Adama, de Julien Lilti et Simon Rouby

Au-dessus de la mêlée

Sur les écrans français depuis le 21 octobre, Adama innove par la technique et propose une vision décalée de l’histoire euro-africaine.

1916. Un enfant veut retrouver son frère, parti faire son initiation ailleurs, possédé par les Blancs qui lui font faire leur guerre contre quelques pièces. Adama ose quitter le village, et entrer dans le monde terrifiant des souffles que seront le monde étranger, le bateau, la France, Paris, le train et les tranchées. Cette initiation se fera de plus en plus magique, malgré la dure réalité. Elle est rencontre entre deux mondes : l’Afrique forte de ses valeurs mais travaillée par une Europe en perdition. Mais elle est aussi passage à l’âge adulte. C’est sur ces deux tensions que la dramaturgie d’Adama est construite, tandis que l’affirmation progressive d’une dimension surréelle allège la découverte de la guerre totale tout en centrant la perception sur la dimension humaine.
La technique d’animation soutient cette démarche : loin des agaçants regards fixes, des gestes et décors minimalistes de nombre de films en ligne claire, les corps et décors bougent et vivent à l’écran sans que cela ne soit non plus la pure reproduction du réel. Le travail de création fait partie de l’image, jusqu’aux effrayants symboles de la guerre qui n’apparaît plus que dans des formes de sable alliant le ciel et la terre. Les visages ont été sculptés en argile avant d’être scannés pour une animation en trois dimensions, ce qui les rend particulièrement expressifs, dotés d’une plasticité évoquant Ousmane Sow. La musique structure le film de bout en bout, la mélodie de l’enfance au village étant reprise et amplifiée par la suite, tandis que l’alliance au sein de l’Albatros, boite de nuit fréquentée par les soldats, entre un accordéon et une caisse servant de percussion à un tirailleur africain matérialise la rencontre entre les peuples.
Car Adama se situe dans ce moment historique où la France appelle ses colonies à l’aide et qui aurait pu être un temps d’émancipation si préjugés et intérêts n’avaient pas figé comme en 45 le retour à la normale une fois la guerre terminée. Adoptant le point de vue d’un enfant d’Afrique, le film inverse heureusement le rapport autant que le regard. Ce regard est convoqué dès le départ, dans la cérémonie d’initiation (« Que ton regard soit purifié »), et évoluera en fonction des expériences d’Adama. La supériorité de l’Africain n’est ainsi pas située dans le refus ou la révolte, ni même dans sa survie dans l’enfer de la barbarie occidentale, mais dans sa capacité à s’abstraire du réel pour revenir à l’essentiel : la salvatrice fraternité. C’est ainsi que le récit, qui ne se résout pas à un rapport de force mais à une subtile référence aux atouts originels, ne mène pas vers la sidération face au drame mais vers son dépassement, et cela sans en renier la dimension dramatique. Les tirailleurs africains des tranchées ont été placés en avant, chair à canon errant dans les brumes mais montant aussi à l’assaut. Ils ont par leur courage scellé une Histoire commune tout en revendiquant leur spécificité. Il n’y a pas un héros dans Adama, mais une multitude. Ce n’est pas à ce personnage un peu agaçant dans son entêtement et qui ne développe pas de discours que nous sommes appelés à nous identifier mais à tous les tirailleurs, à la fois dans leur engagement et leurs contradictions, voire à tous ceux qui osent franchir les frontières, et ainsi au film tout entier.
Le personnage d’Abdou, au chapeau de chasseur malien, qui ne se départit jamais de sa flûte, est le passeur aux mille visages, tantôt mendiant, tantôt magicien, toujours visionnaire. C’est grâce à lui qu’Adama pourra progresser vers la connaissance de l’Autre et de son univers, et accomplir la mission qu’il s’est donnée. Il est le mentor bienveillant qui rend possible un récit qui se charge peu à peu de mystère alors que le pathos pourrait pointer, et permet les ellipses géographiques les plus improbables pour accomplir jusqu’au bout le cercle initiatique.
Ce mentor facteur de ruptures est une culture du possible autant que de l’ancrage, une culture de l’incertitude qui sait percer la brume. C’est un bel hommage que lui rend ce film, fruit de l’enthousiasme et du labeur. Il a fallu 18 mois aux soixante personnes de l’équipe de production réunie au studio Pipangaï sur l’île de La Réunion après avoir intégré de jeunes créateurs réunionnais pour dessiner Adama, mais la totalité du processus de création aura pris cinq ans. Adama est là : ne nous en privons pas.

///Article N° : 13276

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