un disque : artefact en voie d’extinction, parce qu’expression de moins en moins instantanée, de plus en plus alambiquée, arasée et censurée contre leur gré de l’imagination des musiciens. Le disque est en train de décéder non pas tant comme on le prétend à cause de la concurrence économique d’autres médias, mais parce qu’il est décadent.
Le marketing a ôté au disque les ambitions et les moyens de rester, en tant que tel, œuvre originale et digne d’attention, au même titre qu’un vrai film ou qu’un vrai livre. Il n’y a presque plus de vrais disques, aussi « personnels » que celui-ci. Pourquoi ?
D’abord, sans aucun doute, en raison de la filiation de son auteur… « Abyss » est dédié à ses parents, tous deux d’immenses écrivains :
André Schwartz-Bart (1928-2006), son papa a signé, entre autres, deux livres extraordinaires : « Le dernier des justes » (Prix Goncourt 1959) et « La mulâtresse Solitude » (1972). Simone Schwartz-Bart (née en 1938), la maman de Jacques, a écrit de son côté ces deux merveilles que sont « Pluie et vent sur Télumée miracle » et « Ti-Jean l’horizon » (1972) ; ensemble, André et Simone ont publié « Un plat de porc aux bananes vertes » (1967) et les six volumes d’un encyclopédique « Hommage à la femme noire » (1989).
Cette parenthèse bibliographique peut paraître incongrue dans une chronique de disque… mais je ne puis écouter « Abyss » sans me remémorer ces lectures fondatrices… et d’ailleurs les deux morceaux les plus émouvants s’intitulent « André » et « Simone ».
Le premier est une bouleversante élégie en duo avec le pianiste Milan Milanovic : hommage à ce père adoré dont un kaddish (poème spirituel) a été gravé sur le monument Yad Vashem de Jérusalem, mémorial des victimes du nazisme. Les grands-parents paternels de Jacques Schwartz-Bart en ont fait partie.
Ensuite, dans « Simone » un bref poème en créole dit par sa mère d’une voix mutine amorce une joyeuse improvisation collective. L’orchestre compte une nouvelle recrue importante : le bassiste virtuose Reggie Washington, que JSB avait déjà côtoyé dans le groupe du trompettiste Roy Hargrove. « Abyss » présente aussi un invité de marque : dans le morceau éponyme, au délicat guitariste sénégalais Hervé Samb vient s’ajouter John Scofield, le temps d’un solo magistral ; dommage – c’est le seul point faible de l’album – que les vocalistes, l’Américaine Stéphanie McKay et la gréco-guinéenne Élisabeth Kontomanou, se contentent ici en général de paraphraser les thèmes plutôt que de les chanter vraiment…
Le jeu du saxophoniste s’enrichit au fil des ans. Dans le livret il proclame honnêtement sa dette (évidente, il est vrai) envers John Coltrane et Joe Henderson, mais on peut aussi déceler des références (jamais appuyées) à Mike Brecker, à Steve Lacy, à Pharoah Sanders et surtout à Wayne Shorter…
Le superbe finale (hélas trop bref) « An Ba Mango La », dédié à son père, est une curiosité musicale : le maître du gwoka Guy Konkett y interprète un chant inspiré d’une mélodie et d’un rythme des Gnaoua d’Essaouira, dont Jacques Schwartz-Bart s’est épris. Héritier métissé de deux histoires tragiques – l’esclavage caribéen et le génocide hitlérien – il trouve très naturellement les notes justes pour faire de cette rencontre inédite un message doux-amer de mémoire douloureuse et d’espérance joyeuse.
Le fils d’André et Simone Schwartz-Bart n’a pas démérité : on entend chez Jacques, de mieux en mieux, cette musicalité profonde et universelle qui nous a fait tant aimer lire ses parents.

« Abyss », de Jacques Schwartz-Bart, Universal Jazz France///Article N° : 8101

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